Le Monde de L'Écriture

Coin écriture => Textes courts => Discussion démarrée par: jfmah le 22 Février 2019 à 17:25:01

Titre: Le soupçon
Posté par: jfmah le 22 Février 2019 à 17:25:01
*Texte en réponse au défi de Lila (merci Lila!!) :
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Je te défis raconte moi une histoire sur une recette à base de régime mais finalement ce n'est pas une recette de régime  :D bonne chance

Le soupçon

Lulu et Maria entre dans la cuisine. Lulu, très agitée, essuie une larme. Quelle que soit la pauvreté de notre savoir à l’égard de la trace, écrit Derrida, il est certain que la question est autre chose qu'un signe du temps : « Rêver de l'y réduire, c'est rêver de violence ». La trace est une obsession vieille comme le monde.

Lulu : Le cochon, cette fois c’est fini. Je devrais lui couper les couilles!
Maria : Ah! Mais tu vas mettre du sang partout.
Lulu : Lui couper les couilles, oui! [elle prend un couteau]
Maria : Laisses-moi réfléchir tu veux.
Lulu : [regardant son couteau] J’ai faim.
Maria : Oui oui, écoute, j’ai trouvé. On se fait un bon petit plat pour se remettre sur les railles ok? [elle ouvre un livre de « Recettes Minceur »].
Lulu : Et on l’empoisonne avec ?
Maria : Exactement ! Tien, regarde ce que j’ai trouvé : « Pétoncles rôtis aux épices et courgettes grillées, avec salade ». 385 calories par portion.
Lulu : Ouais, pas mal. Je vais pas foutre en l’air mon régime à cause ce con.
Maria : Quatre portions, préparation : 15 minutes! On sert avec un yogourt aux épinards, rien de trop compliqué.
Lulu : Alors on s’en garde la moitié ! Et pour le poison ?
Maria : T’inquiète, j’ai juste ce qu’il faut. Regarde! [elle tire une vieille boite de mort aux rats d’une armoire du haut]. Cadeau de ma grand mère, « au cas où » qu’elle disait.
Lulu : Ça marche ce truc ?
Maria : Comme un charme, ma belle. C’est la vieille recette, à base d’arsenic.
Lulu : Oh, comme dans le pudding à l’arsenic!
Maria : J’adore cette chanson.

Maria ouvre quelques portes, sort une planche à découper, quelques pots d’épices séchés, deux bols. Elle pose le tout sur le comptoir, à côté de la boite de poison. L’écriture est origine, mais pas parce qu’elle crée. C’est plutôt en tant que « liberté de dire », en tant que réponse qu’elle s’affirme comme le signe de quelque chose qui est déjà là. Ce qui est en attente d’être élu, révélé, incarné dans la trace d’un mot. Comment autrement parler d’origine, de ce qui se lève, du latin oriror, qui signifie aussi inciter ou exciter. Il s’agit de sortir, de surgir, de paraitre. L’origine n’est pas le commencement : « l'être a toujours déjà commencé », dit encore Derrida. C’est sous le signe de l’écriture, que toute chose apparait. Par exemple, le silence. L’art de ne rien dire. Lulu se lave vigoureusement les mains, puis les essuies avec une serviette à gros motif.

Lulu : On devrait porter des gants, pour les empreintes?
Maria : [Éclatant de rire] Tu es folle.
Lulu : [La tête dans le réfrigérateur] Où sont les pétoncles ?
Maria : Prends le calmar plutôt.
Lulu : Tu penses qu’il se doutera de quelque chose ?
Maria : De toutes les filles qui doivent vouloir lui faire la peau...
Lulu : Quand même… et si je me trompais?
Maria : Ah non, ça pas question! Je l’ai vu comme toi cette culotte. Le cochon ! Et puis c’est pas comme si on ne s’y attendait pas.
Lulu : T’as raison, je sais bien… mais tu n’en mets pas trop d’accord ? On lui laisse comme une petite chance de s’en tirer, ok ?

Maria passe un tablier. Qui dit origine dit originalité, car l’écriture n’est pas que le moyen d’une présence : elle fait acte, acte de sens. La trace n’est jamais signal que du moment ou elle agit de manière langagière. En disant ce qui est, le langage revoie le monde à lui même. Son rôle n’est pas de le signifier, mais de le rendre signifiant alors même qu’il jaillit comme être en soi, et donc dépourvu de sens. Ainsi, paradoxalement, l’inscription, ajouter Derrida, « a puissance de poésie, c'est-à-dire d'évoquer la parole hors de son sommeil de signe ». Ce pouvoir poétique est risqué : le sens, de par sa nature, se montre ainsi libéré du monde, et prisonnier des situations dont le signe n’est peut-être qu’un vestige. Ce qui nous ramène à la question du choix, et son caractère neuf, sans modèle, unique. En élisant le monde, œuvre de choix, la trace fait sens. Littéralement. Maria tape sur téléphone « pudding arsenic ». Un instant plus tard, la cadence grave du saxophone envahit la cuisine.

Lulu : Par contre, je ne suis pas trop courgettes. Tu as des pommes de terre? [elle se balance doucement en suivant la musique]
Maria : Ouais. [pointant vers une armoire] Et pour le coup, attends un peu, j’ai lu un truc sur la pelure de pommes de terres! Il en faut des bien vertes, avec le germe!
Lulu : Comme ça? [elle lui en montre une]
Maria : Super. Allez, tu nous mets de côté tous ces petits bouts! Bon, pour la suite c’est pas sorcier : cumin, fenouil, paprika…

Lulu prépare les pommes de terre tandis que Maria mélange les épices dans chacun des bols. Bien sûr, il y a écrire et écrire, comme il y a cuisine et cuisine. Toutes les traces, tous les gestes de tracer ne sont pas nécessairement équivalents. Mais en quoi la distinction réside-t-elle? Est-ce quelque chose que l’écriture contient, dont elle garde la trace? Peut-être pas. L’acte littéraire est le produit d’un vouloir-écrire responsable qui n’a rien à voir une essence quel con que. Sa saveur n’est-elle pas plus un effet de sa vulnérabilité ? Car ce n’est pas temps l’ingrédient ici qui compte, que le détail de sa mesure, la magie de ses mélanges, la finesse de l’exécution : tout ce qui fait que la trace, tout à coup, nous semble juste, voire même inévitable. On ne changerait pas un mot chez Molière. Où alors, s’il le faut vraiment, que ce soit encore à la manière de, que le mot nouveau paraisse tout aussi bien sorti de sa plume. Une fragilité qui révèle comment la pureté du langage n’est évidemment ni dans son « caractère-de-signe » ni même de son « caractère-de-signification ». N’est-elle pas plutôt dans l’auteurité du signe ? Entre la liste d’épicerie, la recette de Bocuse et ce roman de Gide, ce qui permet ou non à tel ou tel mot de changer réside moins dans ce qu’il désigne ou signifie, que dans son rapport à l’auteur par qui le « grain » n’a peut-être plus de synonyme. Toujours est-il que Maria ajoute 2 bonnes cuillerées à soupe de poison au bol de gauche puis retourne à son livre, pour la suite de la recette.

Maria : Ah merde, il faut mettre ça au four 10 minutes!
Lulu : Et alors?
Maria : Mon four est pété.
Lulu : Bah, on a qu’à les frire. Mais l’huile d’olive ça crame tout seul.
Maria : Prends la Canola. De l’huile c’est de l’huile.
Lulu : Va pour Canola! « Et un peu de sucre en poudre! » [synchrone avec la chanson]
Maria : « Non !! » [elles rient]

Maria verse l’huile dans une poêle qu’elle pose sur la cuisinière. « L'écriture est le moment du désert comme moment de la Séparation » note Derrida plus loin. On se retrouve alors aux mains de mots, confiés à eux, pour avoir fait le choix de connaitre (péché originel) plutôt que de vivre : soit, va t’en va, mais ne compte plus sur moi. L’écrite est un exil qui laisse des traces, un exile qui est lui-même la marque d’une faute. Rebelle, inexacte, l’écriture elle-même porte le sceau d’un Caïn pragmatique dont la raison s’élève contre l’ordre des choses. Écrire, c’est redresser, c’est corriger sans cesse et sans espoir, et porter ensuite à jamais le stigmate. Car le signe, nous le disions est aussi l’indice dont nous suivons la trace. Tandis que tak tak tak tak tak, la main sure de Lulu en fini avec les pommes de terre.

Maria : « Enrober les fruits de mer »… Oh merde, il fallait mettre au four ce truc aussi!
Lulu : T’as qu’à mettre un peu de farine et de l’œuf, on les fera paner!
Maria : « Et un peu de vitriol »
Lulu : « Non! Oui!!! » [elles rient]
Maria : Tu vois, ça va mieux déjà.
Lulu : Ça vient, ça vient.

Des pas dans l’escalier. Déjà lui? Lulu tend l’oreille. L’écriture est aussi, peut-être même avant tout, un rapport à l’autre. Si s’exprimer c’est signer, c’est porter et faire porter la signature de Je, l’écriture dans sa différence avec la parole et la violente expérience de l’autre décrite par Lévinas (« Autrui est le seul être que je puisse vouloir tuer ») est peut-être réparatrice. L’écriture nous rappelle qu’avant d’être à propos de l’autre, le signe est avant tout destiné, il est pour autrui. Il faudra alors le lire, l’interpréter, c’est-à-dire s’engager dans ce jeu d'implications infinies ou le sens prend sens à l’intérieur même du jeu de la différence. On ouvre alors, ne serait-ce qu’un bref moment, à la possibilité d’une disparition de l’auteur, d’un effacement, d’une négation du Je au profit d’une différence pure, dans le « renvoi indéfini de signifiant à signifiant ». La rude matérialité du texte, sa texture, déborde la pensée. Elle est trace avant d’être signe, et c’est ce laps qui fait l’écriture possible, l’interprétation nécessaire, et qui rend pour ainsi dire à autrui le don de soi grâce auquel J’écris (pour lui ou elle). Écrire, c’est avant tout affirmer la différence annonciatrice de l’autre dont la rencontre, inévitablement, déçoit autant qu’elle dépasse toutes attentes. Mais voici qu’on toque à la porte. Trois coups bref. Rapide, Maria range la boite de mort au rat avant de s’élancer.

Maria : J’y vais.
Lulu : Oh, et si on se faisait un guacamole au lieu du yogourt? C’est super avec la friture! En fait, on pourrait frire les épinards aussi.
Maria : [depuis le corridor] Parfait! Et j’ai une super recette de sorbet à base de yogourt qui se fait en 5 minutes!
Lulu : Sans blague?

Fausse alerte. Mais ce n’est qu’une question de temps. L’avenir, raconte encore Derrida, « est présent au cœur de l'expérience … non d'une présence totale, mais de la trace ». Cette présence d’une chose absente, c’est le fondement même de la trace et du signe. Toujours avant-coureur, l’écrit annonce la venue de quelque chose dont le contour reste flou, mais qui (seul) peut arriver. C’est la lecture, bien sûr, qu’annonce le texte. Lecture dont il dépend entièrement : il n’y pas d’indice sans le regard inquisiteur de celui ou celle qui se demande « de quoi s’agit-il ? ». Mais cette lecture est toujours, par défaut, dans l’horizon de l’écriture elle-même, dans un futur (peut-être très proche) conditionnel. Avenir incertain, donc, que le présent de l’écriture met en mouvement dans l’expérience même de la fabrication de la trace. Il s’agit donc d’ouvrir. Ouverture à l’interprétation, par exemple. La trace est le symbole même de cette ouverture. Écrire, c’est préparer la venue, l’avenir, c’est l’inventer en fabriquant pour lui quelque chose de nouveau, mais de connaissable, de reconnaissable.

Maria : Simple comme tout. Tu mélanges ½ tasse de yogourt, 3 cuillères à soupe de sucre, et des fruits congelés…
Lulu : On remplace avec de la crème glacée?
Maria : …et on mixe tout ça, ouais! Regarde s’il y a du beurre d’arachide et des chocolats, ça sera décadent!

Lulu va mieux, tout à fait. De fil en aiguille la douleur s’émousse, la blessure se referme, à peine identifiable désormais parmi l’essaim de cicatrices qui lui bariole le cœur. Au bout du compte, il n’en restera presque rien. Un soupçon d’amertume, d’avoir, encore une fois été trompée. La trace consigne, bien entendu, mais l’échelle de sa fragilité n’est pas toujours sensible. Combien de temps pour que s’efface un souvenir ? Il y a plus de six mille ans, quelque part entre le Tigre et l'Euphrate, des hommes ont laissé dans l’argile des empreintes pareilles à nulle autre : dessins dans lesquels se mêlent l’écriture comptable des choses et l’écriture verbales des mots. Et bien avant eux, d’autres ont dressé, creusé, et peint la pierre, œuvres dont les vestiges nous parlent encore. Il suffit de presque rien, pourtant, pour que telle note se perde, pour que tel livre s’oublie. Pour que meurt, au fond de nos ordinateurs, l’ouvrage prisonnier d’un langage dépassé. Trace indécodable dont le manuscrit de Voynich garde peut-être le mystère. Qui sait ? Manger lui fera du bien. Et si ce cochon finit par se pointer, se dit-elle, ça sera le moment d’en finir.

Lulu : Bon, cela dit, je ne suis pas certaine que la salade ira bien avec tout ça
Maria : Nachos?
Lulu : Nachos!

Titre: Re : Le soupçon
Posté par: txuku le 23 Février 2019 à 19:40:50
Bonsoir


Ta soupe de onze heure m a paru plaisante mais entrecoupee de disgressions - litteraires et historiques - elle est un poil indigeste ! :)
Titre: Re : Le soupçon
Posté par: Chapart le 24 Février 2019 à 07:12:22
Salut salut,

Quelques petites fautes, du genre

Lulu et Maria entre dans la cuisine.

entrent

Maria : Laisses-moi réfléchir tu veux.

laisse

(je les ai pas toutes relevées)

Globalement la rupture entre les dialogues et les passages presque philosophiques sur l'écriture est vraiment très nette, et ça rend le texte pas facile à lire, je trouve.

D'autant qu'il est assez long: par rapport à la partie dialogue, on comprend très vite l'idée: la recette ne va au final pas être une recette "weight watchers", et on dirait qu'à la fin du présentes cette idée comme une chute, alors qu'elle est présente bien avant.

L'idée du parallèle entre recette de cuisine et processus d'écriture est intéressant, après là vu le choix de forme j'ai trouvé difficile de faire le lien entre les deux. Je crois que c'est pas assez suggéré à mon goût, et j'ai un doute quant à ce que tu as voulu mettre en avant. Les passages de réflexion sur l'écriture semblent presque être des citations par instants, et je trouve que ça "résonne" pas assez avec les passages de dialogue.

Je crois que globalement le texte gagnerait peut-être s'il était un peu raccourci. J'ai très vite l'impression d'avoir saisi l'idée, et au final quand j'ai lu les dernières lignes, je me suis un peu dit: "tout ça pour ça ?".

Merci pour le partage !  :)
Titre: Re : Le soupçon
Posté par: jfmah le 25 Février 2019 à 14:10:43
merci pour les commentaires!

Oui, c'est un retour à l'écriture "pour le plaisir" après une très très longue pause. J'avoue que ce n'est pas tout à fait au point :) Mais c'est un début! Peut-être en effet que plus court ça aurait pu marché.

Le fil de la recette est un peu maigre. En fait, je me suis lancé dans le défi de la recette en essayant différentes choses pour finalement adopté le dialogue: bien fait, on aurait lu une scène à la "Femmes aux bord de la crise de nerf" (mais je n'ai pas tout à fait le talent qu'il faut, haha!)

Et puis j'ai senti le besoin d'épaissir ça un peu (!), et certains parallèles avec "L'écriture et la différence" sont venus assez naturellement. Mais c'est très dense et inégale, j'en convient. Au mieux, au aurait entendu quelque chose comme la fameuse 27e minute de "2-3 choses que je sais d'elle" (mais je n'ai pas tout à fait le talent qu'il faut, ohoh!)

Je vais essayer de ne pas lâcher et vous pondre un autre texte, un peu meilleur j'espère! Dans les moments de faiblesse, j'ai souvent tendance m'appuyer sur des choses que j'aime lire ou voir ou entendre. Sans pour autant me lancer dans le pastiche, ce qui serait une toute autre histoire!