Le temps du retournement.
Tbal marchait. Face à lui s'étendait le desert, sur le chemin s'accumulaient les bosses. L'horizon clignotait, ça faisait trembler le cadre. Aux coins arrondis séjournaient des volcans d'où naissaient les fleurs et les dragons. Du ciel tombait un tourbillon et mille rochers qui traçaient des spirales. Du sol jaillissait la lumière, elle cognait contre le vide et déformait l'espace. Tout au milieu, la vie s'achevait de recommencer.
Tbal ne savait pas depuis combien de temps il marchait. Il n'entendait même plus ses pas. Au fond de lui, ses yeux l'accusaient de mensonge, et lui, hurlait de démence. Le voyage voulait s'arrêter, il le savait. Couché, sur le chemin long de milliers de rêves, il s'endormit.
Calmement, Tbal regagna ses esprits. Il s'aperçut qu'il gisait sur une île toute déshabillée de verdure. Au loin, des arbres nageaient dans l'océan et il s'en était à peine approché que l'un conta ceci : « Autrefois le vent chassa les nuages, nous fuîmes la terre, va, prends la barque et trace sur l'océan, tu comprendras ». Tbal grimpa et commença à naviguer. Il ne savait pas où il allait, et sans trop de questions il affronta les vagues, ce devait être ici le sens du combat.
A la pause, il en venait à l'évidence : jamais il ne touchera l'horizon, c'est ce qu'il venait de comprendre au même moment que la terre quittait le cadre. A présent, loin de tout, près de rien, il gisait tout au milieu. Ça et là, l'eau, et lui, seul, abandonné au centre du monde, il suppliait ses yeux d'arrêter le carnage.
Descendre du bateau ? Voilà ce qui l'effrayait, il ne savait même pas nager, et s'il n'avait pas pied, il se réveillerait, et ça il le savait. Un moment, il se résigna à attendre. Mais s'il continuait trop longtemps, il s'endormirait, ça aussi il le savait. Alors, peu de temps avant la fin, avant que le sommeil l'eût vaincu, il se décida à sauter.
Tbal réapparut dans le désert. Face à lui, une dernière bosse et l'abime qui disait que le chemin s'était arrêté. Il pensa qu'il avait perdu, sans doute venait-il de se faire avoir, c'est ce qu'hurlait son âme, à cet instant où on lui donna tort. Sa colère grondait de furie et de plus en plus fort, composant un orage qui tapait contre le sens des choses. Cela s'amplifia jusqu'à l'explosion. Alors, il s'élança dans le vide et rebondit grâce au trampoline qui était dans son cœur, et, tout naturellement, il changea de dimension.
Tbal montait. En bas, à chaque instant la création devenait plus petite et lui plus léger. Il accélérait sans même s'en rendre compte, son regard éclatait le paysage. L'entier désert se transforma en boule de feu et lui en oiseau de lumière qui défiait les étoiles. Toutes les couleurs glissaient contre le blanc. En mourant, il avait tué la nuit, et ça, il ne le savait pas.
La toile alla de blanc immaculé dans un univers sans saveur ni puanteur, incolore, sans mots, sans idées, sans mélodie, rien, moins que la poussière, ou deux yeux et le noir. Un monde sans erreur, c'est là où il demeurait. Les angles avaient disparu, ainsi que les rebonds, ces détails qui se jettent contre l'esprit, ici nul morceau qui faisait trébucher, point d'ornement directeur, tout était nu, noyé, perdu dans le vide infini. Il se tenait là, jouissant de tout confort, dans ce grand idiot, ce labyrinthe parfait dépouillé de magie, là où aucun sens ne triomphe, là où mille instants se moquent du temps.
Alors, pour se venger, Tbal sortit son pinceau et dessina une tache. Le cosmos en trembla. Assurément il venait de se faire avoir, cela fit des vibrations, des tremblements, et, comme pour provoquer davantage, Tbal souligna les fausses notes, les obligea à courir jusqu'à l'autre bout où il traça des rectangles ratés ; ça personne n'avait osé le faire avant lui, il savourait là une victoire. A cet instant, maintenant qu'on pouvait compter, Tbal se sentit bien et continua à souffler.
Les formes boxaient contre les couleurs, ça faisait se mélanger les bruits, ça formait des parfums. Autour de l'irruption, déjà les éléments dansaient, se cognaient, cassaient et se mélangeaient. Il naissait les forces d'attractions, et parallèlement comme pour maintenir l'équilibre, des énergies inverses qui repoussaient le vent en inventant la poussière ; celle-là qui gravite aux côtés du néant...
A force d'agitation, il émergea une conscience dans l'univers et pour s'amuser le monde devint fou. A cet instant, Tbal sentit son âme frapper. Les temps se réduisaient entre chaque battement de son cœur, ils se frôlaient, se touchaient, puis se soudèrent inexorablement. A ce point, Tbal fut éjecté.
En vérité, il s'était caché derrière un nuage, car c'était elle, la vérité qui le pourchassait. Et jamais ! ô extraordinaire jamais il n'eût pensé la revoir un jour. Depuis le début il la croyait oubliée, écrabouillée, il se l'imaginait morte, détruite, entièrement disparue. Mais ici et maintenant, il se souvint avec peine des douleurs qu'il eût subi la fois dernière où il l'affronta. La vérité, ce terroriste, Tbal l'avait totalement disséquée, il avait repeint chacune de ces particules et les avait envoyées dans toutes les dimensions ! Arrière ! s'écria-t-il.
D'un ricochet il arracha ses yeux pour tenter de n'y point croire, mais c'était ainsi ; le temps du retournement était arrivé.