Dans la main de la petite fille, la poupée chemine sur le parquet encrassé. Les rideaux s’agitent devant la vitre brisée, la lumière est changeante.
— Tu vas rencontrer le prince charmant, c’est sûr.
La poupée chemine encore un peu, ses souliers de plastique sonnent sur le bois usé. Lignes de fuite vers des plinthes aux couleurs ternies. Pieds de lit métallique. Peinture écaillée et rouille rouge.
— C’est forcé, le prince va t’adorer.
Les cheveux noirs de polypropylène forment une masse compacte, inutile de tenter de brosser cette tignasse. Et la robe jaune a perdu son éclat initial. Tournesol fané et tâché. La petite fille cache une main derrière son dos. La poupée s’arrête, se retourne. Apparaît devant elle une fleur de plastique. Rose. La fleur est bien plus grande que la figurine ; peu importe. La voix de la petite fille cherche à descendre dans les graves.
— Voilà pour toi, princesse.
— Merci ! C’est le plus beau jour de ma vie !
La petite fille sourit. Ses yeux brillent sous son front tâché de suie. Sa chevelure sauvage encadre son visage. Là aussi, le travail de démêlage serait titanesque. Une toux rauque sort de la frêle poitrine. Un son qui racle, qui gratte et la fait grimacer.
Venant du dehors, le bruit pointu des chaussures de sa mère résonne sur les marches métalliques. La petite fille se redresse d’un coup et se précipite à la porte.
— Maman ! Maman !
Encore jeune mais déjà usée, la mère s’accroupit. Les deux corps s’embrassent, les deux tignasses se mélangent, les mains caressent les dos, les mots doux s’échangent aux oreilles.
— Tu as été longue, dit la fille.
— Oui, Sandra. Mais je ne reviens pas les mains vides, annonce la mère.
D’un mouvement de tête, elle montre le sac qu’elle a posé en entrant. La petite fille se saisit de la besace et l’ouvre, pleine de curiosité. À l’intérieur, une grande bouteille transparente et une boîte en carton.
— Tu as trouvé de l’eau ? demande la fille.
— Oui ! Pure et presque sans aucun goût ! Vas-y, tu peux boire.
La petite fille ouvre la bouteille et la porte à sa bouche. Après de longues gorgées goulues, elle détache ses lèvres du goulot et pousse un long soupir de satisfaction.
— Trop bon ! s’exclame l’enfant.
— Ça va te faire du bien.
— Tu n’en prends pas ?
— Il reste encore de l’eau de pluie.
— Mais elle est toute pas bonne, dit la fille.
— Ça ira. Ne t’inquiète pas Sandra.
La petite boit encore un peu, revisse le bouchon et tend la bouteille à sa mère qui la pose sur la table. Du paquet en carton, elle sort une coquillette, vite disparue dans la bouche de l'enfant. Ça croque, c’est bon.
Au fond de la pièce, la mère rallume le feu sur le foyer improvisé : quatre parpaings posés sur une plaque de béton. Elle pose la casserole en équilibre sur les deux briques : l’eau de pluie bouillera dans quelques minutes.
La petite fille a repris sa poupée, elle explique fièrement que son histoire avance. Sa mère lui fait réciter l’alphabet, lui fait réviser quelques phonèmes.
— Bientôt, tu pourras l’écrire, cette histoire.
Sandra sourit. Dans le coffre en bois, elles ont entassé tous les livres et tous les cahiers qu’elles ont pu trouver : il y en a des dizaines. Et des crayons aussi. Bien assez pour dessiner pendant des heures. La petite fille ne s’en prive pas et la malle contient toutes ses œuvres, rangées par date.
Trois ans déjà qu’elles ont échoué ici. La mère pensait qu’elles ne resteraient que quelques jours. Et puis l’hiver est venu. Et puis le bruit des canons à la périphérie de la ville. Impossible de bouger depuis, trop risqué. Tout juste peut-elle fureter dans les ruines aux alentours, lorsque tout est silencieux. Sans jamais trop s’éloigner. Au début, elle trouvait facilement des vivres, du matériel… Maintenant, c’est plus compliqué. Tout a déjà été pillé. Au milieu des gravats, elle creuse et trouve parfois des trésors. L’année dernière, elle a déblayé pendant plusieurs jours un tas de bricaillons. Pour finalement dégager l’entrée d’une cave. La caverne d’Ali Baba. Elles avaient déniché là-bas de quoi passer la dernière mauvaise saison. La mère avait emmené Sandra. Ça avait été l’une des rares fois où la petite fille avait pu quitter la maison. Pour aider à transporter les réserves. Mais aujourd’hui, il ne reste presque plus rien. Et leur squat menace de s’écrouler un peu plus chaque jour.
Les coquillettes sont cuites. Sandra se régale, tousse un peu à cause de la vapeur qui lui mouille le visage. Elle s’essuie dans ses manches et son visage prend une belle teinte rosée.
Après le repas, elle vient se nicher dans le creux des bras de sa mère qui commence à lui raconter une histoire. Repue, elle s’endort après quelques minutes de récit. La maman s’endort aussi bientôt et sa tête s’affaisse. À nouveau les crinières emmêlées, les respirations croisées.
Manon. Ma sœur. Elle court sur la plage et je la poursuis, une poignée de sable dans la main. Elle tourne, d’un coup, et fonce vers la mer, à travers l’écume légère. Je lui emboîte le pas. Elle enjambe une vague, en saute une deuxième avant de plonger dans la troisième. Moi aussi, je pénètre dans l’eau. Le goût du sel envahit ma bouche, le sable s’échappe de ma main.
Nous nous envoyons des gerbes d’eau à la figure, nous nous chamaillons sous le soleil. Et puis, haletantes et heureuses, nous nous allongeons côte à côte sur le sable brûlant.
La mère se réveille en sursaut. Manon. Il faut la retrouver. C’était un rêve il y a trois ans, une hypothèse farfelue, impossible. C’est devenu un vague espoir. Maintenant, il semblerait que ce soit une dernière chance. Mais pour la saisir, il faut s’extraire de la ville, traverser les faubourgs où les combats n’ont pas cessé. Puis franchir les grandes plaines vers l’ouest, sans autre repère que le soleil et les étoiles, sans autre moyen de transport que leurs jambes.
Sandra a grandi. Elle pourra marcher, au moins quinze kilomètres par jour, le double peut-être. Mais, elles ne pourront presque rien emporter. De quoi se nourrir quelques jours tout au plus, alors que le périple durera au moins un mois. Sûrement deux ou trois.
Le lendemain matin, la mère prépare le paquetage. Sandra ne doit pas porter plus de deux ou trois kilos, elle lui a confectionné un petit sac à dos à partir de vieux vêtements. Elle, elle aura un sac ventral, sa besace au côté et la nourriture accrochée à son dos. Sandra se réveille et sa mère lui annonce le voyage qu’elles vont tenter. Essayer de rejoindre la maison de famille, au bord de l’océan. Elle répète plusieurs fois les consignes qu’il faudra respecter : être prudente, ne pas marcher trop vite pour ne pas s’épuiser, s’apprêter à se mettre à l’abri à chaque bruit ou mouvement suspect. Sandra écoute attentivement, les yeux grands ouverts.
— Et surtout, il faudra se méfier des rencontres que nous pourrions faire, ajoute la maman.
— Tu vas rencontrer le prince charmant, c’est sûr, dit Sandra.
Sa mère la regarde, interloquée.
— Je sais bien que non, maman. Mais on va y arriver.
La mère sourit doucement.
— Tu es courageuse, ma fille.
Se tenant par la main, elles descendent l’escalier métallique devant la maison, contournent le tas de gravats et disparaissent au coin de la rue, derrière un immeuble éventré.