Un début de nouvelle, pas encore finie mais j'aimerai avoir quelques avis déjà (bon, comme j'aime pas tout dire dès le début, y a encore des choses qui seront pas claires parceque pas encore expliquée, soyez indulgents ^^
Le Fagot
- ‘passera pas, dit Rause à la jaugée.
- Yad ! Trop de pression je dirais.
- Et qu’est-ce qu’il en sait, le sédidi ? On t’a pas appris à balader la plaine à ce que je sache. On tente, et pis tu verras bien !
- Nad ! La frondeuse elle a dit : « ‘passera pas », alors on tente pas.
Voilà. D’un simple « Nad ! », Kelast a tranché. Ce soir le bivouac, ce sera en creusée, dans les racines d’un arbre, sous un dénivelé d’au moins deux mètres. Le vieux Féromiane s’éloigne déjà pour aller puiser un peu d’eau des plantes alentours. Il n’a pas dit un mot. Il respecte l’instinct et l'aplomb de Kelast, son expérience de quarantenaire à travers la brousse, sa confiance envers Rause qui n’arpente les plaines que depuis dix ans. Il trouvera de l’eau pour le repas, pour soigner aussi, pour tenir la nuit. C’est tout ce qu’on lui demande.
Tebem le géant s’est agenouillé au pied du grand arbre, il creuse. Un peu plus loin, Kelast et Rause se sont avancés de quelques mètres et observent la vallée devant eux. Ils parlent pression, atmosphère et degrés. Ils calculent le niveau de sécheresse qui tombera avec la nuit. La tresse de Rause se balance doucement dans son cou au rythme de ses déductions. Elle a profité d’un peu de fraîcheur crépusculaire pour ôter son gilet et ses jambières. Cela suffit à lui rendre toute sa féminité. Les fragments de peau dénudés attirent le regard de Tebem comme la fumée attire le feu, mais un simple grognement d’Eraleas le ramène à son devoir. Il ne tient pas à finir comme lui, balafré par une vague de chaleur compacte, alors il creuse, plus vite, plus profond, autour des énormes racines. Il creuse une niche, une grotte de terre sèche qu’ils obstrueront de l’intérieur, qu’il faudra humidifier toute la nuit, pour se réveiller demain matin, la gorge sèche et les paupières qui crissent à vouloir se jeter dans une flaque inexistante et à maudire le jour où il a quitté son puits. La lampe d’eau suspendue à la crosse d’Eraleas luit faiblement derrière eux, elle réverbère les nappes de chaleur qui glissent tout autour. Eraleas ne cesse de lui jeter des coups d’œil, entre deux poignées de terre. Si la sphère se racornit, ne serait-ce que légèrement, il faudra être prêt.
Féromiane revint, une grappe d’outres dans le dos. Elles ne sont pas toutes pleines, mais le pire semble évité. Kelast se tourne vers lui sans cesser d’écouter Rause, il a un mouvement de tête à la limite du perceptible, et Féromiane sait qu’il vient là de recevoir une marque de d’approbation, de respect et de gratitude.
La niche est finie. Juste à temps : la nuit se lève. Kelast a détaché ses locks, elles retombent maintenant autour de son visage comme des enchevêtrements de brindilles, comme le prolongement incertain de sa petite barbe emmêlée. Il mange silencieusement les racines et les feuilles rances que Féromiane et lui ont cueillies en chemin. A côté, Temeb discute avec Rause, il cherche à la faire rire, n’ose pas y croire quand il y parvient, et perd toute contenance sous le regard amusé et nostalgique du vieux cueilleur de vie. Eraleas nourrit son corps autant que sa lampe d’eau, il prend sur sa ration pour l’entretenir, et grimace quand sa dent bute sur une racine trop salée.
- Demain, on finira à proximité du puits d’Alfa, dit soudain Kelast en déglutissant son morceau de racine.
Silence dans le petit cercle. Les regards se rencontrent, les muscles se tendent.
- Qui veut ?
La question est venue, innocente, jeter une ombre d’anxiété sur les visages. Un puits. Le premier depuis presque un mois. Aucun d’entre eux n’est vraiment blessé, l’arrêt n’est pas indispensable. Et pourtant…
Et pourtant, Eraleas donnerait cher pour pouvoir plonger son visage à-demi calciné dans un bassin d’eau fraîche, et pourtant Rause commence à penser de plus en plus sérieusement à fonder un foyer, et pourtant les longues périodes loin des puits réussissent de moins en moins à Féromiane, que les nappes de chaleurs dessèchent plus vite qu’il en veut bien dire. Convaincre une jeune étincelle assoiffée d’aventure de les accompagner, d’apprendre du vieillard et de continuer, trouver un remplaçant, montait doucement dans la liste des priorités du Fagot depuis quelques temps.
Aller jusqu’à un puits n’est pas difficile en soi. Le traverser sans voir le Fagot perdre un de ses membres, voilà le vrai problème. Et Kelast n’est pas dupe, il sait bien que ses compagnons doivent se battre de toutes leurs convictions pour résister au désir de se poser, à la facilité d’une vie dans un puits. De tous, seul Féromiane n’a aucune hésitation quand vient l’heure de partir. Il est vieux, sa vie toute entière se résume au Fagot, elle l’était déjà du temps de l’oncle de Kelast. Pour les autres, c’est différent. Temeb a rejoint le Fagot depuis trois puits, presque cinq mois. Il a suivi le groupe pour Rause. Il veut croire qu’il la conquerra. Si elle s’arrête, il s’arrête. Si elle continue, il continue.
- Alors les gens ? Exprimez-vous, j’entends rien.
- Si c’est possible, moi ça me tenterai bien… sort timidement Temeb.
- Ben tiens ! On le sent, le sédidi qui s’exprime !
- Fanad, Eraleas ! Temeb fait partie du Fagot maintenant. Et je vous ai dit de vous exprimer, alors laisse-le dire.
- Je pense qu’une courte halte pourrait être nécessaire, dit Féromiane en se redressant difficilement. Faire consigner nos dernières constatations, les changements climatiques et géographiques. Se rééquiper convenablement, si l’on trouve. La semaine prochaine on passe de l’autre côté de la vallée, on va traverser les steppes brulées en plein milieu de la saison sèche. On ne pouvait pas faire pire.
- Tu proposes qu’on se pose au puits et qu’on attende que ça passe ?
Temeb a posé la question avec toute l’innocence et la candeur du monde. Il ne sait pas encore que le dernier à avoir lancé une telle idée a été abandonné au-dit puits.
- Non, mais il faut se préparer. Et la préparation passe avant tout par l’équipement. Inutile de s’éterniser au puits pour autant, ajouta-t-il dans un soupir.
- Eraleas ?
Eraleas entrouvre les lèvres quelques instants. Son œil sain fixe le sol.
- Peut-être, si je peux trouver une poche de glace pour ma lampe, murmure-t-il enfin. Elle faiblit un peu ces derniers temps…
Silence. Une lueur passe.
- Rause ?
Rause secoue la tête, silencieuse. Elle ne veut pas prendre parti. Elle suivra, c’est tout.
- Demain, halte au puits d’Alfa, conclu Kelast en se nichant dans le creux sous le grand arbre.
- Fumée.
Kelast ouvre les yeux, immédiatement réveillé. Rause est penchée sur lui, à quelques centimètres de son visage. Son crâne effleure la terre au-dessus d’eux. Comment a-t-elle réussit à se glisser entre Eraleas et lui ? Mystère.
- Sens, chuchote-t-elle.
Son visage est tendu. Kelast inspire profondément.
- Une nappe de chaleur plus dense ?
- Elle sent le bois…
- Personne ne serait assez fou pour allumer un feu là-dehors.
Kelast hésite. Féromiane a l’odorat déclinant, celui d’Eraleas est mort avec son œil gauche lors de la vague brûlante, quand à Temeb, il ne saurait pas encore faire la différence. Kelast inspire encore. Et cède.
- On y va.
Eraleas sursaute et se redresse. De l’autre côté de Kelast, Féromiane se retourne.
- Guel ? grogne Eraleas.
- Ça sent la fumée. La fumée humaine. On y va.
Grognement. La lumière bleue de la lampe à eau se renforce. Le vieux cueilleur commence à dégager l’entrée tandis que l’éclaireur fait taire les ronflements de Temeb d’un coup de coude. Rause s’éloigne de Kelast. Regret palpable, fugitif.
Au-dehors, l’air vibre de chaleur sèche. La sphère de la lampe d’eau se rétracte par saccade. L’éclaireur, sa crosse bien en main, scrute l’horizon. Il ne peut plus sentir la fumée, mais il peut la voir.
- Faut pas être net pour allumer un feu en pleine nuit ! gronde-t-il nerveusement.
- On va voir ça.
Temeb s’est rapproché de Rause. Le Fagot se met en marche. Démarche sûre, visages anxieux, curiosité et inquiétude mêlés. Malgré l’obscurité, la fumée est perceptible dans la brise nocturne. Les nappes de chaleur la modèlent en spirale ou en volutes. Il faut un quart d’heure pour rejoindre le feu. Un quart d’heure à se demander si l’air ne va pas s’embraser subitement, s’il n’est pas trop tard, si une poche de vapeur chaude ne va pas prendre feu avant qu’ils n’arrivent.