N'hésitez pas, vraiment, à me faire part de toutes vos critiques, remarques, impressions. J'ai vraiment besoin de conseils, car je rêve de participer au PJEF. Mais pour l'instant, je sais que ma nouvelle n'en a pas le niveau telle qu'elle est maintenant. Merci beaucoup d'avance !
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Les guilis de maman
- Dis, maman, on s’aimera toujours, toi et moi ?
Les lumières émises par la télévision oscillaient sur les murs de la chambre, comme une aurore boréale. On pouvait entendre, par-dehors la fenêtre entrouverte sur le balcon, le bruissement des feuilles et le murmure des insectes d’une douce soirée d’été. Moi, petite fille de cinq ans, blottie contre maman, je m’endormais un peu.
- Toujours, ma chérie.
Les longs ongles rouges de maman glissaient de haut en bas sur mon avant-bras étendu. Nous étions comme sur une barque. Si maman inspirait, j’inspirais et la barque montait sur la vague. Si maman expirait, j’expirais, et alors la barque tombait de la vague. Les respirations s’enchaînaient dans une longue danse, ni trop lente, ni trop brusque. Cela durait peut-être peu de temps, peut-être plus longtemps, peut-être une éternité.
Les deux matelas placés côte à côte créaient un lit immense, grand, si grand que l’on pouvait s’y perdre. « Il y a un creux entre le matelas de papa et de maman », je songeais parfois, « et si je vais trop au milieu, je tombe dedans ». Je jouais à m’y blottir, à m’y enfoncer, m’y loger. Je ne serais jamais vraiment tombée, coincée entre ces deux pressions douces, dans la chaleur de ces draps, avec le bruissement du vent sur les feuilles d’été.
- Dors, ma chérie, dors.
Je fermais les yeux. Maman sentait bon le chaud et les épices. Et moi, je ne pensais qu’à notre respiration alternée, à cette danse rien qu’à nous, et aux motifs qu'elle dessinait sur mon bras nu.
Quand je dormais dans ma chambre, la nuit, j’avais mon secret. Je me concentrais très fort, et je traversais le mur près de mon lit. Là, je montais sur toit de la maison familiale. Je prenais mon élan, une fois, deux fois. Quand j’étais sûre de moi, je sautais. J’arrivais sur un toit voisin. Je sautais encore, de toit en toit, de plus en plus fort, de plus en plus vite, jusqu'à m'envoler complètement. Alors j’étais dans le ciel, près des nuages. Je scrutais la terre, et forte d’un sentiment de toute-puissance, je sauvais toutes les personnes qui appelaient à mon secours. J’étais, toutes ces nuits, une héroïne. En tant que véritable héroïne, j’avais ma place auprès de toutes les figures des fictions que je connaissais grâce à la télévision, dans la chambre de maman. Je n'aurais jamais confié cela à personne, de peur que la confidence brise l’omnipotence de l’héroïne que je fantasmais.
Mais quand je dormais dans le lit de maman, je n’avais pas envie de traverser le mur. J’étais bien sur la barque. Sans rien ni personne que moi, elle, et l’océan.
Maman était belle, et sa peau était douce. Je me laissais partir, doucement, enivrée par le mouvement lancinant de la barque sur l’eau.
Il est vrai que parfois, il m’arrivait d’être portée par deux bras velus et puissants. Ce n’étaient pas les bras de Maman. J’étais doucement allongée sur le lit de ma chambre d’enfant, et je recevais un baiser sur mon front, un baiser qui piquait un peu. Ce n’était pas le baiser de Maman.
- Papa ?
J’oubliais souvent, simplement, qu’il y avait aussi papa dans le lit de maman. Lui avait une odeur boisée et musquée. Papa me bordait.
- Dors, ma chérie, dors.
Alors, systématiquement, je traversais à nouveau le mur. Je retournais sur le toit, puis dans le ciel. Quand j'avais terminé de sauver le monde, je sombrais dans le sommeil.
La nuit passait, vite, très vite. Puis les jours passèrent aussi. Les jours s’additionnèrent, se multiplièrent, se décuplèrent, et mutèrent, silencieux, insidieux, monstrueux, en semaines, puis en mois, puis en années. Un beau jour, je devins ce que j’appelais, petite, une grande. Mes seins poussèrent, beaucoup trop rapidement à mon goût, comme deux petites gouttes qui devenaient de plus en plus lourdes. Des rondeurs vinrent se dessiner sur mes cuisses, sur mes fesses, sur mes bras, aussi. Mon visage mua : je ne ressemblais pas tout à fait à l’héroïne que j’imaginais, rêvée, la nuit dans ma chambre d’enfant.
Je n’arriverai bientôt plus, à mon grand désespoir, à en traverser le mur. J'aurais voulu ralentir mon inexorable croissance, et m'élancer une fois encore dans le ciel. Alors je fermais les yeux très, très fort. Mais, même en m’efforçant de retrouver le toit, je restais, lourde, dans le lit de ma chambre assombrie. Frustrée, je me recroquevillais et m’effondrais sur moi-même dans mes draps froids.
J’avançais dans ma métamorphose ; et, alors que chaque parcelle de mon corps se transformait, maman vieillissait un peu plus. Si je ne ressemblais pas à l’héroïne que j’imaginais, petite, je ressemblais aussi de moins en moins à maman.
Maman eut ses premières colères envers moi. Je pensais souvent qu’elle m’en voulait, au fond, de ne pas lui ressembler. C’était comme si, parfois, elle me punissait de devenir si différente d’elle. Peut-être n’appréciait-elle pas de voir sa petite fille, sa toute petite fille, enfermée dans un corps inadéquat. J’eus aussi de moins en moins de guilis de maman, puis un jour, sans que je ne m’en aperçoive, presque plus du tout. Le bruissement des feuilles des douces soirées d’été fit place au silence.
Mon égarement aurait pu s’arrêter là. Mais j’arrivai au collège, pareil à une fosse aux lions. Personne n’aurait voulu rester près d’une petite fille égarée séparée de sa maman, dans cette fosse aux lions. J’étais seule, et terrifiée : chaque minute, de chaque heure, de chaque jour, j’avais honte. J’avais honte de manger, dans le grand réfectoire de l’établissement, à une table vide. J’avais honte d’être la dernière enfant choisie, lorsque le professeur d’éducation physique demandait à la classe de faire des groupes. J’avais honte des murmures et des ricanements que j’entendais, derrière moi, à chaque instant. J’avais honte, en fin de compte, de ne sauver personne. J’avais tellement honte de devoir admettre qu’il me fallait être sauvée. Et maman ne me sauvait pas. Elle criait, « Mais défends-toi ! Défends-toi, enfin ! »
J’essayais de me défendre. Mais j’entrais dans de violentes colères qui me desservaient. Dans la fosse aux lions, j’aurais dû garder mon sang froid : soit faire la morte, soit calmer les lions par la ruse. Avec ces colères, il était certain que je ne survivrais pas longtemps.
Je me rappellerai toujours cette après-midi où j’étais sortie de classe pendant la pause, et des jeunes filles avaient piétiné un devoir sur lequel j’avais tellement travaillé, la veille, avec maman. J’allai voir le professeur à son bureau, le devoir en main, balbutiai quelques mots hasardeux. Il laissa transparaître une pointe d’agacement, et ne fit rien.
Pendant le cours, les jeunes filles avaient ri de leur méfait impuni, assez fort pour que la classe les entende, assez discrètement pour que le professeur le tolère. Le sang me monta à la tête, et, d’un coup, je bondis de ma chaise, et j’attrapai le visage de mon bourreau, la meneuse du groupe. Je criai que je la haïssais, et que j’haïssais cette classe.
J’eus peur, un instant après, que les autres se moquent encore. Alors j’ouvris grand la porte de la salle de classe, sous le regard stupéfait de mon professeur, et je courus le plus vite possible vers la première sortie que je pus trouver. Je me cachai alors dans un coin de rue, entre un mur et une poubelle, et je laissai les larmes et la morve couler sur mon visage rougi, brûlant et anesthésié.
L’héroïne de mon enfance me regardait, d’en haut, silencieuse. Elle avait l’air de se dire que c’était un beau gâchis, l’air désabusé. Elle me regardait avec mépris, depuis son nuage, maintenant qu’elle m’avait abandonnée, cette garce. Je retournai une heure plus tard, les yeux baissés, en classe. Je ne fus jamais punie.
Dans la journée, alors que j’avançais dans l’escalier qui menait aux salles de cours, je crus entendre mon professeur rire de cet évènement avec ses collègues.
Tous les matins, j’avais peur de retourner là-bas, dans la fosse aux lions. Mais j’y retournais, malgré toutes mes appréhensions, parce que je n’avais pas le choix. Maman voulait que j’apprenne à me défendre seule. Toute la famille, dans un bizarre conciliabule, se mit d’accord : ma mère m’avait couvée, et je devais désormais sortir du nid, et apprendre à voler. Je n’étais pourtant pas un oiseau, et le lit de maman ne ressemblait pas à un nid… Et qui aurait l’idée de jeter un oiseau en pâture à des lions ?
Tous les soirs, papa me ramenait chez nous. Souvent, il prenait ma main, et me faisait chanter des comptines d’un pays lointain. « Mets ta main, dans la mienne, je suis à toi et tu es à moi… » C’est peut-être à ces moments que je sus qu’il ne comprenait pas. Il ne pouvait pas m’aider.
J’avais déjà construit une maison pour moi et maman, et je lui en avais fermé la porte. C'était trop tard pour l’y faire rentrer. Je me disais que je n’aurais jamais pu l’y faire rentrer. Et alors que maman avait fait le choix de quitter la maison, tout ce qu’il pouvait faire, désormais, c’était sourire tristement à la fenêtre.
Alors je ne cherchais même plus à traverser le mur. Après le dîner, je brossais mes dents et je partais me coucher. Quand la porte de ma chambre était bien fermée, et le verrou enclenché, je saisissais un torchon que j’avais caché sous mon lit. Je le mettais dans ma bouche et je le mordais. Il fallait que je le morde assez fort pour étouffer les sanglots qui me monteraient. Ça n’est jamais joli, le bruit d’un sanglot qui monte. Il m’arrivait, par dépit contre celle qui me regardait, là-haut, de frapper de grands coups contre le mur.
Le lit s’effondrait sous mon poids ; il m’aspirait, et je tombais dans le gouffre qui se créait. Dans ma chute, j’entendais une voix qui me hurlait de me défendre, au loin. Une autre voix pleurait doucement. Je voyais un sourire triste. Et je voyais ensuite une ronde de torchons autour de moi rire, et rire encore, rire toujours. Je voulais hurler, mais aucun son ne sortait de ma bouche, à cause du torchon qui s’enfonçait de plus en plus loin dans ma gorge. Alors je me réveillais en sueur, tétanisée.
Les lendemains, maman préparait mes vêtements. Papa préparait le petit déjeuner : des œufs à la coque et des mouillettes, souvent. Et moi, je prenais mon sac, et comme toujours, avec moi, dans la voiture de papa, ma boule au ventre. Et puis mon père et moi écoutions la radio, dans la voiture. Une fois la voiture garée, je prétextais vouloir entendre la fin de la chanson pour retarder, un peu, mon entrée dans la fosse au lion. Mais j’y entrais toujours.
Les jours qui suivaient, lors des repas de famille, personne n'évoquait ces incidents nocturnes. Pas moi en tout cas, car je ne parlais plus du tout. Ma famille parlait d’autre chose, toujours. Et quelque part, je comprenais : je n’étais pas le centre du monde. La famille devait tenir. Evidemment, j’aurais voulu que les choses se passent autrement, mais après tout, c’est ainsi.
Mon frère me disait souvent « La famille doit être ton point de chute, pas ton pilier ». Comme j’aurais voulu, pourtant, un pilier. Je pensais parfois que si Maman m’en voulait de me différencier d’elle, mon frère me faisait payer d’avoir été si proche, un jour, de maman. Maman répétait souvent, plaisantant à moitié : « Tu lui as volé sa place au soleil, ma fille ». Mais quelle place ? Quel soleil ? Je ne croyais plus en l’amour de ma mère. Je n’avais plus ni guilis, ni mur, et aucun soleil. Seulement ma chambre, et son lit qui m’engouffrait.
Il y eut bien, parfois, ces nuits où je sombrais une fois encore dans la mélancolie. Alors maman entrait dans ma chambre. En silence, elle traversait mon dos d’une main un peu vieillie, peut-être, mais toujours parée de ces longs ongles rouges, reliquat d’un passé lointain. Au fond, j'aurais pu mourir de voir la sensation de ces longs ongles rouges sur ma peau disparaître à jamais. « Combien de temps encore, combien d’années, ma fille, vas-tu souffrir ainsi », disait maman, lasse. Et mes larmes coulaient toujours plus fort.
Les nuits passèrent ainsi, encore et toujours, sans s’arrêter. Vite, trop vite. Sans personne pour les retenir. Ni papa, ni maman. Ni mon frère.
Je grandis encore : je n’étais plus tout à fait ni la petite fille de cinq ans, blottie contre maman, ni la jeune fille en pleurs près de papa. J’étais cette construction bizarre, hybride, mi femme-mi enfant. Souvent, je me disais être devenue une sorte de brouillon de moi-même. Le temps eut ceci de bien qu’il m’apprît, au moins, à ne plus avoir honte.
Je le laissais passer, spectatrice sereine, le temps, avec ses chagrins, ses joies, ses découvertes, ses régressions. Les larmes me montaient aux yeux de temps en temps, oui, mais de moins en moins, et un jour, comme les guilis de maman, elles disparurent entièrement. Je ne m’engouffrais plus dans mon lit. Je m’étais peut-être sauvée moi-même, finalement, pensais-je. J’avais appris à survivre dans la fosse aux lions. Prends ça, l’héroïne dans le ciel !
Ma mère vieillissait plus vite. Je choisissais de ne pas la voir vieillir. Je ne supportais pas la vision de sa peau, si douce autrefois, désormais creusée, plissée. Chaque nouvelle ride était un coup de poignard de plus à mes souvenirs. Bien évidemment, je disais à maman qu’elle était toujours belle, et qu’elle n’avait pas changé. Mais je m'éloignais toujours plus de ma mère pour ne pas voir, impuissante, la disparition inéluctable de mon passé. Je parlais de moins en moins à mes parents.
Un jour, je réalisai que j’étais devenue une femme. Je pensais toujours quelques fois aux guilis de maman, aux chansons de papa, aux pleurs, aux rires, aux cauchemars, bien sûr. C’était les nuits où la solitude me rendait visite, dans le nouveau vacarme lancinent d’une grande ville de banlieue. Mais mon passé ressurgissait moins intensément. J’avais définitivement tiré un trait sur cette sombre période, du moins, c’est ce que je me plaisais à croire.
C’est alors que je reçus, un soir, un appel. C'était mon père. À cet instant, tout devint flou. Je me rappelle seulement avoir entendu papa, affaibli, souffler des phrases fragiles, bancales, presque écrites à l'avance. J'étais absente, étrangère à l'histoire qu'il me racontait ; une histoire d'urgences et d'hôpitaux, de vieillesse et de maladie. Je n'en retiendrai bientôt que cette phrase finale, coupante comme le tranchant d'un rasoir dans ma poitrine : "Nous l'avons amenée à la maison. Il faut que tu viennes la voir." Alors que j’avais mis tant d’énergie à occulter mon passé, voilà qu’il me sautait au visage. Le combiné tomba sur le sol.
Ainsi, je me retrouvai, un matin d’automne, dans la maison de mon enfance. C'était un de ces matins où le bruissement des feuilles n’est pas le même qu’en mes doux soirs d’été ; là où les feuilles de les toutes couleurs viennent mourir sur le sol, et s’en remettre à la terre qui les a nourris. Ce matin-là, j’entrais dans la chambre de ma mère. « Bonjour, maman. » Je tenais dans mes mains un plateau avec des œufs à la coque et des mouillettes. Ma mère ne se réveillait pas. Je déposai le plateau près de l’ancienne télévision éteinte, et vint poser un baiser sur son front. Mais ma mère ne se réveillait pas. Je ne sais toujours pas ce qui m’a pris ce jour-là, mais je m’allongeai près de maman, dans ce grand lit, qui n’était plus vraiment si grand, et ma mère ne se réveillait toujours pas.
Je me rendrai bientôt compte qu’elle ne se réveillerai jamais.
Papa ne fut plus jamais le même. Il y eut bien quelques fois où je tentais de lui parler, peut-être pour renouer quelque chose de perdu depuis toujours. Mais il ne parlait plus. Alors je prenais sa main, et je lui chantais des chansons lointaines, celles qu’il me chantait, enfant. Et il pleurait.
Je ne sais pas comment j’ai survécu. J’ai simplement continué à vivre. Je n’ai jamais vraiment compris comment je me suis retrouvée, un beau soir d’été, mes propres longs ongles rouges vagabondant sur son bras. Mon enfant, rond, rose, chaud, avait une expression de profonde sérénité et semblait savoir être parfaitement à sa place, là, sur ma lourde poitrine de gouttes. "Il est comme moi", pensais-je. Il semblait avoir oublié que son papa était toujours dans le lit de sa maman.
Il aura aussi des secrets, dans sa chambre d’enfant, et ne m’en fera probablement jamais part ; mais, c’est peut-être mieux ainsi. Je crois sincèrement qu’il y a certaines choses qu’il vaut mieux garder au fond de soi, pour les préserver de la lumière du monde, sûrement. Le monde est fou. Quant à moi, j’aurai toujours au fond de moi, chéris, les guilis de ma mère, et, aussi, peut-être, les chansons de mon père.
L’enfant sembla ouvrir la bouche, comme pour dire quelque chose. Il hésita un moment, et, décidé, se lança.
- Dis, maman, on s’aimera toujours, toi et moi ?
Je lançai un regard complice à son père. À cet instant précis, j’eus l’impression fugace d’être de nouveau sur la barque. Mais j'y étais avec mon enfant. Nous y étions bien. Mes parents portaient la barque sur la vague.
- Toujours, mon chéri. Dors maintenant, dors.
Mon enfant s’endormit. Alors, je le rejoignis aussi pour de bon, enfin. J’avais tellement attendu ce repos.
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