Bon, puisque tout le monde s'y met, voici ma participation au Blind Test. Préparez vos critiques, la chasse est ouverte !
Le Bord du miroir
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La lame crantée s’enfonce sans difficulté à travers le plastron de bois fendu, et le cri se mue en hurlement. Un long, douloureux hurlement, qui…
… s’éteint subitement comme on souffle une chandelle. Pourtant ma bouche est toujours grande ouverte, et je voudrais hurler à m’en détacher les cordes vocales ! Mais rien n’y fait, le silence succède au silence, la douleur s’estompe comme le sable boit le sang versé, et je me retrouve à contempler bêtement la plaie béante au milieu de mon armure, juste à l’endroit du cœur. Cœur que je ne sens plus battre, pas plus que mes inspirations ne relaient mon souffle. Le sang de mes blessures a cessé de couler.
A l’évidence, je suis mort.
Le plus surprenant, c’est que je ne m’en suis même pas rendu compte. La transition a été aussi subtile qu’inattendue - encore que, d’un point de vue extérieur, je me serais peut-être rendu compte plus tôt que j’étais sur le point d’expirer.
- JE LE BRULERAI ! hurle une voix déformée au loin, très loin.
Le Jaguar qui m’a fait passer l’arme à droite (je suis gaucher) se relève, après m’avoir éventré deux ou trois fois supplémentaire au cas où, et repart au trot dans le feu des combats. Je soupire, sans qu’aucun souffle ne sorte de mes narines, et jette un regard désolé à mon corps sans vie. Les quelques millimètres de cheveux bruns que j’ai sur le crâne sont recouverts de sang sur tout un côté de ma tête, sang qui continue de s’écouler sur mon visage de jeune homme. Dommage, si on savait ce qui vient de m’arriver, on me pleurerait sûrement. Mes yeux noirs continuent de fixer la place que mon adversaire tenait auparavant. Je dis adversaire, pas meurtrier ou ennemi, parce que de mon point de vue il n’y avait aucun mauvais sentiment là-dedans. C’est comme ça qu’on fait, dans une guerre : on tue ceux qui ont d’autres habits que les nôtres. Et puis, j’apprécie son côté consciencieux. J’ai entendu tellement de frères d’armes laissés pour mort et agoniser en criant et râlant pendant des heures…
Ha, c’est nouveau ça ! Une sensation étrange, comme… comment pourrais-je vous décrire cela… Comme lorsque quelqu’un vous prend par la taille pour vous tirer en arrière, sauf qu’ici bien sûr, il n’y a personne qui me tient et que ma taille est toujours allongée sur la terre mêlée de sable de la cour du monastère. Disons plutôt qu’une force mystérieuse, pas brutale mais ferme, entoure mon essence et m’entraîne je ne sais où. Pas inquiet, je profite des quelques secondes qui me reste pour observer une dernière fois mes frères d’armes en train de livrer bataille, le corps des Vertueux allongés dans des mares de sang, la pelouse piétinée et retournée par les combats, les arbres entaillés et malmenés, le monastère d’où s’échappent déjà des volutes de fumées… Ma description peut vous sembler nette, mais avec cette force qui m’entraîne et ma perception d’essence mal équilibrée, je vois tout cela à travers un voile de brume bleu et vert, une brume glacée. Les mouvements ralentissent de façon presque ridicule, certains aspects se déforment, mais sachez que rien de tout cela ne m’apparaît anormal. L’olivier près de moi s’étire incroyablement alors que le palmier plus loin semble fondre comme cire au soleil, le mur du monastère s’incline de façon invraisemblable, les bruits se font assourdis, les lumières s’atténuent. Un dernier regard au ciel infiniment bleu, et paisible, si paisible.
- JE LE BRULERAI JUSQU’AUX FONDATIONS ! TU M’ENTENDS ?! JUSQU’AUX FON
Je me souviendrai toujours de ce moment comme mon passage vers ce qu’ils appellent « l’autre côté du miroir ».
Effectivement Mil', t'as tout compris ;)
Pour le plastron, disons que le métal est pas facile a trouver, alors ils se protègent comme ils peuvent avec des plaques de bois sur le torse. Tu vois mieux ?
J'vais expliciter un peu le contexte, puisque vous êtes curieux :P :
Oui, c'est bien le prologue d'un texte plus long, mais comme il n'arrivera sans doute jamais sur le forum - et qu'en plus j'suis reparti sur un autre texte - je vais vous donner quelques infos en avant première mondiale.
Le terme Jaguar, c'est parce que le contexte se situe chez les Aztèques. Et le bord du miroir, c'est en référence au dieu aztèque de la mort qui possédait un miroir en obsidienne (c'est une roche volcanique un peu translucide), dont il se servait parfois comme substitut à la jambe qu'il a perdu dans un combat, mais bon ça c'est une autre histoire et en plus elle n'est pas de moi !
Pour ceux qui aime le spoil, sachez que ce héros-sans-nom (héhé !) qui vient de mourir n'aura pas l'occasion de rejoindre l'autre côté du miroir, contrairement à ce qu'il croit. Ca se résume en un extrait que j'ai écrit juste après ce prologue :
- Ne l’abîmez pas trop tout de même!
- Vous voulez rire ? Il s’abîme tout seul !
- Maudits ! Si je parviens à me libérer, il ne vous restera plus assez de courage pour seulement crier !
Je m’agite, je me démène, et les cordes qui m’emprisonnent aussitôt se resserrent. Autour de mon torse et de mes bras, elles tracent dans ma chaire morte des sillons qui ne s’effaceront jamais. Ils savent ce qu’ils font, les diables ! Leurs couteaux ne parviendraient pas à me faire du mal, mais quelques coups précis à mes articulations ou à mes tendons, comme je les soupçonne de savoir faire, pourraient m’immobiliser à jamais. Me voilà, à la merci de ces hommes qui ne méritent pas ce nom, de ces démons sans âmes, prisonnier d’un corps qui déjà se dégrade, qui pourri comme il est supposé faire, sans considération aucune pour mon essence enfermée à l’intérieur.
Voilà voilà.
Mais bon, pour moi un prologue doit laisser sur sa faim (et pousser le lecteur a lire la suite) donc je considère vos com's comme allant dans le bon sens ^^.