Grande Première
La salle est pleine, ils n’attendent plus que sa prise de parole. Devant son pupitre, avec tous ces yeux pointés vers lui, comment pouvait-il croire que tout allait bien se passer ? Il s’est préparé longuement à cet exercice. Son texte, il le connait par cœur. S’il arrivait à porter les premiers mots alors tout se lancerait telle une machine aux rouages bien huilés. Pourtant voilà l’angoisse qui monte, particulièrement déterminée à saborder l’engrenage ; cette rabat-joie. Et s’il se trompe dans les phrases ? Et si sa langue fourche ? Et si sa bouche postillonne ? Et si son nez coule ? Et si sa voix déraille ? Le fil de ses pensées se resserre comme un nœud coulant autour de sa gorge. Aucun mot ne sort. Il était pourtant confiant avant de monter sur cette estrade, mais dès l’instant où son nom fut appelé, les chaînes confinant son insécurité se brisèrent dans son abdomen déclenchant un frisson incontrôlable, qui parcourut tout son être depuis son thorax jusqu’aux racines de ses cheveux. Désormais, il souhaite plus que tout être emporté par une bourrasque loin de ce lieu, au bout du monde, là où personne ne le connait. Probablement au Groenland ; c’est bien le bout du monde ? Il n’aura plus à subir cette torture. Mais c’est impossible : le sol maintient ses pieds cloués, sans aucune intention de leur rendre leur liberté. Non, il est coincé. Pas moyen d’y échapper.
Hier, il était encore plein d’assurance. Assis sur sa chaise à réviser son texte, entouré de ses proches conseillers, sa famille, il sentait que rien ne pourrait l’empêcher de réussir. Les idées n’étaient pas en manque : « Tu devrais fixer un point. » « Imagine que tu es seul. » « Reste droit. » « Fais vivre ton texte. » Des conseils qu’il notait précautionneusement, après tout, ils avaient plus d’expériences que lui. Mais rien de tout cela ne fonctionnait. Il avait tenté de fixer un point sur le mur du fond, mais où s’arrêter ? L’affiche représentant un manchot empereur sur la banquise ? L’étagère pleine de manuels ? Un endroit quelconque sur la peinture vert pomme ? Un choix cornélien. Debout, face à cette salle immense où chaque oreille était tendue, il ne pouvait pas se concentrer et prononcer les premiers mots. Comment se sortir de là ? Prétexter qu’il est malade ? Non, ce serait pire encore. Tant pis s’il échoue, s’il se trompe, s’il a l’air idiot, s’il n’y met pas le ton. Il n’y a qu’une seule issue pour s'extirper de ce dédale de conjectures. Il inspire comme si des eaux profondes l’attendaient, et dans un dernier regard, sans même y penser, il fixe l’affiche. « Maître Corbeau, sur un arbre perché …
… qu’on ne l’y prendrait plus. » Les mots sont sortis en un souffle. Par-delà la fenêtre de la salle, c’est l’automne. Un vent balaye les feuilles jaunes et orange tombées du gros chêne ; la balançoire se meut de droite à gauche, calmement. Les figures le fixent. Silence.
Il quitte la scène, les épaules lourdes. Pourquoi ce silence ? Il rejoint son bureau et sa chaise, baissant la tête. Une voix résonne : quelques mots sont dits à la classe. Et tandis que de timides applaudissements commencent à se faire entendre, il relève le menton, légèrement. Son regard croise le sourire de ses camarades, et face au tableau, d’un geste approbateur la maîtresse lui adresse un dernier salut, lui offrant un sentiment nouveau de fierté.
Yo !
S’il arrivait à porter les premiers mots alors tout se lancerait telle une machine aux rouages bien huilés.
Ton texte est au présent, alors pourquoi pas "s'il arrive (...) tout se lancera" ?
Et s’il se trompe dans les phrases ? Et si sa langue fourche ? Et si sa bouche postillonne ? Et si son nez coule ? Et si sa voix déraille ?
L'effet est assez sympa, mais la première phrase est peut-être un peu longue dans ce qui devrait être à mon avis une succession de phrases rapides.
loin de ce lieu, au bout du monde,
ça fait lourd comme formule
« Maître Corbeau, sur un arbre perché …
Pas d'espace avant les points de suspension
C'est pas mal fait dans la mesure où il n'y a vraiment qu'à la fable que j'ai compris que c'était un gamin. En ça, l'exercice m'apparait plutôt réussi. Je me suis aussi pas mal laissé happé, à vouloir savoir comment ça allait finir, s'il allait réussir à parler. C'est bien aussi à ce niveau-là.
Après je suis resté pas mal extérieur au texte, j'ai pas vraiment
ressenti l'angoisse du personnage. Le début est peut-être un peu trop introspectif et manque d'éléments physiques.
Attention à la concordance des temps aussi.
À bientôt !