Le Monde de L'Écriture

Coin écriture => Textes courts => Discussion démarrée par: kokox le 22 Janvier 2019 à 08:34:43

Titre: Theo's Parallax
Posté par: kokox le 22 Janvier 2019 à 08:34:43
Theo's Parallax
   
   
         L’année 2016 n’a pas été un bon cru pour moi. Ni l’année 2017. Ni l’année 2018. Hubert Bouvier, mon psy, qui cultive l’humour noir les appelle « mes années trou du cru ». Tout autant, l’année 2019 n’a pas mieux démarré. Derrière mes lunettes, plus aucun ciel bleu. Trop de neurones, de cellules, de projets chimériques, abandonnés en cours de route. Je sais que ne suis pas un cas unique, qu’on est des centaines de millions à supporter les orgasmes du bordel planétaire : tout ce transhumanisme, cette Intelligence Artificielle, qui poussent au portillon, toutes ces mutations technologiques, écologiques qui s’emballent, sans une sommité pour actionner le frein, tous ces gouvernants à l’agonie qui se mettent à parler comme des cailleras, tous ces rupins qui jouent au Monopoly avec nos tripes, avec nos larmes, tous ces religieux possédés qui pensent que le Big Boss les sauvera du naufrage. Sans parler de la plèbe révoltée, de cette vile multitude qui espère encore, qui veut sa part du gâteau frelaté, quitte à gonfler la panse des planctons. Pas un pour rattraper les autres. Pas un. Chacun aujourd’hui voit l’idéal et la catastrophe, le sacré et le profane, au bout de son nez. C’est le triomphe de l’omniscience inculte. Mais comme personne ne saurait avoir la plus grosse, alors tout le monde se tend, ouvre sa gueule, mord, griffe. Les humeurs dégoulinent, s’entrechoquent entre claviers interposés. Exponentielle, la haine se répand, veut son entrée au Louvre pour trôner entre Psyché et Amour. Énergies, poésies, à jamais perdues. On est revenu au temps où ceux qui exploraient la terre en pirogue ont fini par lâcher leur pagaie, complètement écœurés : l’horizon était donc une impasse, oh putain ! Pessoa aurait dit ça autrement : l’essence du progrès, c’est la décadence.
          Comme pléthore, ma dégringolade a été des plus classiques. Négligemment progressif des odeurs corporelles. Milliers de clics compulsifs sur la toile, sans trouver le moindre intérêt aux images, aux sons, aux GIF fastidieux, aux brèves pitoyables. Les magnifiques paires de seins croisés dans la rue qui ne réveillent plus la gaule. Les carottes rappées qui ont un goût de chaussettes sales. On se met à picoler, seul chez soi, parce que Dieu n’existe pas, et parce que les hommes sont à la ramasse, ivres de tout et de n’importe quoi. On se pieute en chien de fusil sur son matelas tapissé de mégots, et on attend le coup de sifflet final, le teint brouillé, l’œil vague. Parfois, on ouvre grand la fenêtre (à poil en plein froid c’est le summum), on regarde vite fait en haut, puis on regarde longuement en bas. On interroge les forces magnétiques très douées pour sentir ça : quand un erectus anonyme n’a plus grand-chose à foutre dans la galaxie.
   
         Hier soir, n’arrivant pas à refouler les voix de mon chagrin/fureur, j’ai téléphoné à Djibril. Toujours le même numéro. Il n'avait pas déménagé.
     - Je peux passer ?
     - Tiens un revenant ! Ça fait longtemps !
     - J’étais malade, un virus à la con. Mais maintenant tout va mieux.
     - Le code a changé. 89B7 ! À toute, Théo !
     J’ai pris un Uber aux Lilas, mais comme la tête du chauffeur ne me revenait pas, j’ai fini en métro, Transilien Paris-Nord et à pinces. J’ai mis deux plombes trente pour rejoindre Saint-Leu-d’Esserent. Il caillait des meules. Il pleuvait dru. Malgré mon imper, la flotte s’infiltrait dans mon slip et mes pompes éculées.
     Djibril m'a accueilli à la porte de son deux-pièces d'un sobre « Yo man », en percutant mollement son poing contre le mien, comme si j’avais été le passeur et lui le dunkeur d’un panier trop facile.
     Ce faisant, il a rejoint le foutoir du salon, de sa belle démarche lymphatique de crevard du système. Des tirs et des bruits de pastèques qui éclatent provenaient de son écran plasma dernier cri, tombé du camion. Djibril avait un holocauste de zombies, en cours. Le fait qu’il m’ouvre la porte avait dû laisser son avatar se faire cerner par une meute.
    Étrange bienvenue vis à vis d’un vieux pote de vingt ans, aurait songé un parano.
     J’avais lu justement un truc à ce sujet, il y a un mois, dans le bouquin d’un psychiatre allemand qui traînait sur l’étagère de mon frangin. Oh, par pure curiosité, comme on feuillette vite fait les pages de Closer. De mémoire, le toubib disait à peu près ceci : le paranoïaque est un roi pour monter en épingle les événements les plus insignifiants. Parmi ses nombreuses qualités humaines, le paranoïaque est orgueilleux, méfiant, susceptible, rigide en diable. Un jour, il s’assoit peinardement sur un banc, face à la mer, et il se met à plonger progressivement dans l’irréalisme. Il s’imagine que les mouettes vont l’attaquer en piqué, l’une après l’autre, pour le submerger de fientes ou le vider de son sang. De la mouette à l’humain, il n’y a qu’un pas. Son rationalisme ne tarde pas à se transformer en un délire qui s’alimente d’interprétations et de fausses intuitions. Il se met à tout juger de traviole. Il est en permanence sur le qui-vive. Chaque regard, chaque parole peut être une atteinte à son intégrité. Pris dans la nasse de sa phobie, il se convainc peu à peu de ses hallucinations visuelles ou auditives. Une fois qu’il a fixé sa proie, le délirant n’a plus qu’un but : il cherche à accumuler des preuves, à nourrir des sentiments de haine contre le spoliateur, il échafaude alors des plans pour le confondre, pour dévoiler au grand jour sa duplicité. Pour ce genre de type, le monde est, doit être d’évidence et immédiatement comme il le pense. Sinon, gare au dévissage.
   Bon, c’est vrai, j’étais salement fragilisé ces derniers temps, mais merde je ne croyais pas en être arrivé encore là. J’avais de la marge, comme qui dirait. Et même une sacrée marge.
   Et d’abord pourquoi « Yo man » ? On est à L.A ici ? On est des Crips, on est des Bloods ?
   Quand même, la dernière fois Djibril avait pris soin de me gratifier de son salamalec. Il m’avait offert son plus beau sourire kabyle, en portant sa main à la poitrine, puis à sa bouche, selon l’usage oriental. Ça m’avait fait sourire sur le coup. Je lui avais dit : ça y est, tu te prends pour un chérif de la Mecque qui reçoit Lawrence d’Arabie sous sa tente de bédouin ! Ça m’avait fait sourire, mais pas tant que ça, en vérité. J’avais eu cette impression qu’il ne m’avait pas reçu comme un frère, mais qu’il m’avait plutôt étalé sa déférence, son petit cinoche de calife qui puait la théâtralité à plein nez. Sous couvert d’honorer ainsi ma présence, il avait cherché à faire son fier, à m’inculquer, mine de rien, comment les hommes, les vrais, doivent se saluer dans un monde idéalement civilisé. Il m’avait démontré implicitement son sens de la fraternité. Il m’avait signifié insidieusement que les Gaulois étaient en pleine décrépitude point de vue compassion, humanisme, respect de l'autre. Oui c’était ça, tout à fait ça, en vérité il m’avait chié pleine gueule la supériorité de sa sensibilité.
    Moi aussi, je suis sensible Djibril, fais gaffe !
    Avais-je eu envie de lui dire. Mais je ne l'avais pas fait. Du moins, pas dans l'immédiat.
    Somme toute, il avait d'autant plus raison que je ne pouvais pas lui donner tort. Ces dernières années, j'avais perdu tout sens de la légèreté. Je me sentais l'héritier endetté d'une France agonisante, d'une France devenue glaciale, aseptisée, tristement linéaire. Que je prenne le train pour ici ou ailleurs, défilaient devant moi les mêmes paysages, les mêmes villages, congelés par l'hiver interminable de la solitude, de l'abandon, de l'aigreur domestiquée. Était-ce dû à l'hégémonie de YouPorn sur nos glandes pituitaires, mais sur les places et dans les rues je ne croisais pas le moindre signe de chaleur humaine. Ni dans les bistrots, ni dans les hypers, ni dans les églises. Pas même dans le regard des chiens.


    À suivre...
Titre: Re : Theo's Parallax
Posté par: txuku le 22 Janvier 2019 à 20:15:22
Bonsoir



Un demarrage en fleche........... :)





Une coquille

Citer
en pirogue ont fini par lâché leur pagaie
lacher ?



Et une phrase qui me plait bien :

Citer
Les magnifiques paires de seins croisés dans la rue qui ne réveillent plus la gaule.




A bientot pour la suite ! ;D
Titre: Re : Re : Theo's Parallax
Posté par: JMLC le 22 Janvier 2019 à 20:56:57
Bonjour Kokox,

Je plussoie Txuku :) C’est plein de perles, j’ai particulièrement aimé “C’est le triomphe de l’omniscience inculte” et le paragraphe sur la paranoïa.

Bonne continuation !
JM
Titre: Re : Theo's Parallax
Posté par: kokox le 22 Janvier 2019 à 21:40:14
Merci bien pour votre lecture Txuku et JMLC !
En vérité, je ne sais pas trop où je vais.  :) J'ai plus ou moins la trame. Par conséquent, vos encouragements m'encouragent à atteindre la cible !

 Bien à vous !
Titre: Re : Theo's Parallax
Posté par: elisabeth beaudoin homps le 23 Janvier 2019 à 21:32:41
Salut Kokox
J'ai bien aimé ce texte et toute la première partie où me semble émerger l'idée d'une théorie de l'involution sur fond de constat sociologique qui voit triompher  ce que tu appelles l'omniscience inculte.
Pas mal aussi la partie sur  la paranoïa qui est assez bien vue sauf que tu oublies que chez le paranoïaque c'est le refoulé qui fait retour via l'extérieur et qu'il projette finalement son ombre sur ceux qui le persécutent.  Je trouve que cet élément manque un peu dans ton texte où j'aurais peut être aimé sentir que le parano créé ainsi des situations où il va être mis à mal par lui même. 
Pour le reste c'est très bien écrit comme dab !
Titre: Re : Theo's Parallax
Posté par: Alan Tréard le 23 Janvier 2019 à 22:05:30
Mon cher ami,

En ce qui me concerne, je préfère souvent ne pas trop vite aller vers des généralités sur des diagnostiques individuels qui ont, je suppose, une dimension médicale, donc je n'oserais pas me laisser entraîner sur la même pente analytique qu'elisabeth au cours de ma lecture, préférant faire la part des choses entre « savoir » et « théorie », entre fiction et hallucination.

Je lis d'ailleurs dans ce texte des contrastes poussés entre les vagues rumeurs, les opinions prononcées et les réalités vérifiées comme pour nourrir la lecture d'un autre regard sur le monde, c'est une base intéressante ; voyons ce que tu en feras par la suite !

Avec un plaisir toujours partagé.
Titre: Re : Theo's Parallax
Posté par: kokox le 23 Janvier 2019 à 23:15:55
Elisabeth Beaudoin Homps, merci pour ta lecture !  :)


Concernant la première partie sur la sclérose ambiante mondiale, j'étais parti beaucoup plus soft. Et puis, progressivement, j'ai chargé la mule (comme le ferait un peintre superposant ses lavis à l'aquarelle ou à l'encre de Chine), pensant que le personnage était assez fort pour supporter mes élucubrations. Les premières lignes d'une nouvelle sont importantes à mes yeux. Elles donnent le jus et le tempo pour la suite. Du coup, lorsque je délaisse le texte et le reprend un peu plus tard, je n'ai plus qu'à relire le prologue pour me replonger dans l'humeur, relativement rapidement. Ce n'est presque plus moi qui dicte les faits et gestes, imprime le rythme. Ce sont les états d'âme du perso qui secouent les puces de l'inspiration. :)

Concernant la paranoïa, je ne suis pas à proprement parler un spécialiste de cette aberration mentale. (Et d'abord, fais pas chier ! Non mais, t'es-tu toi, d'abord ? Qui t'envoie ? Les Illuminati, les Francs-Maçons, Fernandez mon concierge ? :) :) :))

Sauf que tu oublies que chez le paranoïaque c'est le refoulé qui fait retour via l'extérieur et qu'il projette finalement son ombre sur ceux qui le persécutent. 


Certes, j'abonde dans ton sens, mais je n'ai pas cherché à cerner tous les paramètres sensibles de l'expertise psychanalytique. Cela reste une nouvelle, il faut donner à manger au lecteur, mais pas trop non plus. Déjà que je trouve être un peu long sur le sujet.

Bien à toi !


Alan Tréard
, grand merci également pour ton retour ! :)

Je lis d'ailleurs dans ce texte des contrastes poussés entre les vagues rumeurs, les opinions prononcées et les réalités vérifiées comme pour nourrir la lecture d'un autre regard sur le monde, c'est une base intéressante ; voyons ce que tu en feras par la suite !

C'est toujours avec le même plaisir que je lis tes analyses de texte, aussi posées que pertinentes, aussi sagaces que congrues. Tu sembles lire avec grande attention, pour ne pas dire une certaine pénétration, pour parvenir à creuser dans l'esprit de l'auteur un sillon le plus souvent bienveillant, mais toujours interrogateur.
Quant à la suite, la suite, la suite...  :) J'ai du retard d'écriture. Je dois finir au préalable ma Foire du Trône. Puis, je me remets fissa sur les tribulations de Théo.


Bien à toi !
Titre: Re : Theo's Parallax
Posté par: txuku le 23 Janvier 2019 à 23:39:31
Bonsoir


Citer
comme le ferait un peintre superposant ses lavis à l'aquarelle ou à l'encre de Chine

J ai plutot pense a un travail au couteau !!! ;D
Titre: Re : Theo's Parallax
Posté par: kokox le 23 Janvier 2019 à 23:43:23
Txuku, c'est français, ça ? C'est français ? T'es qui toi, d'abord ? Pourquoi tu titilles, pourquoi tu provoques ? Tu veux un coup de surin, c'est ça ! Gaffe, j'étais barbier avant, je pourrais très bien relooker ton ironie d'une balafre tyrolienne !  :) :) :)
Titre: Re : Theo's Parallax
Posté par: txuku le 23 Janvier 2019 à 23:55:53
C est Basque !

Tu as deja rase une cagoule ? :)
Titre: Re : Theo's Parallax
Posté par: kokox le 24 Janvier 2019 à 00:03:50
J'ai très envie de te dire "Lâche-moi les Basques !", mais je ne le ferais pas, car l'on m'accuserait de flooder ! Cessons là, monsieur, avant que la moutarde ne me monte au nez !  ;D