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Rosemonde Temps-qui-s’étrangle-à-travers-lequel-une-kyrielle-de-porte-manteaux-s’anicrochent-d’enveloppes-corporelles-vidées-de-leur-substance-d’-êtres-remplis-de-copeaux-de-bois-ou-autre-matière-de-rembourrage-à-la-recherche-de-quelque-clou-où-s’accrocher-une-dernière-fois, originaire du hameau Aller-sans-retour, a grandi dans un parterre d’aubergines rayées.
– Mais vou pou vez m’a ppeler Rosemonde tout sim ple ment !
Zutoe n’a pas vu le corps de la porte s’esquisser sur le mur. Rosemonde Temps-qui-s’étrangle a surgi d’une ouverture sur un pan de sa vision obstruée. Il regardait ailleurs, tout simplement. Pourquoi détache-t-elle les syllabes comme ça ?
Des œillères
Pour elle, chaque décor est une toile vierge sur lequel elle peut se dessiner. Elle a un corps logogramme et chaque syllabe l’apostrophe d’un coup de pinceau supplémentaire. Rosemonde vit d’une écriture noire. Chaque courbe de sa silhouette constitue un trait sans cesse en mouvement. Elle se lit plus qu’elle ne s’entend. Dans un trait épais et foncé, on peut lire, en s’approchant comme si on venait lire un écriteau qui jouxte une peinture accrochée dans un musée, des lettres blanches, écrites à la va vite, et qui expriment ses pensées. Zutoe fait quelques pas dans sa direction et se penche timidement pour lire la totalité de son long nom. En se redressant, il constate le gribouillis timide de pensées inexprimées qui marque son épaule gauche. Si son visage se résume à un minois grosso modo esquissé, la gestuelle de ses lignes ne trompe pas au sujet des signes qu’elle exprime. Zutoe l’interprète comme suit : quand elle se sent bien, elle déborde, sa silhouette s’évase et son logogramme envahit l’espace avec confiance ; quand elle ne se sent pas bien, ne serait-ce que par timidité, elle se rabougrit en un scraboutchatcha illisible qui ne tient qu’en haut à droite d’une porte. Il se dit aussi qu’elle doit se sentir bien en sa présence parce qu’il ne peut pas parler. Comme il voudrait répondre à la phrase qu’elle lui a lancée, nommément incurvée dans une des pâtes sombres qui ourlent sa hanche, il lui tire sa révérence. Ca veut dire « bonjour ». Comme il ne peut pas lui signifier comment il s’appelle, il montre le plafond. Il voudrait lui dire qu’il vient d’en haut, qu’il a atterri et que ça ne s’est pas très bien passé. Elle répète :
– Pla fond, tu t’a ppe les pla fond ?
Il hausse les épaules ; il faudra bien qu’il s’habitue à ce qu’on le rebaptise à chaque fois qu’il tente de faire comprendre comment il se prénomme.
Rosemonde est d’humeur cursive : si les liens de son corps se tissent entre eux, de sorte qu’elle n’apparait que comme un seul et même tracé dont les enchevêtrements témoignent du labyrinthe de son caractère, elle peut s’étendre de toutes parts. Elle envahit les quatre murs bleus qui constituent la pièce de leur première rencontre. La porte s’évanouit peu à peu.
– Ce n’est pas gr ave si tu ne par les pas par ce que ça lai sse de la pla ce aux gan ges !
Il pense à Peut-être et à Chute, qu’il a déjà rencontrées. Qui sait combien d’autres personnages évanescents hantent la surface sur laquelle il a atterri. Il ignorait qu’ils étaient attirés par le silence. Ainsi plus on se tait, plus on croise des personnes qui vous chamboulent d’un long frisson de bas en haut ? Avec Chute et Peut-être, il pouvait parler par la pensée. Elles l’entendaient même si aucun son ne franchissait le seuil de ses lèvres. Elles l’emmenaient dans un espace entre deux eaux, à mi-chemin entre la dérive de ses songes et un énième atterrissage en terre inconnue. Zutoe regrette de ne pouvoir communiquer avec Rosemonde, ne serait-ce que pour en savoir plus sur cette pièce, sur la marche à suivre pour… parler, vivre, comme ces gens qui le peuplent à mesure qu’il découvre leur pays.
Il pourrait composer un dialogue. Les gens d’ici ont leur propre rythme dans leur façon de parler ; Rosemonde n’est peut-être pas la seule à détacher ainsi les syllabes. Chacune sonne comme une note. Mais il n’a pas d’instrument et ne sait pas comment faire. La logogramme, en face de lui, ébauche les arabesques d’un abécédaire qu’il voudrait apprendre à déchiffrer en la côtoyant. Il lui faudrait un temps fou pour décoder chaque volute, chaque note infrapaginale blanche qui s’inscrit au cœur des traits noirs plus épais.
À la place, une banderole se déroule à côté de lui. De couleur ocre, jaunie, elle semble venir d’un autre temps – un temps que Rosemonde a connu ? On dirait un rouleau qui se déploie et sur lequel Zutoe n’a plus qu’à inscrire ce qu’il se dit. Il est écrit :
« Je ne sais pas très bien où je suis, pourriez-vous me l’indiquer ? On m’a dit de suivre les rumeurs même si elles me sont antipathiques ».
Il hésite. C’est Peut-être qui lui a dit de suivre les rumeurs. Mais s’il suit son instinct, il les fuirait plutôt. Alors il gomme et transcrit à la place :
« Où aller quand on est perdu ? »
Le phylactère résonne dans l’esprit de Rosemonde. Les lignes de fuite de celle-ci se rassemblent sur un seul pan de mur, celui sur lequel elle est apparue. Elle se gribouille un instant, signe qu’elle hésite, sans doute. Lui, il craint de marcher avec ses gros sabots sur un champs de coquilles vides. Une seule parole de travers et elle se réduit à une signature griffonnée dans un coin de plafond où personne ne pourra remarquer sa présence. Le bruit des coquilles écrasées provoque un vacarme assourdissant sous son crâne. La porte baille, aussi. Son battant s’entrouvre, ne laissant rien apparaitre de ce qui existe hors de la pièce aux murs bleus, puis se referme en ronflant sourdement. Le rouleau du phylactère de Zutoe se referme et disparait. Rosemonde envahit trois pans de murs pour dessiner le rébus qui suit :
suie mou âme pas à pas main thé néant
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