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Simon de Nulle-Part
ou
La Répulsion
*
« Simon, ouvre cette putain de porte.
– Non.
– NELL ! »
Simon est assis sur la cuvette grise des toilettes grises de la maison grise de ses parents gris. Il respire fort parce qu'il a peur de ce qui est en train d'arriver, et ses petites jambes tremblent. Il ne veut pas ouvrir la porte.
« NELL VIENS FAIRE SORTIR TON PUTAIN DE FILS !
– C'EST TON FILS AUSSI, MERDE !
– SIMON ! »
Simon serre les poings sur son pantalon à moitié baissé. Il y a une mouche sur le mur au dessus de la porte, qui se frotte les pattes en rigolant. À petits pas elle grimpe, grimpe, jusqu'à se faire attraper dans une toile d'araignée. « Bien fait », pense Simon. Un long frisson le parcourt, et il hoquette un sanglot. Pendant que son père martèle la porte de grands coups de poings, il sent les
choses se mettre en mouvement dans son ventre, et pousser le long de sa colonne vertébrale. Simon est persuadé d'avoir des diodons dans l'estomac, des gros poissons qui se gonflent quand ils ont peur, et là, tout de suite, ils sont gonflés, gonflés, il n'y a plus la moindre place et les piques lui déchirent les organes.
« Simon, je te préviens, si tu n'ouvres pas cette porte tout de suite...
– Va-t-en ! » crie Simon au désespoir.
Les
choses poussent contre son anus, tous ses nerfs tremblent, et il ne respire plus. Des sillons de larmes le long des joues, qui noient ses taches de rousseur et pleuvent sur ses mains. La honte des chaquejours l'envahit alors que la
chose sort de son corps et plonge dans l'eau de la cuvette.
Plouf. Derrière le panneau de bois, Nagg hurle de rage. Ses pas furieux s'éloignent dans le couloir.
« DANS LE SALON. TOUT DE SUITE. »
Simon s'essuie les fesses en reniflant. Il entend le bruissement indistinct des voix de Nell et Nagg au loin. Il remonte son pantalon, tire la chasse et quitte les toilettes, refermant soigneusement la porte derrière lui.
*
Nagg et Nell se détestent mais dans leur monde on ne se sépare pas : on se bouffe le visage et le corps, on hurle on grogne et on frappe, comme deux trous noirs qui se mangent l'un l'autre et aspirent tout ce qui gravite autour d'eux. Ils baisent comme ils se battent, avec l'envie de faire mal, et leurs insultes sont des pluies d'acide. Ils ne sont même pas beaux, non. Mais ils sont moins moches que d'autres, et incroyablement plus bêtes : c'est comme ça qu'ils se sont retrouvés là.
Là, coincés dans leur maison grise, dans leurs boulots de merde, avec un fils qui en a peur, de la merde, avec un fils qui a peur des corps. Qui ferme les portes et se cache derrière en pleurant : il n'y a rien qui les mette plus en rage l'un contre l'autre que Simon. Ils l'ont raté, voyez vous.
*
Personne n'aime Simon à l'école et Simon n'y aime personne, parce qu'à l'école c'est comme à la maison : bruyant, gris et cruel. Les maîtresses disent qu'il est effacé, insolent et mal élevé. Les autres enfants disent qu'il est bête, trop propre et coincé. À la cantine, il s'assoit seul et ne touche pas son assiette. À la récré, il demande à rester dans la salle de classe. Il ne va jamais aux toilettes parce qu'il n'y a pas de porte. Il ne fait pas de bruit. Jamais.
« Hé ! »
A la sortie de l'école, Simon presse le pas.
« Hé, Simoche !
– Laissez-moi tranquille ! » lance-t-il derrière son épaule.
Il est presque au coin de la rue quand deux mains sales percutent son dos et le poussent dans un tas d'ordures. « Alors, Simoche, on attend pas les copains ? » Il n'essaie pas de se relever. Ce n'est pas la peine. Il s'assied, seulement, et essuie ses mains sur son pantalon avec dégoût. Les « copains » se tiennent en demi-cercle au dessus de lui, tous plus laids les uns que les autres, des sourires tordus le long de leurs lèvres boursouflées. L'un deux se racle la gorge et crache un gros mollard juste entre ses pieds.
« Tu réponds pas, Simoche ? T'as chié ta langue ?.. Hé, on te parle ! »
Non, Simon ne répond pas. Il ne les regarde même pas parce que ça lui fait mal, leurs yeux, il sent les diodons qui gonflent dans son ventre, alors il essaie juste de respirer. D'attendre que ça passe. On le relève. On le bouscule. L'un deux pisse contre le mur juste à coté de lui et il essaie de s'écarter d'un bond.
« Bah quoi, Simoche, c'est pas sale, regarde. »
L'autre appuie ses doigts encore humides sur sa joue, et juste comme ça, Simon se plie en deux et rend la bile de son ventre vide. Les acides grisâtres souillent ses chaussures pendant que les autres se marrent autour de lui, et il entend déjà la voix de Nell quand il rentrera, « Hé ben, compte pas sur moi pour te les laver hein. T'es vraiment maniaque... » Ils disparaissent, enfin.
Et Simon pleure.
*
Caché sous un couvercle de poubelle, une chatte noire observe Simon pleurer. Sa queue s'agite nerveusement, ses oreilles aux aguets frissonnent au moindre petit bruit. Elle fait cligner ses grands yeux verts, immense tache de couleur au milieu de la grisaille. De sa cachette, elle voit le petit garçon se redresser en reniflant, essuyer sa bouche souillée dans la manche de son gilet, et repartir.
« C'est fait », chuchote une voix sucrée dans son oreille. La chatte sursaute en crachant. « Oh, ne fais pas le bébé, c'est moi. » La fée donne une tape minuscule sur le nez du félin, faisant tomber quelques paillettes sur le sol, qui disparaissent immédiatement. « Suivons-le, maintenant. »
Elle s'assied à califourchon dans la fourrure noire, juste derrière les oreilles, ignorant les grognements mécontents. Dans le secret du soir qui tombe, elles marchent en silence dans les pas de Simon.
*
Il y a une grande horloge à coucou dans le dos de Simon quand il est assis à sa place, à la table de la cuisine. Elle tique, taque, tique, taque sans fin, un peu ironique, un peu accusatrice. Il aime compter les tics et les tacs. Souvent, au bout d'environ mille, il peut arrêter de jouer avec sa nourriture et quitter la pièce parce que Nell et Nagg ont fini le repas. Pas aujourd'hui. Il est presque à deux-mille tic-tacs quand une sorte de crissement se fait entendre, un mécanisme rouillé au fond du bois poussiéreux, et l'oiseau fatigué jaillit des portes dans un aller-retour grinçant de fin du monde, CROU-COU, CROU-COU, CROU-COU, CROU-COU, CROU-COU, CROU-COU, CROU-COU, CROU-COU ! Le silence, après l'explosion, se colle au cou de Simon comme une sangsue glacée. Il lève les yeux de sa bouillie grisâtre. Nagg, assis de l'autre coté de la table, le regarde d'un air dégoûté. Son verre de vin sirupeux, à l'odeur si aigre que Simon peut la sentir de son coté du monde, tourne et tourne et tourne dans sa main gauche.
« Alors ?
– Je n'ai pas faim... »
Et tourne, et tourne, et tourne de plus en plus vite. Les vagues noires embrassent dangereusement le bord à chaque mouvement. Simon sent une douleur aigüe juste au dessus de son coude. Il retient un petit cri et se frotte le bras là-où Nell vient de le pincer. Parfois, la nuit, Simon imagine une maman-voix-douce, un havre : la voix de Nell est dure, grince comme le bois du coucou dans son dos.
« Finis ton ragoût, Simon.
– Mais je...
– Simon ! »
Dans sa cuillère d'acier terni, un bout de couenne gluante et un légume rabougri se battent en duel. Simon sent les diodons s'agiter dans son estomac, menacer de remonter, prendre toute la place et gonfler, gonfler lentement. C'est une torture. Sous le regard de ses parents, il approche lentement la cuillère de sa bouche, lèvres tremblantes. Les diodons se changent en pierres lourdes et tranchantes les uns après les autres, tandis que la nourriture glisse sur sa langue, se délite sous ses dents en gargouillements humides : il a l'impression de mâcher de la terre, ou un champignon pourri, ou une limace nauséabonde. Il sent les petits morceaux de chair s'agglutiner peu à peu en bouillie informe dans sa bouche, au bord de sa gorge. Nagg frappe du poing sur la table : « Putain mais c'est pas possible d'être aussi long, AVALE ! » Puis, dans une flatulence sonore et dégoûtante, un remugle nauséabond se répand dans la pièce. Simon recrache en vitesse son repas sur la table et s'enfuit en courant vers les escaliers. Derrière lui, le rire caquetant de Nell éclate, puis Nagg hurle à nouveau, ils recommencent à se dévorer.
*
Il y a deux petits couteaux dans la chambre de Simon, qu'il a cachés sous son oreiller. Ce sont des couteaux à bout rond de la cantine : quand le monde devient trop dur, Simon aime frotter leur lame l'une contre l'autre. Le chuintement de l'acier sur l'acier le berce. La lumière réfléchie par le métal devenu tranchant est comme une comptine qui chuchote. Un jour, il a glissé la pulpe de son pouce sur la lame autrefois émoussée, et une petite goutte de sang a perlé, murmure d'une douleur semblable à celle des pincements de Nell, douleur qu'
il avait domptée, qu'il maîtrisait.
Les petits couteaux sous l'oreiller, c'est la porte de sortie de Simon. C'est l'au-cas-où contre le poignet, le
hara-kiri des diodons, le crève-haut-le-coeur... si jamais.
Assis au bord de la fenêtre, les couteaux dans les mains dansant un tango langoureux, Simon observe le ciel noir, immensité vide de tout. Il imagine parfois y voir des lumières, qui clignotent dans le coin de ses yeux : Nell dit qu'il lui faut des lunettes. Le regard de Simon divague dans le jardin que l'épaisseur de la nuit a métamorphosé. Ce n'est presque plus laid le dehors, ça donne presque envie le monde. Une ombre fine glisse contre la haie, et s'immobilise juste en face de la fenêtre. Deux grands yeux d'une couleur impossible s'ouvrent dans le noir et se fixent sur Simon. Puis, une à une, de petites lumières s'allument et flottent autour de sa tête. Elle cligne des yeux, deux fois. Simon pose les couteaux et colle son nez à la fenêtre. C'est un chat noir qui le regarde dans la nuit, entouré de lucioles, sa queue ondulant lentement dans les feuilles mortes.
C'est un chat noir qui l'attend.
Simon descend avec précaution de la fenêtre, glisse les pieds dans ses pantoufles et enfile un gros pull de laine mal tricotée. Il déverrouille sa porte en silence, se faufile le long du couloir puis des escaliers. Dans le salon, ses parents forniquent sur le canapé, la porte grande ouverte. Il entend les cris de Nell, ses miaulements mi-rage mi-plaisir, et contemple un instant les fesses griffées de Nagg qui font des va-et-vient brusques entre ses cuisses. Puis, dans le vacarme de leurs ébats, il court jusqu'à la porte d'entrée, bondit dans la nuit, et part sans se retourner.
*
C'est la porte claquante dans le vent qui tirera Nell et Nagg de leur sommeil tourmenté. Ils rêvaient, à l'unisson, d'un accident de tandem dans les Ardennes. Ils appelleront Simon, retourneront la maison et se lamenteront quelques jours. Puis le petit garçon qui avait peur des corps disparaîtra dans l'omniprésence de leurs corps à eux, de leur désir, de leur haine et de leurs fluides, et bientôt, il n'y aura plus eu de Simon, juste eux, toujours eux les moins moches que d'autres, bien trop bêtes pour arrêter leur massacre.
*
Simon a suivi la chatte et la fée hors du jardin dans une forêt impossible, une forêt qui a pris la place de la mairie. Il peut pourtant toujours entendre la vieille horloge sonner minuit au dessus de sa tête, comme si le monde était encore là, à portée d'oreille et pourtant hors d'atteinte. Au fil des bruissements de ses pas dans les feuilles tombées au sol, c'est tout un nouveau monde de perception qui s'ouvre à lui : il croit devenir fou d'entendre des bruits qui ne lui blessent pas les oreilles. Des odeurs douces, profondes, les odeurs de la forêt et d'autres temps emplissent ses poumons. Il sent la fraîcheur de la nuit au bout de ses doigts, parcourus de frémissements électriques. Et ses yeux, ses yeux se délectent, se bâfrent, se noient de contempler des couleurs nouvelles pour lesquelles il n'a pas de nom, des couleurs qui ne sont ni gris clair ni gris foncé, des couleurs qui vont tellement mieux au monde qu'il se demande comment il ne les a pas vues plus tôt. Il pointe le doigt vers une feuille et la fée lui dit « émeraude ». Le ciel est bleu nuit , les yeux de Chat vert anis, sa robe à elle un mélange strié d'orange et de violet. Seul son propre pull de laine fatiguée est toujours gris. « Gris cendre », dit-elle. À ce mot, Simon frissonne et arrache son vêtement pour le jeter à terre. La fée sourit, et dans un mouvement nonchalant de la main, lui donne une nouvelle couleur, une couleur riche et profonde qui lui noue les entrailles, dans laquelle Simon pourrait se noyer.
« Et celle-là, c'est quoi ?
– Rouge sang. »
Simon enroule le nouveau vêtement autour de ses épaules.
« Ça te va bien. »
Quelques pas devant eux, la chatte laisse échapper un petit miaulement. Elle s'est arrêtée devant un vieux puits de pierre humide, recouverte de mousse, d'où s'échappe une douce lumière bleutée. Les lucioles dansent au dessus de la gueule béante, hypnotiques. Simon s'immobilise. Perchée sur son épaule, la fée chuchote :
« C'est le passage.
– Le passage ?
– La route pour Nulle-Part ! »
Chat a bondi sur le rebord et le fixe de ses grands yeux, de ses grands yeux verts de reptile. Puis, sans même battre des oreilles, elle se jette dans le vide, les lucioles à sa suite, ignorant le cri de Simon.
« Qu'est-ce que c'est, Nulle-Part ?
– C'est ton vrai monde. Celui auquel tu appartiens depuis toujours. Nous sommes venus te chercher. »
Allons allons, Simon, tu sais très bien que tu n'as jamais été des leurs. Tu es bien trop doux, bien trop sage, tu es presque beau... Ce n'est pas chez toi, là-bas. Ce n'est pas chez toi.
Les petites chants de la fée bercent Simon jusqu'au fond du cœur, où tout d'un coup tout se réchauffe. Il s'approche du puits comme un somnambule, enjôlé, caressé par le roulis sourd de l'eau, tout au fond. Alors qu'il se penche dans le halo bleu pour évaluer la profondeur, il sent tout à coup les mains de la fée, dans son dos, qui le poussent vers l'abîme.
C'est la chute, l'interminable vertige qui lui crochète le ventre dans ses cauchemars. Je vais mourir. Je vais m'écraser tout en bas et mon corps va se disloquer, mes organes vont éclater, j'aurai mal, je vais mourir et disparaître. Je m'enfonce. Je sombre. Mais tout à coup le cœur et le corps se retournent et ce n'est plus la tête en bas mais en haut, de l'eau partout autour et Simon s'étouffe et bat des pieds, flèche tendue toute entière vers la survie là-haut. Il remonte à la surface, crève le plafond aquatique, ouvre les yeux en grandes goulées.
Simon vivant, crachant l'eau de ses poumons et il ne sait pas pourquoi, tout à coup il a pieds.
La semelle de ses chaussures se pose doucement sur un sol dur et carrelé. Sous l'eau transparente c'est une grande mosaïque de pierre précieuses qui s’étale en volutes. Il devine écailles les ors et les argents qui dessinent des grands poissons, des
koi lui murmure la fée. Elles dévoilent des dents aigües dans des sourires de diamants. Leurs yeux sauvages sont des rubis.
« Sors de l’eau Simon. Nous t’attendons. »
Simon-le-pataud trébuche hors de l’eau. Le lainage de son pull s’est alourdi, dilaté en côte de maille sanglante. Il se hisse avec peine sur le rebord du bassin, enjambe le marbre velouté en frissonnant : de l’autre coté, la foule. Chamarrée d’ailes et de lumières, d’oreilles pointues et d’yeux de chats, d’éclats de chevelures rousses, elle s’étale comme une mer d’huile au soleil dans une grotte immense dont Simon devine à peine le plafond. Les parois sont une immense forêt qui en coule en cascade : ils marchent sur sa canopée, un réseau de branches serpentines si intriqué qu’il se fait sol.
Simon regarde la foule, la foule regarde Simon.
Acclamation.
*
Simon est roi en sa demeure, Chat sur les genoux en douce boule de ronrons et Fée perchée sur son épaule, qui lui chuchote le monde et lui apprend Nulle-Part. Il s’y promène, défie la gravité, musarde après les lucioles. Il apprend d’autres couleurs : ocre, rose pale, bleu ciel sous les pieds à travers les feuilles, turquoise, coquelicot. Celle-ci est sa préférée, elle roule dans sa bouche comme une chute de petits cailloux ronds. Il dort dans un lit de plumes plus légères que du coton, plus moelleuses que la mousse des arbres. Sa couverture est tissée de soie d’araignées bleues. On lui a offert une grosse bulle d’eau qui flotte dans sa maison, trois poissons-volutes y nagent, et la lumière scintille sur leurs écailles dorées.
De temps en temps Fée lui parle d’une épreuve, une toute petite, pour avoir le droit de rester à Nulle-Part pour toujours, pour ne pas s’en effacer. Alors Simon se rappelle le crochet dans le ventre et la grande chute dans le vide, il n’ose pas demander. Aujourd’hui pourtant, Fée ne le laissera pas s’échapper. Aux dernières lueurs du crépuscule elle se glisse dans son cou entre les plumes bleutées et ce sont ses petites dents pointues dans le lobe de son oreille qui réveillent Simon en sursaut.
« Tu m’as fait mal !
– Ne fais pas ta chochotte et habille-toi. »
Encore un peu grognon, Simon enfile son pull rouge. Dans une petite vasque il se lave le visage et secoue ses cheveux pour en chasser les derniers cotons du sommeil.
« Où va-t-on ?
– Te couronner. »
Simon inspire en grand, il sait ce que Fée veut dire. Il la suit à l’extérieur : Chat les attend sur le palier de l’arbre, sa queue fouettant nerveusement l’air, son dos rond tout hérissé, comme la crête d’une vague en plein orage. Tout Nulle-Part se retourne sur leur passage vers la salle au bassin, Simon est trop occupé à surveiller ses pieds pour le voir – il trébuche sur les branches si facilement – mais il entend les murmures : « C’est lui, c’est Simon. C’est le Roi de Nulle-Part. » L’écho se propage à travers toute la forêt. Une ribambelle d’autochtones se masse peu à peu derrière eux, qui sautille sur la canopée avec une excitation affamée. Une odeur métallique envahit l’air peu à peu, que Simon connaît trop bien. Elle a dans son esprit la même couleur que son pullover et que les yeux-rubis des
koi.
« Fée ? murmure-t-il.
– Oui mon Simon ?
– Ton épreuve, c’est quoi exactement ?
– Oh, rien de bien sorcier. Je pense que tu vas adorer. »
Ils arrivent. Ils arrivent. La poitrine prise dans un étau, Simon compte lentement jusqu’à soixante, puis arrivé à soixante, il récite son alphabet. A. B. C. D… À Z on y est, à Z je lève les yeux. Z. Le monde entier se fait sourdine. Simon ne comprend pas tout de suite ce qui est posé sur la table du banquet – nappes blanches, oh si blanches, même la neige est terne à coté. Trois amas de chair informe et de vêtements en polyester dont le gris souris détonne au milieu des couleurs carnaval. Du rouge et du gris, un peu d’écume rosée qui gargouille encore, qui fait des bulles, et quelque part entre les restes d’un bras et d’une cuisse il y a un appareil dentaire planté dans la barbaque, dans toute cette viande crue. Une goût de pisse et de larmes remonte dans la gorge de Simoche son cœur tressaille d’un souvenir de secousses et la gerbe la bile à nouveau, qu’il se force à ravaler. Son ventre s’est rempli de pierres en quelques secondes. Les vieilles douleurs le lacèrent de part en part.
Aveugle, Fée le fait asseoir à la place d’honneur, et Nulle-Part pose un genoux à terre.
« La première bouchée est pour toi, mon Roi. Savoure le sel de ta vengeance.»
Montre-nous qui tu es. Montre-nous que tu es des nôtres, que j’ai eu raison de venir te chercher. Simon sait au plus profond de son être qu’à ce moment le choix se résume à manger ou être mangé, à prouver qu’il est de la race des dévoreurs. Les dents les rubis le sang le rouge, la sauvagerie les pincements le crochet la chute jusqu’aux crocs acérées de Chat défilent devant ses yeux dans une cinématique folle.
Simon dévorera.
Il entendrait presque les tic-tacs de la cuisine chez ses parents. Sa main automate se tend vers les mets préparés tout spécialement pour lui. La chair s’en détache doucement, avec un petit bruit mouillé, et colore ses doigts de rose. Il la presse entre ses doigts jusqu’à en faire une boule. Le silence est mort autour de lui. Mille et mille yeux posés sur son visage, il voudrait les chasser d’un geste de la main. Et ne peux pas. La viande racle contre le bord de ses dents quand il l’enfonce dans sa bouche et se pose sur sa langue, muqueuse contre muqueuse, substances égales. Haut-le-cœur, mais Simon sait réprimer les haut-le-cœur, et il mâche. La chair se délite. Le goût du sang envahit sa gorge. Simon avale son horreur avec tout le reste, et elle part se lover tout au fond de son estomac comme une étoile de glace. Il hoche doucement la tête, dents serrées à éclater, et c’est le carnage. Fée la première se jette sur les charognes, suivie de Chat, toutes deux montrent des dents aux sujets de Simon car elles sont ses Lieutenants. Et enfin se révèlent les voraces gobelins qui se cachaient sous des sourires, tout est rictus, tornade de mâchoires, serres, grognements. Nulle-Part dévore quatre petits garçons.
*
Le banquet est terminé depuis plusieurs heures quand Simon sent les premiers mouvements dans son corps. Autour de lui ses sujets dorment affalés les uns sur les autres, le ventre bâfré, la bouche souillée, les doigts encore sanguinolents. Des anciens ennemis de Simon il ne reste que des os qu’il ne peut se résoudre à regarder avec satisfaction. Le reliquat de leur goût, toujours déposé sur sa langue, lui donne la nausée.
Il s’étonne, dans sa torpeur, de la beauté des habitants de Nulle-Part, de leur élégance jusque dans l’après-tuerie : aucun ronflement ne perturbe le silence, aucune digestion, pas la moindre trace de sueur. Il se demande où est leur corps. S'il évolue dans le même espace que le sien.
Nouveau mouvement.
Simon, sur son trône, cherche une assise plus confortable et presse sa petite main sur son estomac. Il a oublié, depuis le temps, la sensation de nourriture dans le ventre : d’habitude on ne mange pas à Nulle-Part. Il sait pourtant les effets de la viande faisandée et un frisson lui échappe. De l’autre coté de la table, Chat roulée en boule l’observe d’un œil mi-clos, secret mais attentif. Simon sent les vieux diodons gonfler ses entrailles peu à peu. Il voudrait gémir mais n’en a pas le courage : il craint de réveiller les créatures autour de lui. Lentement, si lentement, il glisse au bas de son trône et enjambe en silence les corps endormis. Il sent les aiguilles du fond de son être s’enfoncer dans ses chairs. De son ventre s’échappe un gargouillement sourd qu’il essaie de comprimer avec ses mains.
Un lutin à la peau couverte de fourrure s’agite à peine, puis se rendort.
Les
choses continuent leur lente descente vers le bas de son colon. Simon se met à courir en même temps que ses yeux s’emplissent de larmes. Il sait que le claquement de ses pieds réveillera les autres, la panique le submerge : au sortir de la salle au bassin, il se jette derrière un tronc et se laisse tomber au sol. Une immense chair-de-poule hérisse toute sa peau et le moindre cheveu de son crâne : dans un râle de bête blessée, il laisse tout échapper. Son pantalon se souille d’une matrice nauséabonde et les spasmes de son estomac presque vide lui font cracher une bile acide. Simon pleure de honte et de répugnance. Il entend, au loin, ses anciens sujets s’éveiller, et c’est bientôt une petite comptine qui s’approche à pas de loup, à pas de piège, murmurant le mensonge, accusant l’imposture :
Simon n’est pas des nôtres, Simon n’est roi de rien. Tout Nulle-Part a faim, Simon sera mangé.
Simon n’est pas des nôtres, Simon n’est roi de rien. Tout Nulle-Part a faim, Simon sera mangé.
Simon n’est pas des nôtres, Simon n’est roi de rien. Tout Nulle-Part a faim, Simon sera mangé.