J'ai retrouvé le premier jet de deux chapitres d'ouverture d'un texte que j'avais ébauché il y a de ça quelques années... je la poste ici, bien que ce soit inachevé et un peu brouillon :P Les nombreuses recherches m’avaient pris un temps fou au lieu sur le compte de mon temps d'étude...
En espérant qu'il ne vous ennuie pas trop.
Chapitre 1
Abe Jefferson, né le 4 septembre 1919 .
Une belle région, verte, parsemée de collines et de fleuves. Des champs, des villages, des commerçants. Un peuple aux traditions ancrées, s'ouvrant à la modernité. Une région que 1900 avait déprimé, et qui peu à peu se raffermissent. Une terre excentrée, une terre excentrique. Américains, on y parle un patois français. Américains, on y rêve de Manhattan. J’ai grandi en Louisiane.
Les États-Unis… ils ont un jour porté la couronne britannique. La Louisiane était quant à elle initialement vêtue du lys français avant de finir en étoile sur le drapeau des États-Unis d'Amérique. J'ai été ballotté entre ces trois pays, j'ai quitté l'Amérique pour l'Europe, partie des États-Unis pour m'échouer en France, via la Grande-Bretagne. Trois nations qui ont connu la guerre. Les Français ont déchargé leur poudre sur le sang anglais, puis la jeune nation indépendante a acheté la terre du bon Roi Louis. Du sang et de l'or. J'y suis né. Calme et tempête. J'y ai vécu. Guerre et paix. J'appartiens à la Louisiane.
Fils d'une famille standard, j'ai aujourd'hui trois frères et deux sœurs. Mes parents ont enterré trois des neufs enfants qui leur sont nés. Un père cordonnier, une mère couturière. Et des revenus à peine suffisants pour faire vivre notre famille. Nous étions la Louisiane.
J'ai donc grandi dans la petite ville d'Alexandria, au nom d’un grand conquérant, un magnat du commerce, un archétype du self-made-man américain, Alexandre… Son nom s’est déjà effacé de ma mémoire, les idéaux s'oublient vite. Ma mère a insisté pour que tous ses enfants aillent étudier, et je me suis trouvé scolarisé dès mes sept ans, suivant en cela le chemin de mes aînés. Cependant, à la différence de Samuel, le cadet, je ne passais pas mes soirées à apprendre mes cours, je ne m'appliquais pas, en classe, à finir chaque exercice, comme le faisait Rachel plus âgée que moi de tout juste un an. Je n'étais pas même comme Cora, notre aînée, qui suivait attentivement les cours, tentant difficilement de comprendre les complexités de l'algèbre. Même les leçons de français que ma mère nous dispensait le soir, révoltée de l'interdiction de l'enseigner à l'école, m'ennuyaient. J'étais le mauvais élève, le petit drôle de la classe.
Cora a quitté l'école alors qu'elle fêtait ses douze ans. Ma mère fut embauchée dans une usine de tissu, employée comme couturière. Mon aînée la remplaça peu à peu à la maison, s'occupant des jumeaux, William et George, frères amis et complices à six ans, s'inquiétant pour nous autres, les grands, Samuel, Rachel et moi, s'acquittant des tâches ménagères, fine cuisinière et habile au maniement de l'aiguille, héritière des dons de notre mère. Père vendait parfois au magasin ce qu'elle créait, l'exposant sur le comptoir entre une paire de chaussures et une autre de sabots. Elle avait toujours été notre confidente, elle devint notre seconde mère. Et moi, toujours enfermé entre les quatre murs d'une salle de classe. Je devins le cancre, celui que le maître châtiait lorsqu'il ne savait pas qui était le coupable, seulement pour l'exemple, et moi, persuadé, du haut de mes huit ans que je pourrais également bientôt en finir, avec le système scolaire.
L'année d'après, la grippe s'est emparée des jumeaux. Alités, ils ont souffert le martyr. Leurs corps brûlants d'enfants de cinq ans tremblaient dans leur lit. Cora veillait à leur chevet des journées entières, ma mère la relayait dès qu'elle rentrait, mon père courait chercher un docteur dès que leur état empirait. Mes parents, inquiets, épuisés, n'avait ni le temps ni la force de s'occuper de leurs autres enfants. Rachel et moi nous nous disputâmes, alors que Will agonisait. Mon père sortit de la chambre des mourants et nous gifla, nous frappa… J'en eu le corps parsemé de traces bleues, je courus hors de la maison, dans la rue, en ville, dans les impasses. Je me disputai avec d'autres membres de la bande avec qui je traînais alors. Et le soir, quand je revins, Rachel était couchée par terre, inondant le sol de ses larmes. Il était mort, William. J'étais brisé. C'est à cette époque, que, livré à moi même, je devins un vrai voyou. 1929, la grande dépression.
Elle est née au printemps. Les arbres se vêtissaient de fleurs, retournant à la vie après un long désespoir hivernal. L’impatience d’abord, l’attente, l'espoir, les mois qui ont précédés sa venue, un petit frère ou une petite sœur ! L’excitation la dernière semaine, l'appréhension de ma mère, le réconfort de mon père. Puis un après-midi en classe, mon grand frère Samuel qui tape à la porte pour m'amener en courant à la maison. Maman endormie, papa à son chevet, une sage femme sirotant un café dans un fauteuil. Et un petit machin rose recouvert par un amoncellement de drap dans un berceau. Alice. Nous étions tous heureux, j’avais dix ans. D’un coup elle devint le centre de l'attention, d’un coup la famille se réunit autour d’elle. Ma place à la maison se fit moins importante, j’essayai de compensait à l'extérieur. Je voulu m'affirmer, me démarquer. Les journées à traîner dans les rues, à me battre, indompté, insultant, imbécile. Une fois, alors que je me relevais péniblement du sol où m’avaient écrasé quatre gaillards de beaucoup mes aînés, leur chef me somma de venir le lendemain, si j'étais un homme. Frapper si j’étais un homme. Voler si j’étais un homme. On a d’abord volé à l'étalage, de la nourriture, puis directement dans les sacs des dames. On avait développé une technique, tandis que le chef faisait la sentinelle au coin de la rue, le plus costaud piquait avec sa bicyclette sur sa proie, qui tombait à terre, lâchant son sac à main, son sac de courses ; deux d’entre nous l’aidaient à se relever, lui faisant les poches au passage, et la détournant de son sac. Je n’avais plus qu’à y retirer ce qui avait de la valeur, puis à lui rendre innocemment son bien, dépouillé. Petit, agile et surtout mouton, je me suis laissé entraîner. Si je suis passé de joyeux luron à cambrioleur, ce n’est ni par amour du vice, ni par intérêt, ni pour devenir Robin des Bois. Je n'aimais pas voir la colère ou le désespoir des victimes lésées, je ne touchais pas une part importante du “butin”, je ne redistribuais pas mon argent à ma famille appauvrie, non, je suivais un type qui m’impressionnais, un brigand qui profitait des faiblesses de chaque membre de sa bande pour arriver à ses fins.
Alice était faible et bientôt elle fut gravement malade. Et pourtant, je ne cessait de dévaler la pente des enfers. C’est ainsi que, le printemps suivant, je me retrouvais chaque jour dans les rues, fréquentant les mauvaises personnes. Je ne supportait plus l’agonie d’Alice, l’abandon de mes parents déchirés. Mon père ne me frappait même pas lorsqu'il apprenait mes absences et mes désastres à l’école, ma mère ne pleurait plus lorsqu’on lui parlait de ma conduite ; ma mère pleurait, mais pas sur mon sort. Il en avait été de même lors des dernières semaines de William, je me sentais abandonné. Cora s'occupait de tout à la maison, soutenant et secondant mes parents, Rachel et George essayait de faire tourner la cordonnerie de mon père, vendant les paires neuves ou d'occasion, réceptionnant les clients et leurs chaussures. Samuel s'acharnait sur ses leçons, persuadé qu’un jour il pourrait guérir toutes les maladies. La tâche atténue la peine, et je n’en avais pas. Je devenais rancoeur et haine, je devenais de pire en pire. Elle a rendue son dernier souffle l'été 1931.
Je ne suis pas retourné sur les bancs de l'école en octobre cette année là. J’ai d’abord aidé mon père au magasin quelques semaines, mais les profits ne se faisaient pas ressentir. De plus, il était persuadé que Samuel reprendrait le commerce le jour venu - ma mère espérait quand à elle qu’il aille étudier dans une grande ville. Benjamin Caplan un ami commerçant à lui m'embaucha comme garçon de courses. Je rangeais les étalages, alignait les bocaux, nettoyait le sol. Le gouverneur baissa les impôts à cette époque, et le pouvoir d'achat des habitants commençait à redevenir convenable. Je travaillais donc à temps plein, et mon temps passé dans les rues diminua considérablement. Je commençais à prendre goût à mon nouvel emploi.
Caplan était un homme jovial, un peu exubérant. Il fredonnait les airs d’Amédé Ardoin, de Louis Amstrong ou encore de Clifton Chenier, discutait avec ses clients, conseillait les clientes dans leurs achats du quotidien. Son épouse tenait la caisse, tandis qu’avec deux autres employés nous étions affectés aux tâches manuelles. J'étais bien sur le plus jeune, et cela suffit pour m’octroyer sa sympathie, me laissant emporter de temps à autres des légumes, des fruits ou des sucreries.
Le samedi, ni lui ni son épouse ne se présentait au magasin, un associé, dénommé Villeré tenait la boutique le matin, puis s’occupait de son propre commerce l'après midi. C'était alors à nous de faire tourner le Caplan's store. Eux, juifs pratiquants, se rendaient à la synagogue B’nai Israel, au 1907 Vance Avenue. Caplan se plaisait à raconter que la synagogue d'Alexandrie en Egypte pouvait accueillir des milliers de fidèles.
Chapitre 2
Peu à peu, j'arrêtais de traîner avec mes anciennes fréquentations, et mon train de vie s’assainissait. Il arrivait pourtant qu’ils viennent me harceler, allant jusqu'à accuser de les avoir trahis, ils me demandaient de voler pour eux dans le magasin, je leur ai obéi au début, à ma grande honte. Puis je leur donnai en partie ce que je recevais du gérant, pour le reste, je l'achetais. Ma mère étant enceinte, je ne voulais pas rajouter des soucis à la maison, et je supportais seul cette pression.
Un samedi soir, à l’heure de la fermeture, alors que nous n'étions plus que deux au magasin, tandis que je rangeais l’arrière-boutique, j'entendis les cris de Sue, la nouvelle caissière, accompagnés d’un grand fracas. Une certaine amitié s'était créée entre Sue et moi, j’espérais qu’il ne lui était rien arrivé. Abandonnant mes cageots, j’accouru. Toute la bande était là. Ils avaient saccagé le magasin, abattant les tréteaux qui supportaient les larges étalages de fruits et légumes. Mais il ne s'était pas arrêté en si bon chemin, non. Ils entourés Sue, acculée contre un mur, raillants, semblables à des hyènes autour de leur proie.
_ Qu'est-ce qu’il vous prend ? lançais je.
Tous les regards se tournèrent vers moi.
_ Tu t’es trouvé une fille à ce que je vois, railla Edward, le meneur.
Je me sentis rougir.
_ Laisse la tranquille Ed ! criais je.
Il envoya son poing dans le ventre de Suzanne, qui se tordit de douleur. Ed approcha sa bouche de son visage et murmura :
_ Pas de cris, pas de noms, ou…
Sa main caressa la joue de la caissière. J'étais à présent en face d’elle. Je saisis le bras du voyou et le tira violemment en arrière. Un déluge de coups s'abattit sur moi. Quand cela cessa, la voix du brigand en chef me parvint aux oreilles.
_ Tu va venir demain soir au point de rendez-vous habituel. Si tu n’y est pas, ou si un de vous deux ouvre sa bouche sur ce qu’il vient de se passer…
Il sortit un canif de sa poche et fit glisser le dos de la lame sur le cou de Sue. Cette dernière fondit de nouveau en larmes. Puis, lentement, il quitta le magasin, ses sbires derrière lui. Une fois dans la rue, il hurla :
_ On bosse pour Long maintenant, si tu vois ce que je veux dire !
Long, qui est ce Long ? Je me relève et me dirige vers Suzanne, les paumes sur le comptoir, de grosses larmes coulent de ses joues. Long, Huey Long, le gouverneur, depuis 1928. Pâle, elle tremble, les poils de ses bras hérissés. Long, celui qui veut détruire l’empire financier et pétrolier des Rockefeller. Sa respiration est haletante, incertaine, sa poitrine se soulève à un rythme irrégulier son coeur bat à une vitesse effrayante. Le démocrate tant de fois traîné devant un tribunal. Ses mains se crispent, les jointures de ses doigts blanchissent, ses ongles s’enfoncent dans la chaire. Celui dont les méthodes sont plus que douteuses, dont les ennemis sont retrouvés morts. Ses cheveux tombent en désordre, ses yeux pleurent, ses paupières papillonnent, son nez renifle, ses lèvres saignent. Huey Long, le dictateur de la Louisiane.
_ Laisse moi.
Un voisin alerté par le bruit est venu voir ce qu’il se passait. J’ai prétendu avoir bousculé involontairement les tréteaux. Il m’a aidé à remettre les étalages en ordre, Sue s’est jointe à nous, après s'être ressaisie. Nous n’avons pas échangé mot, et chacun est reparti de son côté.
Et j’y suis allé le lendemain, à l’angle de la 24ème rue et de Orange Street, au crépuscule. Ils m’attendait. Edward m’expliqua rapidement ce qu’il attendait de moi et me dit comprendre que je n’avais pas le choix de refuser. Il jura également qu’après ce coup plus jamais il ne fera appel à moi.
Puis, la nuit bien avancée, nous allâmes à l’extérieur de la ville. Nous arrivâmes devant la grille d’un beau domaine. Une villa, entourée d’un beau jardin, je dressait devant nous. Ed montait la garde devant l’entrée principale, deux autres de ses sous-fifres firent le tour de la villa dans le même but. Le dernier me fit la courte échelle me permettant ainsi de pénétrer dans la propriété. Une fois ma besogne fini on devrait l'aider à grimper sur le muret afin de m’aider à sortir.
J'atterris sans bruit sur la pelouse, un pied de biche à la main, et couru jusqu'à l'arrière de la bâtisse. Il faisait frais, je sentais le vent s'engouffrer dans mes vêtements alors que je courais. La peur qui le nouait le ventre fit place à une excitation intense, la fièvre née du risque s’emparait de moi. J’aperçu enfin le joyau dans son écrin de toile, une Ford T recouverte d’une bâche. J’enlevais le tissu, et à l’aide du pied de biche, brisais les essieux, puis, je défonçais les portières, arrachant une plaque de tôle j’accedais au moteur. La rage de la destruction me poussait à tout briser. Enfonçant le pied entre deux tuyaux, je les tordis. J'étais hargneux, j’en voulais à Edward, j’en voulais à ses complices, j’en voulais à Huey Long, j’en voulais au propriétaire de l’auto, j’en voulais à mon frère Samuel, à Suzanne, à mes parents. J’haissais le monde entier, je me défoulais sur le monde entier.