LE COQ, LE DINDON, LA POULE, LA PINTADE ET AUTRES MÂLES FAISANS (deuxième partie)
L'entretien n'a été qu'une formalité.
Il devait prendre le premier convoi pour Saint Jean.
Le commandant lui a dit qu’il allait y trouver l’enfer.
Dans la rue qui menait à la gare, en voyant un couple de aras survoler un jardin avant de se réfugier dans la canopé, il s’est dit qu’il voulait lui faire peur et que ce ne devait être qu’un simple bizutage.
Quand il est retourné prendre son paquetage.
Juste avant de sortir le soldat l'arrêta.
-monsieur !
Son naturel a repris le dessus.
-Mon adjudant, on dit Mon adjudant. Vous vouliez me dire quelque chose ?
-Non Mon adjudant. Je pensais avoir oublié de vous préciser quelque chose.
-Très bien! Vous pouvez me saluer.
Le soldat l'a salué.
Il est parti prendre son train.
En s’approchant il entendit le signal du départ imminent. Il a couru, il ne pouvait pas se permettre de louper le voyage.
C’est essoufflé qu’il grimpa sur une des plateformes sur lesquelles on avait fixé quelques bancs abrités par une simple bâche.
il se retrouva assis près d’un gardien.
- Mes respects mon adjudant. On vous attend à Saint flour. Tout le monde est au courant de votre arrivée. Il n’y avait que la date qui nous était inconnue.
-Mais je vais à Saint Jean.
-Saint Flour c’est le nom que les gens d’ici donnent à saint Jean.
-Ah ! très bien, merci de me le dire.
- De rien, c’est normal. Si vous avez des questions, n’hésitez pas. nous avons un peu de temps devant nous.
-Très bien, dites m'en un maximum.
- En premier lieu, vous avez de la chance, c’est le dernier aller-retour de la loco.
-C’est impossible ! Comment allons nous faire pour acheminer les détenus ?Vous pouvez m’expliquer.
-La société qui gère la ligne a décidé qu’elle n’était pas rentable. Elle refuse de payer pour le transport et pour l’entretien de la voie. De son côté, l’administration ne veut pas dépenser un sou de plus.
-Et donc ?
-Démonter les rails reviendrait trop cher. Ils les ont donc cédés à l’État.
-Et qui va conduire la loco ?
-Personne.
-Pardon !
-Le calcul a été simple. Nous possédons une énergie gratuite et qui se renouvelle tous les six mois, il nous suffit de l’utiliser.
- Je n’ai pas eu connaissance de ce miracle technologique. J’ai bien compris que vous parliez de la grande et petite saison des pluies. Je fais confiance au génie français. J'imagine que l'on va se servir de la force hydraulique mais cela doit demander des travaux énormes. Il va falloir attendre des mois.
Le train, qui n'a pas eu le temps de prendre de la vitesse, attaque le premier raidillon.
Un paysan les salue en les doublant.
-Je vois que l’on ne vous a pas prévenu Mon adjudant.
-Prévenu de quoi ?
-Des flammèches qui s’échappent de la cheminée et qui vont brûler votre uniforme tout neuf. D’habitude le gars de l’intendance met les nouveaux arrivant au parfum.
-Le sale con, c’est donc ça qu’il voulait me dire avant que je sorte.
-C’est bizarre, je le connais, il est plutôt sympathique ce mec.
-J’en doute pas.
-Vous avez eu des problèmes avec lui ?
-Rien qui vaille le coup d’en parler. Mais dite m’en plus sur l’avenir de cette voie.
-Avant tout prenez ce bout de bâche. Vous ne serez pas très élégant, vous aurez encore plus chaud mais ça vous évitera quelques déboires. Croyez-moi, ici, les gardiens ont guère de loisirs, pour les prisonniers les occasions de se marrer sont rares et tous sont cruels. Plus qu'ailleurs c’est la première impression qui compte. Je n'ose pas imaginer le surnom dont ils vous affubleront si vous arrivez avec un casque, une chemise et un pantalon mités.
De mauvaise grâce il se protège. En effet, drapé jusqu'à la tête dans la toile de jute, il est ridicule.
-Je vous interdit de même esquisser un sourire. Continuez votre histoire.
-Normalement la voie Decauville devait faire trente kilomètres. Le tracé après Saint Jean c’est révélé trop compliqué. La déclinaison obligeait à faire des courbes trop brutales. Déjà là vous verrez que quelques unes vous font serrer les fesses. Excusez-moi pour l’expression mais c’est celle qui me semble la plus juste.
-Je vous en pris, je peux comprendre. Continuez
-La ligne c’est donc arrêtée au pénitencier, ce qui n’a pas permis à la compagnie de faire les bénéfices qu’elle escomptait faire grâce aux transports des récoltes agricoles et de bois précieux à quoi il faut ajouter le transport de l’or.
-Mais il lui restait les bagnards.
-Non, le droit d’installer la ligne était lié pendant 20 ans à un acheminement gratuit vers le pénitencier quelque soit la marchandise. Pour le personnel le retour vers Saint laurent était également offert.
-Nous voilà bien avancés. Depuis que nous roulons, je n’ai vu aucun travaux qui pourraient me mettre sur la piste de cette nouvelle énergie.
-Excusez moi Mon adjudant, mais il me semblait que cela vous paraîtrez évident. Sans vouloir vous vexer.
-Éclairez-moi.
-Oubliez la locomotive qui finira abandonnée et dissociez les plateformes. Et maintenant, posez vous la question de savoir quelle est la force motrice la moins chère dans ce coin de paradis.
-Disons que je ne suis pas encore officiellement votre supérieur et considérons que ce train est un no man's land. Il vous reste peu de temps pour vous permettre de me faire comprendre que je suis un ignare. Profitez en et surtout révélez moi ce grand secret.
-Vous n'êtes pas ce que vous dite, il vous manque de connaître les affres des berges du Maroni.
-Je crois comprendre, mais si je suis ici c'est, paraît-il, à cause de la noirceur de mon âme et de mon manque d’humanité.
-Croyez-moi, je vous vois, pendant que nous parlons, regarder avec émerveillement la nature qui se trouve autour de nous. Comme vous, quand pour la première fois j'ai suivi ce chemin, j'étais comme un enfant qui feuillette un grand livre d'images.
Comme moi, vos dernières illusions s’envoleront au terminus de notre voyage.
Voici la solution qui vous aurait paru évidente si vous étiez avec nous depuis quelques temps.
L’administration a estimé que six hommes pour un wagon chargé de quatre cents kilos ou quatre pour deux individus (comme nous par exemple), permettraient une navette d’être aussi “rapide” qu’aujourd’hui.
Il était stupéfié. Il ne se pensait pas du genre à s’apitoyer sur le genre humain.
Le gardien s’en amusa.
-Je peux comprendre votre étonnement et vos états d’âme. Quand vous aurez vu l’engeance. Vos réticences disparaîtront.
Pendant les deux ans qu’il est resté à Saint Jean, il a vu arriver tous les petits multirécidivistes de France et de ses colonies. Ils étaient voleurs, souteneurs, sans abris.
Il a découvert comment de marginal on pouvait devenir bête sauvage. Certains ont révélé leur vraie nature les autres essayaient de survivre aux attaques des premiers.
La nuit, dans chacune des seize cases, cinq cents hommes survivaient. On violait, on tuait pour un “plan” ou pour une dette de jeu.
On payait les gardiens pour qu’ils détournent les yeux lors des règlements de compte.
La journée, il y avait ceux qui vivaient en semi-liberté.
Après les corvées, ils pouvaient aller vendre à Saint Jean la récolte de leur jardin, les petits meubles qu’ils avaient ouvragés ou proposer aux gardiens d’entretenir leur maison ou leur jardin moyennant une rétribution. La condition était de répondre aux deux appels.
Les“pied de biche”,eux,travaillaient sans relâche du matin au soir sous la surveillance de gardes chiourmes sans pitié.
Dans cet enfer, il a perdu toute charité.
Il n’a pas hésité, à laisser des hommes moisir au fond d’un trou au milieu de leurs déjections pendant des semaines, à en faire condamner d’autres à la guillotine pour une simple tentative d’évasion.
1923
Il est nommé à saint Laurent.
Un jour, on lui annonce qu’un journaliste anglais a reçu la permission de visiter son petit monde.
Il a viré le secrétaire qui lui avait fait passer l’information.
Ce dernier avait mal interprété le message.
Un matin, Albert Londres a débarqué sur le port de Saint Laurent.
(petit aparté: Un matin, un enfant rejoignit la rivière qui passait dans sa ville natale avec à la main deux cannes à pêche. Un habitant de Vichy le voyant passé se dit: “ Tiens! Voilà Londres qui rejoint l’allier avec deux gaules”. CQFD.)
On le laissa aller et venir comme il l’entendait. Le problème était qu’Albert était intègre. Ses articles sur ce petit coin de paradis firent du bruit jusque dans le landerneau.
On fît attention pendant quelques mois puis tout redevint comme avant.
Il se fît vite remarquer.
Le commandant a décelé très vite sa potentielle cruauté nécessaire pour prendre du galon.
Le dindon a pris le coq sous son aile.
Il a fallu moins d’une année pour que ce dernier intègre la cour.
Toute basse qu'elle fut, une cour est une cour pour un coq aux dents longues.
Il se retrouva en bonne place à la chapelle et à la meilleur à table chaque dimanche.
À sa place, entre le père et la fille et face à la mère qui le dévorait des yeux et qui ne manquait jamais de le complimenter.
Quand le caquètement de la mère et le cacabement de la fille cessaient, le commandant enchérissait sur sa droiture et son sens du devoir et du commandement.
On peut être jeune et con cela n’empêche pas de savoir saisir sa chance.
Son plaisir dominical était de faire l’état des lieux de la demeure.
Il sentait que la promesse qu’il s’était faite prenait forme. Pourtant il avança ses pions avec prudence.
Les premiers temps il fit comme s’il n’avait rien compris à la manoeuvre.
Voyant de l'agacement et le doute qui s’installait, il frôla la main de la fille et confia à sa mère (entre la salle à manger et la salon):
“ Madame, votre beauté illumine cette maison”.
Il a vu qu’il avait visé juste, la mère fut flattée.
Sur le chemin du retour, il se dit qu’il pouvait être fier de lui. Tout se passait comme prévu. Cette idée de remplacer “fille” par “beauté” lui était venue comme ça, sans réfléchir. Il se pensait rustre, il se découvrait poète.
On peut savoir saisir sa chance, cela n’empêche pas d’être jeune et con.
Le dimanche suivant, la mère poule réussi, il ne su par quel miracle, à se débarrasser pour de longues minutes de la pintade et du dindon.
Elle se jeta à ses pieds. Elle le remercia dix fois de l’aimer et elle lui avoua sa passion.
Il voulut se défendre, lui dire qu’elle se trompait, qu’il y avait confusion mais quand il vit qu’elle venait de comprendre et que l’humiliation lui serait insuportable, il fit marche arrière.
Le poète vira acrobate. Il lui expliqua que bien sûr il l’aimait mais qu’il ne voulait pas faire de peine à sa fille ni décevoir le père.
Elle a dit que sa fille était folle d’amour mais qu’elle était trop jeune pour l’emmener vers les cieux. Qu’elle avait quarante ans, qu’elle s’y connaissait mieux et que leur liaison ne serait pas mise à jour.
Il objecta le commandant.
Elle a dit qu’à son âge il fermerait les yeux. Qu’il fallait à présent qu’au lit elle le ménage, qu’il était maintenant pas très loin d’être vieux.
Le soir même, il entendit gratter à sa porte. C’était elle. Il ne put esquiver. il ne pouvait pas prendre le risque d’un scandale. C’est au fond de son lit que la poule lui prouva qu’il lui restait encore quelques beaux arguments.
Un jour il lui demanda comment elle faisait pour venir chaque soir le rejoindre dans son lit sans éveiller les soupçons. Elle éclata de rire.
“ Et bien mon bel ami, nous sommes en guyane. Il y a quelques plantes, dont la forêt foisonne, qui permettent au mari de piquer un bon somme”.
Sans préliminaires, elle le poussa sur le lit et elle le chevaucha.
Le commandant n’était pas dupe. Il connaissait lui aussi les vertues des plantes. Il en avait usées pour pouvoir assumer les vingt ans qui le séparait de sa femme. Il continua à faire semblant de prendre les tisanes que sa femme amoureusement lui préparait.
1926
Le commandant se décida à mettre cartes sur table.
Nous sommes en Août. On lui a confirmé sa mise à la retraite.
Il pensait demander à un sénateur d’appuyer la nomination de son futur gendre au poste de commandant et voilà qu’il se retrouve à écrire une lettre à celui qui, un mois plus tôt, a été nommé ministre des colonies.
Perrier a usé ses culottes sur les mêmes bancs de la communale de Tournon que son frère cadet. Les deux sont restés très amis et ont suivi le même cursus. Par ricochets les familles sont devenues familières.
Depuis vingt ans qu’il est en guyane, il se sont écrits régulièrement et ont entretenu de très bonnes relations.
Dans un an il allait retrouver les côteaux de l'ardèche et les douces froideurs de l’hiver. Il fallait faire vite.
- Asseyez-vous.
Léon, était entré dans le bureau et avait ignoré le salut réglementaire (le commandant l’en avait dispensé sauf en présence d’une tierce personne.)
(Vous pensez que j’ai commis une erreur, qu’il aurait été plus judicieux de le surnommer “paon”. mais comme vous je viens de découvrir cette information. )
- Asseyez vous vous dis-je ! et prenez une cigarette. Je déteste le cigare. Je trouve vulgaire un homme qui fume le cigare. Mais ça vous le savez, je ne fais que radoter.
- je ne me permettrais pas, mais oui je le sais.
- Très bien, je vous reconnaît bien là. Ne jamais mordre la main qui vous nourrit.
Léon ne sait comment prendre cette réflexion.
Le commandant sourit, il le sait pris au piège.
- Allons, ne soyez pas vexé. Dans nos métier, il y a ceux qui mordent et ceux qui font le beau. Il y a le temps de la guerre et le temps de la paix. Le tout est de savoir faire quoi à quel moment. Mais il me semble que vous avez payé pour l’apprendre… Comprendre ses erreurs est une grande qualité.
Ne sachant quoi répondre, il encaisse.
-Passons aux sujets qui nous préoccupent. J’ai une bonne et quelques mauvaises nouvelles. Je sais ce que vous allez me dire, je commencerais donc par les mauvaises. Vous allez épouser ma fille, vous allez lui faire des enfants, il vous reste un an pour faire le premier et pour finir de satisfaire ma femme.
Voilà pour les mauvaises, quant à la bonne si tout se déroule comme je l'ai prévu, dans un an vous prenez ma place ce qui entraîne votre nomination au rang de commandant.
-Quant pensez-vous ?
-Je ne sais trop quoi dire, à part vous remercier.
-Me remercier de quoi mon garçon. Dès que vous êtes arrivé, j’ai su que j’avais trouvé à caser mon idiote de fille. Plus tard quand vous avez déjeuné à ma table, j’ai applaudi à ne plus subir les assauts de ma nymphomane de femme. Tout cela vaut bien une promotion.
- Vous savez ? Léon n’en revenait pas.
-Mais tout le camp le sait et rit derrière mon dos. Sauf Eugénie l’ingénue qui décidément est trop bête. Mais je les emmerde. Dix plus tôt je les aurais passés au fil de mon épée. La sagesse de l’âge les a sauvés.
- Je suis désolé.
- Menteur. Ce qui vous désole c’est d’avoir cru me manoeuvrer alors que c’était moi qui tirais les ficelles. Avouez!
- J’en conviens.
Le coq venait de prendre un grand coup sur la tête.
-Ah! enfin un peu de franchise, c’est mieux ainsi. Je vais donc vous rendre la pareil. Vous êtes fait pour diriger cet enfer. Vous êtes sournois, cruel, intelligent ( pas toujours) et surtout, vous ne craignez pas de vous retrouver seul contre tous. Je me trompe ?
Léon ne répond pas.
-Je ne me suis donc pas trompé. Ce n’est pas un cadeau que je vous fais. En soit, je dirais même que c’est ma petite vengeance car quand même, j’ai ma fierté. Il vous reste un an. Les vingts années qui vont suivre, vous serez seul. Comme je l’ai été. Vous serez le roi d’un pays où brille la noirceur.
Vous avez deux jours pour réfléchir à ma proposition.
Le lendemain, il donnait sa réponse.
Juin 1927
Sept ans et six mois qu’il a débarqué sous une chaleur accablante.
En septembre de l’année dernière on a fêté leurs fiançailles.
À croire que le dindon craignait qu’il ne revienne sur sa décision.
En novembre ils se mariaient
La poule a insisté pour qu’ils s’installent définitivement sous son toit. Elle avait des arguments de poids. Il ne purent refuser.
“ Cette demeure sera la vôtre d’ici dix mois. Cela permettra d’éviter à ma fille de partir et revenir et à vous mon gendre de prendre vos repères. N’est ce pas mon ami ?”.
“ Bien sûr mon amie, vous avez raison. Comme toujours”, répondait son mari.
La pintade devrait accoucher dans les jours qui viennent. La grossesse se révèle difficile. Cinq mois que le docteur lui a interdit de quitter le lit.
Il se fait du soucis, sincèrement. Elle est la mère de son futur enfant.
Sa belle mère passe toutes ses journées au chevet de sa fille. Elle lui fait la lecture, lui raconte les derniers potins lui décrit les gravures de mode qu’elle découvre dans les journaux qui arrivent de la métropole.
Il va la voir quand il rentre. Si elle ne dort pas, elle lui demande si sa journée s’est bien passée, Il lui répond que oui que la journée a été calme. Il lui demande comment elle va, elle lui dit qu’elle est fatiguée. Il lui pose un baiser sur le front puis il quitte la chambre.
Il dort dans une des chambres d’amis. Le docteur lui a dit que ça valait mieux ainsi, qui fallait la laisser se reposer et que tout rentrerai dans l’ordre quand l’enfant sera là.
Il va sans dire que profitant de la nuit, le coq et la poule se volent dans les plumes.
Albert Londres avait comparé Saint Laurent de Maroni à Paris. Il n’est pas certain que sa comparaison incluait le vaudeville.
Son fils a le bon goût de naître le 14 juillet. Il se fait baptisé François.
Il revêt son uniforme de commandant en septembre
La poule et le dindon prennent le bateau en octobre. Pendant les trois semaines de traversée, il rêve des truites qu'il va pêcher dans les rivières ardéchoises, elle pleure les caresses perdues à jamais.
1932
Cinq ans ont passées. Il est le maître de la Guyane.
Il est l'heureux père d'un second enfant. C'est Une fille. Ils l'ont appelée Isabelle. Elle a quatre ans.
Il ne dort plus dans le lit conjugale.
La grossesse a été difficile, l'accouchement une catastrophe. Elle ne veut qu'il la touche.
Il pourrait aller en ville voir “le filles” mais il imagine la honte de croiser ses hommes.
Il pourrait forcer sa porte, après tout la loi l’y autorise, mais il imagine la honte de croiser un miroir.
Il y a longtemps que la nuit est tombée. Il est seul au milieu de l'immense terrasse. Il se balance dans son rocking chair en rotin en sirotant un verre de cachiri. Sur la table basse la bouteille est à moitié vide. Il l'a finira avant d'aller se coucher.
Il est contrarié.
Demain, il y a encore un journaliste qui débarque pour faire un article sur les conditions de détention. Il en a assez de “ses écrivaillons” qui se prennent pour Londres. Ils feraient mieux de se consacrer aux raisons qui font que de plus en plus de vagabonds se retrouvent à s’entasser à Saint Jean. Il a désigné un homme pour accueillir “le fouille merde”.
Il y a quelques jours, il a reçu un courrier suite à une lettre anonyme envoyée à un journal métropolitain. Cette lettre prétendait qu’un crime aurait été perpétré au coeur du pénitencier de Saint Laurent. Ce même journal prétendait avoir diligenté un reporter pour l’interroger sur ce grave méfait parvenu sous son autorité.
Les murs de son bureau avaient tremblé.
“ Mais pour qui ils se prennent ces merdeux. Est ce qu’il savent au moins à qui ils ont affaire. Un crime dans un bagne, sans blague. Est ce qu’ils s'étonnent de l’eau dans la mer ou d’un arbre au coeur d’une forêt? Non! Alors, qu’est qu’ils viennent me faire chier! On va lui faire visiter la région au baveu, y va pas en revenir”.
Il ne comprend pas qu'un fait pour le moins banal ait pu déclencher la curiosité d'un “torchon” parisien et surtout comment il a eu vent de cette affaire.
Septembre 1933 (sur cette même terrasse)
Au garde-à-vous derrière lui, dans sa livrée, il y a Georges.
Georges, c'est l'homme à tout faire. La journée aux ordres de Madame et le soir à ceux de Monsieur. Il est jardinier, homme d'entretien, maître d'hôtel. On lui a appris les bonnes manières. Sa patronne est fière de ce qu'elle en en fait. Les invités qu'il sert à table disent que c'est une perle.
Contrairement à sa femme, il déteste Georges.
-Apporte-moi une autre bouteille.
- Bien Monsieur.
-Fais vite celle-ci va être vide et j'ai envi d'aller me coucher.
Georges revient avec ce que son patron lui a demandé.
- Tu peux aller te coucher Macaque, le reste c'est entre elle et moi.
Il se lève péniblement et part dormir sur la chauffeuse de son bureau en compagnie de sa bouteille.
En passant devant la psyché il vérifie son cou. Il craint d’y découvrir le goitre du dindon.
Il se couche, il laisse rouler la bouteille vide sur le plancher en teck.
Demain un commissaire, envoyé de Paris, vient l’interroger sur la disparition d’un journaliste.
“ Il aura quand même réussit à m’emmerder celui-là”.
Il se retourne, il dort déjà.
Elle s’était endormies, c’est entrant dans le lit que Pedro la réveille.
Un an plus tôt.
Un homme accueille le journaliste fouineur.
Il lui dit que le commandant est parti sur l’île des lépreux.
Il lui propose de découvrir les beautés de la Guyane. Une petite excursion en forêt afin d’y admirer le coq-de-roche orange, le perroquet amazone, le toucan ariel et plus surprenants encore le mouton paresseux, le cabassou, le singe tamarin, le tapir, le myrmidon et avec de la chance, si les eaux s’éclaircissent, dansant dans l’onde calme de l’embouchure du fleuve un groupe de lamentins.
Dans ce décor de rêve où poussent les palmiers, les orchidées et les yuccas de toutes sortes il lui fit miroiter des peuples sauvages aux femmes magnifiques vivant à demi-nues.
Il oublie de parler des moustiques, des serpents à la morsure mortel et des sables mouvants.
Le journaliste est flatté de tant de sollicitude.
Ils embarquent sur une pirogue.
Le journal parisien recevra une lettre émouvante dans laquelle, on regrettait: "la disparition de cet homme attachant, qui avait su s’attirer la sympathie de tous mais dont une curiosité, compréhensible, pour la faune locale l’avait conduit à l’imprudence". On renvoya toutes ses affaires au rédacteur en chef, en précisant que l’on avait trouvé celles-ci flottant à la surface d’un marais infesté de caïmans.
Léon n’aura jamais connu ni la guerre ni la gloire.
À partir de 1938 plus personne ne sera envoyée au bagne.
Entre 1939 et 1942, par manque d’approvisionnement, Il verra des centaines de prisonniers mourir de faim.
En 1946, c’est lui qui mettra la clef sous la porte.
Il a finit sa carrière dans un bureau poussiéreux du ministère de la justice, à Paris, miné par la malaria.
Michelle obtiendra le divorce.
Héritant d’un joli pactole à la mort de son père, Elle retournera sur sa terre natale, à Saint Laurent, où elle vivra heureuse.
Elle souhaitera y être enterrée.
Longtemps on vit un homme venir déposer des fleurs et des sanglots sur sa tombe.
Le dos courbé, s’appuyant sur sa canne, Pedro s’en allait rejoindre la maison coloniale que lui avait laissée sa madone amoureuse.
FIN
( enfin, pour ceux qui ne sont pas curieux et qui ne veulent pas savoir qui était Pedro)
PEDRO MIGUEL
Quand le jeune transporté, aux allures d’Apollon, a franchi, pour la première fois, la porte du pénitencier, des hourras et des sifflets admiratifs avaient fusés des rangs des quelques forçats présents. Ils se réjouissaient de pouvoir malmener, au détour d’une douche, ce joli blondinet à la peau mate. Dans un monde galère où la vie est rythmée par des heures de travaux inutiles et les coups de bâtons, la solidarité n’est pas loi. Il faut survivre, c’est le chacun pour soi.
Quelques mois plus tard on retrouva le beau Pedro Miguel recroquevillé, dans “la chambre d’amour” d’un blockhaus où il avait été envoyé pour avoir, un jour de grande chaleur, mit son chapeau sans autorisation.
Les garde-chiourmes l’examinèrent. Sans aucun doute, il était mort.
Les blessures qu’il portait ne leurs étaient pas inconnues.
Comme tous les bagnards il avait un “plan”, ce tube (genre tube à cigare) qui renfermait tout ce qui lui était précieux qu’il cachait, la journée, dans le revers de son chapeau et la nuit pour ne pas qu’on lui vole dans un endroit que je vous laisse deviner.
Ce qu’il y cachait n’était précieux que pour lui, une photo de sa mère, une autre de son village et quelques billets, gagnés pour de menus travaux, qui ne représentaient pas grand chose.
Tous les soirs, chacun leur tour, ils allaient derrière le mur des toilettes à la turc (“la chambre d’amour”) pour cacher leur trésor.
Malheureusement un jaloux ou un amoureux transis fit courir le bruit que parmi le trésor se trouvait assez d’argent et une carte pour réussir une évasion.
Dans la nuit il furent cinq à se jeter sur lui.
Ils le baillonnèrent, puis deux lui tinrent les bras, deux autres lui écartelèrent les jambes.
Pedro se tortilla, il essaya de leurs crier que s’ils le lâchaient, il leurs donnerait ce qu’ils voulaient mais les mots étaient étouffés sous le foulard.
La lutte était inégale, épuisé, il abandonna.
Les quatres l’immobilisèrent sur le sol, le cinquième sauta à pieds joint sur son ventre pour l’obliger à libérer ce qu’ils étaient venus chercher. Quand ils eurent récupéré le “plan” et qu’il constatèrent qu’il n’y avait rien de ce qu’ils espéraient, ils n’oublièrent pas de le violer à tour de rôle. Le sang qui coulait des entrailles de pedro ne les rebuta point.
Il le laissèrent pour mort dans les latrines.
Ce n’est qu’au matin qu’il fut découvert par les gardiens baignant dans son sang.
Le chef désigna deux bagnards pour aller l’enterrer dans un coin où jamais personne ne passe. “les charognards se chargeront de le faire disparaître.” avait-il dit.
Un surveillant accompagna les fossoyeurs pour s'assurer que le travail serait bien fait. C'est à dire que le corps soit bien mis au fond d'un trou.
Ils savaient où aller. Ils commencèrent à creuser. Le risque étant de tomber sur de vieux ossements ou sur un corps en décomposition.
Quand ils jetèrent le cadavre dans la fosse, ce dernier gémit.
Malgré un moment d'hésitation, l'un deux bagnards rejoignit le mort.
-Eh chef ! Il est vivant.
-Et merde, t'es sûr de toi ?
-En tout cas il respire, pas beaucoup, il revérifia, Mais il respire.
-Pas beaucoup ! Comment ça ?
-Ben il respire quoi !
-Encore pour longtemps ?
-Comment ça pour longtemps ?
-Il est plus vivant ou plus mort ?
-Vous parlez d’une question, j’suis pas toubib.
Tapant nerveusement sa matraque sur sa jambe le gorille ne savait quelle attitude adoptée.
Si on soignait Pedro, il pourrait témoigner mais si on l’enterrait, il se rendait coupable d’un crime avec deux margoulins comme témoins qui ne manqueraient d'opérer un chantage pour obtenir quelques faveurs.
Si Pedro se plaignait, le gardien ne lui laissait pas deux jours. Il trancha:
“ Emmenez le dans une cellule s'il doit vivre il vivra”.
Un malheur n'arrivant jamais seul, il se trouva que les trois hommes en charge du mort vivant se trouvèrent à croiser le chemin de la femme du commandant qui venait voir son mari pour une question des plus importante: le manque de personnel de maison mis à sa disposition.
Elle s'était toujours refusée à pénétrer dans cette horrible endroit mais elle n'en pouvait plus.
Cela faisait des jours qu'elle abordait le sujet à tous les repas. Il avait toujours éludé la question.
Ce matin elle avait décidé d'attaquer la bête en son antre et de n'en sortir que quand elle serait terrassée.
( Avouez qu'il y des jours où quand ça veut pas rigoler…)
Son regard fut attiré par le curieux convoi.
Ils étaient coincés.
Poussée par la curiosité elle venait vers eux.
-Qu'est-il arrivé à ce pauvre malheureux ?
- Oh rien M'dame, s'empressa de dire le gardien, un accident à la briquerie. Nous le conduisons à l'infirmerie.
-Mais ça a l'air très grave, je veux le voir.
-Ce n'est pas un spectacle pour une dame de qualité.
-Croyez vous qu'un accouchement soit un spectacle de qualité pour, nous, les femmes. Je pense pouvoir supporter la vue de quelques blessures.
-S'il vous l'dites M'dame.
Elle a eut quand même un mouvement de recul à la vue de Pedro nu, les yeux révulsés.
Mais, allez savoir pourquoi, elle décida qu'il fallait le sauver.
-Très bien emmenez le se faire soigner. Je prendrais de ses nouvelles et je passerais voir s'il se remet de cet affreux accident.
Elle fit demi-tour et rentra chez elle oubliant le but de sa visite.
Son mari, qui avait été mis au courant de l'intervention de sa femme, rentra chez lui très contrarié. Il lui demanda de quoi elle se mêlait.
Elle lui a répondu qu'elle essayait de lui épargner l'enfer. Il a rétorqué qu'il y été déjà.
Elle quitta la pièce en pleurant pensant qu'il parlait d'elle. Comme malgré tout il ne la détestait pas il fut désolé du quiproquo.
Il lui céda et lui facilita son élan charitable.
La charité, voilà un noble sentiment. Pour le peu qu’elle se mari avec la générosité et le don de soi, elle est capable de vous fabriquer une sainte.
Tous les jours on la tint au courant de l’évolution de l’état de santé de Pedro. Deux fois par semaine elle se rendait à l'hôpital pour le visiter. Elle en profitait pour voir d’autres éclopés afin de les consoler eux aussi.
Elle essaya de faire fléchir l'administration sur ses méthodes. Elle alla jusqu’à écrire à des connaissances susceptibles de faire bouger les choses.
Elle avait changeait, son mari le remarqua.
-Vous êtes rayonnante, vos bonnes oeuvres vous vont à ravir.
-Je vous remercie. Je crois que j’ai trouvé un sens à ma vie, je me sens plus légère. Je ne pensais pas que l’on pouvait recevoir plus que ce que l’on donne. Voir autant de reconnaissance dans leurs yeux pour une simple visite me bouleverse.
-Vous me faite peur. Sachez que le puma vous fait les yeux doux avant de vous lacérer.
Ils restent ce qu’il sont. Le jour où ils se retrouveront sur pieds, ils n’hésiteront pas à vous égorger pour un chandelier ou quelques couverts en argent.
L’évasion est leur seul espoir, c’est ce qui les maintient en vie. Si l’occasion se présente, ce n’est pas le souvenir d’un sourire qui les arrêtera. Gardez vos distances sinon vous vous promettez de grandes désillusions.
Il a prêché dans le désert. elle a continué ses visites
Le jeune métis avait, il est vrai, beaucoup de mal à se remettre de la sauvagerie qu’il avait subie. Le temps passait, les améliorations se faisaient attendre. Elle exigea qu’il soit isolé des autres malades. Comme elle était la femme du commandant et une madone pour les détenus, on exécuta sa demande et on ne trouva aucune malice à son souhait.
Plus les jours passaient, plus elle devint joyeuse.
Le commandant dut se rendre à l’évidence, elle était heureuse.
Ses visites devinrent des prétextes, Ses nuit agitées.
Elle rêvait d’étreintes interminables dans les bras de celui qu’elle décidât d’aimer.
Quand son époux était absent, elle se lançait dans la lecture de roman à l’eau de rose et sur le gramophone Offenbach faisait place à Emma Liebel.
Je veux dans une nuit d'amour
Enfin te croire à moi toujours
Sans bijoux et sans voiles Aux clartés des étoiles
T'avoir à moi rien qu'une nuit
Souffrir demain mais t'aimer aujourd'hui...
Elle n’avait rien oublié des exigences qui l’avait mener à traverser pour la première fois la cour du collège.
Elle argumenta que leurs statuts exigés d’être servi à table, que la demeure manquait de soins ainsi que le jardin.
L’atmosphère étant au beau fixe grâce à la bonne humeur de sa femme, le commandant céda au caprice de sa femme allant même jusqu’à lui laisser carte blanche dans le choix du recrutement.
Elle n’en espérait pas temps.
Il n’avait jamais vu Pedro, il compris son erreur.
La pintade avait berné le coq.
Pour plus de classe, lors des services à table, il fut décidé que celui qui présenterait les plats serait Georges.
C’est ainsi que Georges passa des soirées difficiles alors que Pedro profita de journées agréables et de nuits calines.
Ainsi fut la vie de Pedro le bagnard dit “Georges”.
FIN
LES NUITS SE LÈVENT 2ème partie (suite)
Quatre jours plus tard il sont à Cluny.
Il ont fait un détour par Châlon/Saône parce qu'ils voulaient voir la base navale dans l'espoir d’assister au spectacle de la mise à l'eau d'un torpilleur ou d'un sous-marin.
Pas de chance, c'était “ la der des der” les armes deviennent inutiles.
Tout au long du chemin, ils vivent de petits boulots quand il se révéle urgent de gagner de l’argent pour bien vivre.
Ils leurs faud six mois pour atteindre la région de Cahors où ils sont; bergers sur les causses; vendangeurs sur l’île de Luzech; gaveurs de canard et bons vivants.
Au début du printemps 1921, ils arrivent à Toulouse.
Levieux est fatigué et avoue qu’il n’a plus guère de force, qu’il souhaite jeter les dernières qui lui restent à rejoindre son Saint-Clair et demande à son ami de l’accompagner.
Après quelques semaines passées sous le pont des demoiselles, Lejeune décide de renoncer à suivre Levieux dans sa quête de retour aux sources jugeant que c’est à ce dernier, seul, qu’elle appartient. Levieux insiste mais, Lejeune lui ment quand il dit qu’il veut voir les pyrénnées se noyer dans l’océan.
Les deux amis se séparent au début de l’été.
Levieux retrouve son vieil instituteur à Mazamet qui lui dévoile une vieille lettre dans laquelle un ami de son père explique que ce dernier, poursuivi par la justice pour raison politique, a évité le bagne en embarquant sur un bateau en partance pour l’amérique du sud, que ce dernier est mort sur un chantier du canal de Panama en 1889 et que ses dernières paroles ont été pour son fils en qui il avait mis toutes ses espérances.
À Agde il frappe à la porte de Nina et Pèire.
La vieille dame qui ouvre, est un peu sourde, ne veut pas de visite et lui ferme la porte au nez. Il insiste car, il lui semble reconnaître le visage gravé dans sa mémoire. La seconde fois c’est une femme de son âge toute de noir vêtue qui lui ouvre et lui somme de laisser sa mère tranquille. Avant que la porte claque, il a le temps de crier la première chose qui lui lui vient à l’esprit : “ C’est moi, Enric ! Le p’tit garçon tout nu.”
La porte s’est refermée, déçu, il reprend sa route.
- Enric !
Il se retourne, c’est elle, la même moquerie dans le regard, Sabina !
- On m’appelle Henri maintenant. Dit-il, ému.
- Moi c’est toujours Sabina, aller ! Entre.
Ils ont beaucoup parlé.
Pèire est mort d’une crise cardiaque deux ans plus tôt, Nina souhaite le rejoindre le plus vite possible, Sabina, qui a perdu son mari et son fils à la guerre, lui reproche de vouloir la laisser seule. Lui, a raconté son long chemin de retour.
Henri Cazenave est venu leurs rendre visite régulièrement. Comme aucun de ses souvenirs de Sète n’a survécu, il est revenu souvent et comme il a bien fallu que la vie continue et que la mort arrive, Un jour de 1950 Sabina Cazenave a enterra son mari et jusqu’à sa mort, chaque soir, quand elle fermera les yeux, elle verra un petit garçon tout nu dans l’entrée de leur maison.
Marcel est dans un train qui l'emmène vers chez lui.
Dans ses mains, une lettre qu'il a lue tant de fois que le vélin transparaît à l'endroit où ses doigts se posent.
Le ton laisse peu d'espoir mais existe pourtant et c'est à cette faille qu'il veut se raccrocher
Malvillers le 29 août 1919
Bonjour Marcel,
Il m’a fallu longtemps pour trouver une bonne raison de te répondre. Je me dis que quelque soit le mal que tu as fait, je te dois la vérité.
Ne crois pas que je te pardonne de m’avoir délaissée. Les temps qui ont suivi ton départ et ta lâcheté ont été très durs.
On nous a tout volé au nom de la patrie. Ce sont les femmes et les vieillards qui ont tiré les charrettes pour rentrer les maigres récoltes de ces dernières années.
J’ai tenu ta maison du mieux que j’ai pu. La fin de la guerre n’est guère plus facile, il nous manque de tout et de bien plus encore.
Depuis toutes ces années c’est moi qui dirige. Tout le monde te croit mort même si, jamais le facteur ne m’a amenée des nouvelles du front te concernant,
mais l’administration n’est pas toujours très fiable. J’ai même fini par croire qu’un obus t’avais enterré et je t’avais donc fait une croix dessus.
Tu ne mérites pas que je te fasses des excuses pour les mauvaises pensées que je te raconte là.
Bien sûr, tu peux revenir, après tout c’est chez toi mais ne compte pas sur moi pour t’ouvrir les bras.
Tu vois j’ai trop souffert et je me suis habituée à vivre sans toi et pour tout te dire tu ne seras pas le bienvenu.
Tu feras bien comme tu veux. On te trouvera bien un coin où tu pourras dormir.
Héléne
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Nous sommes en mars 1924. La lettre qu’il tient dans ses mains a une histoire incroyable.
Le facteur
Un an plus tôt...
Des enfants tapent de toutes leurs forces la pelote qui leurs revient du fronton dans un écho.
Venus du bas du village, les premiers bêlements se font entendre. Dans quelques minutes, sur la place, on n’entendra plus que ça : La joie des brebis qui se rendent aux alpages.
Le troupeau est énorme, mille têtes canalisées par les rues étroites se trouvent libérées sur la place du village. Les chiens font leur métier, sans jamais aboyer ils remettent dans le droit chemin les bêtes volages. Quelques ânes bâtés s'abreuvent à la fontaine.
Puis, encadrés de leurs patous,
Parfois ils nous arrivent avec leurs grands chapeaux
Et leurs manteaux de laine que suivent leurs troupeaux
Les bergers
Fermintxo, le facteur du village, qui comme tout le monde a entendu le vacarme venir de loin, a délaissé son vélo contre un mur et profite de son incapacité de poursuivre sa distribution pour se rafraîchir d’un verre de blanc à la terrasse du café du village.
Comme ceux qui l’accompagnent dans cette pause forcée, il regarde défiler les ovins en s’obligeant à ne pas les compter de peur de s’endormir car, comme on dit chez les gens de lettres: “ Le courrier n’attend pas”.
Au deuxième verre il ne prête plus attention au troupeau et taille le bout de bayonne avec ses acolytes. Le soleil de fin mai lui tape un peu sur la casquette et l’ombre qui se plante devant lui lui fait le plus grand bien.
- Firmin ?
Quelqu’un lui parle en français, cela fait quatre ans que cela ne lui est plus arrivé.
Il lève la tête pour voir quel est l’étranger qui l’interpelle. Comme l’homme qui est devant lui se trouve à contre jour, il ne distingue pas tout de suite son visage, le temps que ses yeux s’habituent.
“Apparemment, c’est l’un des bergers. réfléchit-il. Un berger qui ne serait pas Basque cela semble inimaginable, y manquerait plus qu’il soit Catalan ou, pire, Castillan( il chasse cette dernière idée le Castillan ignore le français). Il lui semble qu’il parle pointu, un Parisien ? pas sûr, de toute façon au dessus de Biarritz, ils parlent tous pointu. Ce qui est inquiétant, c’est qu’il me connaît et devant les amis voilà qui est gênant, ils vont me prendre pour un agent double, moi qui est prêt à mourir pour l’ ikurriña. Il faut que je démasque cet imposteur”.
- Qui es tu ? Je ne te connais pas.
- Je crois que si et moi je te connais.
- Explique-toi ? Ici on n’aime pas les étrangers
- Tu ne te souviens pas de moi ? Regarde-moi bien, c’est moi Marcel, Marcel Delgrange.
- Par l’Euzkadi ! Dieu nous garde. Marcel, incroyable. Tu sais que tu m’as fait courir.
- Pardon ? Je ne comprend pas.
- Je vais t'expliquer, assieds-toi !
- Je n’ai pas le temps, il faut que l’on reparte. Ça m’a fait plaisir de te voir, au retour, à l’automne on essayera de se revoir et tu m’expliqueras ton histoire.
- Mais, c’est important !
- Moins que la bonne marche du troupeau, Je ne suis pas à quatre mois près.
- C’est ce que tu crois, où sont tes estives ?
- Au pied de la table des trois rois ! crie Marcel qui est déjà au milieu des Brebis.
- Je montrai te voir !
Marcel ne l’entend pas, ça bêle dans tous les sens, les bêtes s’impatientent.
Fermintxo s’assoie, il n’en revient pas de cette incroyable rencontre.
“ Il n’est pas retourné chez lui, si seulement j’avais couru plus vite.”
Il est abattu. Ce n’est pas dans ses habitudes, ses amis, qui ont assisté à la scène sans toutefois tout comprendre, lui demandent ce qui lui arrive, alors il leurs raconte.
“ Je me souviens, nous étions le 1er septembre 1919.
Je ne me souviens pas, ni avant, ni depuis, avoir couru aussi vite et aussi longtemps. Je n’ai toujours pas repris ma respiration. Je crois que que c’est à partir de ce jour que je suis devenu asthmatique.
À huit heure, J’ai croisé Marcel qui se dirigeait vers la sortie. Contrairement aux autres qui le précédaient, il avait la tête basse. Je connaissais la raison de son désarrois comme tout le monde dans le camps. Imaginez, vous êtes comme un rat dans un labyrinthe et au dessus de vous ça tire à tout va. Heureusement, dans cette misère, de temps en temps, une éclaircie sous la forme d’une lettre vous rend aveugle aux éclairs des obus, sourd au bruit des canons, amnésique aux copains mutilés. Le monde peut bien s’écrouler, une lettre de vos proches fait oublier les boches. Vous la lisez dix fois puis, vous la pliez religieusement et avant de la ranger, vous y posez un baiser. Ce soir, quand ça sera plus calme, une nouvelle fois vous la relierez mais, doucement, à l'abris des regards des fois qu’une larme viendrait vous faire passer pour un faible.
Vous prenez une feuille et un crayon de papier (ici pas d’encre, pas de plume, il n’y a que les officiers qui ont droit à l’oie et au vélin) vous pesez chaque mots car vos lettres seront lues avant qu’elle ne partent vers vos êtres chers comme si vous alliez trahir des secrets. Vous, ce qui importe c’est de dire que vous êtes bien vivant et puis que tout va bien à part le froid et la vermine qui vous bouffent le corps et qui doivent être allemands pour vouloir à ce point venir à bout de vous. Le lendemain c’est l’espoir de les revoir qui fera que vous tiendrez.
Marcel, c’est l’alcool qui lui fait oublier toutes ses lettres écrites sans jamais de réponses. Il a accompli des actes de bravoure inhumains, faisant plusieurs aller-retour près des lignes ennemis pour ramener sur son dos des copains blessés en ignorant les ordres que lui crie le sous-off. Ils ont été obligé de le décorer, ils ne pouvaient pas punir la bravoure alors qu’on fusillé des déserteurs, au clair de leur jeunesse, qui refusaient d'obéir à des bouchers sabreurs. Il n’a rien dit, il s’est laissé épingler. Une légende raconte qu’on l’a vu accrocher sa médaille à la veste d’un camarade qu’il n’a pas pu sauver. Connaissant le gaillard je pense que c’est vrai et c’est pour ça que j’ai couru avec cette putain de lettre à la main qui lui était destinée et qu’il attendait depuis cinq ans. Quand je suis arrivé, à la gare, complètement cuit par ma course, c’était trop tard. Tous les trains étaient partis ou du moins le dernier était déjà au bout quai et là, qu’est que je vois dans la vapeur de la loco ! Mon Marcel qui courait pour accrocher le dernier wagon. j’ai crié comme jamais, mais vous pensez bien qu’avec le bruit il ne m’a pas entendu. À un moment il a stoppé sa course pensant certainement qu’il ne pourrait rattrapper un train en marche alors, malgré ma fatigue, je me suis remis à courir. Je sais ce que vous allez me dire pourquoi courir puisqu’il s’était arrêté et qu’il allait surement revenir sur ses pas ? Et bien je sais pas. La fin de l’histoire c’est que le train a ralenti, qu’il a repris sa course et que je l’ai vu sauter dans ce putain de train.
Le pire de cette blague c’est qu’il y a trois jour, ma femme, qui faisait le nettoyage de printemps, a voulu mettre de la naphtaline dans la malle ou j’ai rangé mon uniforme et en le secouant la lettre est tombée d’une de ses poches ou j’avais du la ranger sans y penser. Elle voulait la jeter, je n’ai pas voulu pensant qu’elle avait sa place dans mon album de souvenir. j’aurais pu l’ouvrir pour la lire mais je suis facteur vous comprenez. Je vais aller le trouver dans ses pâturages et je vais lui remettre sa lettre. Elle sera peut-être terrible ou, comme je le souhaite, elle lui redonnera l’espoir qu’il mérite. Voilà l’histoire les amis et maintenant j’ai soif…”
Demain, c'est l'été et c'est la dernière journée d’un printemps qui se meurt. Il n'y a pas qu'en Normandie que tout renaît à l'espérance, que l'hiver fuit, que la nature reverdit et que l'hirondelle est de retour. Cela fait quelques semaines que les oies en formation ont survolé les montagnes, les sentiers, les vallées, les collines, les chemins, les vallons et que la nature s'émoustille. Dans les taillis qui bordent les torrents grossis par la lente fonte des névés nordiques, les hypolaï polyglottes ont refait leur nid. Les marmottons courent et jouent dans la rosée étincelante du jour qui se lève sur la prairie.
Il est six heure, cela fait déjà presque deux heures que Fermintxo a attaqué sa montée vers les estives. Il vient d'atteindre un col, il s'arrête une fois de plus pour reprendre son souffle. Cela fait bien longtemps qu'il n'est pas monté si haut.
Hier soir, sa femme lui a dit qu’il était fou, que le berger pou ait attendre, que s'il n'a pas eu le courage d'affronter sa femme depuis tout ce temps, qu’il ne méritait pas que l'on risque sa vie pour quelques mots qu'il n'osera pas lire et qu'il jettera au torrent pour finir leur vie noyés dans l'océan.
Il lui a répondu qu'elle a peut être raison mais qu'il ne pourrait pas vivre avec ce doute, que si le moindre espoir de sauver une vie subsiste, les quelques quintes de toux ne représentent pas grand chose.
Il a le plus grand mal à reprendre son souffle, le manque d'oxygène lui brûle les poumons et les secousses qui suivent lui puisent bien des forces.
Il plisse les yeux, la lumière soudaine l'éblouit. Il est à mi-chemin de son but et toute la première partie s'est gravie sur l'ubac. L’aiguail matinal s'est déposée sur ses vêtements et forme une fine pellicule de givre. Malgré le froid, l'effort l'a fait transpirer et ses cheveux sont trempés. Il ferme les yeux pour mieux apprécier la douce chaleur du soleil qui lui cajole le visage. Au bout de quelques instants il semble se reposer sur un nuage (alors qu’il s’est simplement assis sur une pierre). L’humidité sous l’effet des rayons solaires s’est transformée en vapeur le drapant d’un brouillard. il s’en amuse :
“ manquerait plus qu’une bergère passe par là et Lourdes peut aller se faire voir”.
Il tire de son sac un morceau de pain, l'agrémente de saucisson et de fromage, profite du paysage qui s’expose devant lui, boit de l’eau à sa gourde et attaque la descente qui le mènera vers l’abris de berger, qu’il a repéré, au pied duquel l'immense troupeau dessine sur le vert de la prairie un nuage mouvant au gré des ordres obéis par les chiens.
Il lui faut encore trois quarts d’heure pour atteindre son but. Il savoure la nature. Quelques isards, retardataires à rejoindre les hauts sommets, le font sursauter. Sur leur vigie, les marmottes sifflent le danger qui vient.
Il est un peu plus de sept heures quand Marcel reconnaît celui qui s'approche et qu'il a depuis longtemps aperçu.
“ Y c'est perdu ou bien !” Se demande-t-il.
- Qu'est qui t'amène si loin de chez toi ? Viens, dans la cabane, on est encore à l'ombre et y fait pas chaud. Y doit me rester un fond de café, t'en veux ?
Ils entrent sans rien dire de plus dans le refuge de pierres sèches. Une fois installés c’est Marcel qui continue.
- Ça m’a fait bizarre de te voir l’autre jour, comme on dit, le monde est petit.
- Pas plus que moi de te trouver menant le troupeau. Parce qu'un basque ici, tu peux l’attendre mais toi, par quel magie tu te retrouves au pied de l’Hiru Errege Mahaia ?
- Trop long a expliqué. Cet hiver, peut être, pendant une de ces longues veillées quand les amitiés s'emmitouflent dans la confidence. Mais tu ne m’as pas répondu, je ne pense pas que tu as fait tout ce chemin en ces heures matinales pour que je te raconte ma vie.
- Pourquoi pas ! Je suis parti de bonne heure pour éviter la chaleur et pour être rentré avant midi, pour avoir de tes nouvelles, et pour t’en donner des miennes entre autres. À moins que tu t’en foute.
- Excuse moi, j'voulais pas te vexer et puis un peu de compagnie ne fait pas de mal. Un peu d’ermitage, c’est bien, mais bon ! Quoique, tout bien réfléchi, grosse hermitage c’est pas mal non plus. Pour accompagner quelques ravioles à la truffe sorties de Roman. Uuuumh, je te dis que ça.
- Qu’est ce que tu me racontes ? Je comprends rien.
- Laisse, fais pas attention, c’est la solitude, le fromage de brebis et l’eau à tous les repas qui me montent à la tête. Bon, alors, quand est ce qui t’ont laissé partir du champs de cônes ?
- Une semaine après toi.
- Parce que tu te souviens du jour de mon départ ! Je savais pas que j’t’avais marqué à ce point. Faut dire que t’as dû être soulagé de m’voir partir. J’étais du genre pénible à venir te voir tous les jours pour te demander une chose que je n’attendais plus.
- Tu me faisais plus de peine que tu m’emmerdais, c’est d’ailleurs pour ça que j’me souviens de ce fameux premier septembre et il y a eu l’histoire de “Jeunecon”.
- j’l’avais oublié celui là. Tu sais ce qu’il est devenu ?
- Vaguement, c’est un copain (et ne me demande pas comment on est venu à parler de lui), au moment du dijo à la fin d’un repas de chasse qui a prétendu qu’on l’avait envoyé au bagne à Guyane et qu’il y serait encore.
- Au bagne ! Juste parce qu’il avait fait preuve de zèle et de mépris mais, alors la plupart des juteux auraient dû prendre le même chemin.
Firmin éclate de rire.
- Non, non ! tu te méprends il y a été envoyé comme gardien chef.
- Oh putain ! Les pauvres gars, il doivent en baver.
- T’as raison. Mais j’avoue que ce n’est pas à cause de cette histoire que je me souviens de la date de ton départ. Ne me pose aucune question, comme tu le dis toi-même ce serait trop long à expliquer et je n’est pas de temps. Tiens, voilà ce qui est arrivé quelques minutes après ton départ. Firmin sort la lettre de sa poche et la tend à son ami qui semble ne pas ou trop comprendre. Pourquoi est-elle restée dans ma poche ? Je l’ignore, peut être savait-elle qu’un jour on se reverrait. Ça paraît inimaginable je sais. Cela fait plus d’un mois que je me torture pour connaître la décision que je dois prendre car je ne sais pas si à cette instant je t’apporte le malheur ou le bonheur. Quand tu redescendras je te raconterai tout dans le détail. Je sais, c’est lâche, je dois partir et je te laisser seul avec cette lettre qui doit peser bien lourd entre tes doigts.
Si ça peut te soulager hais-moi de te l’avoir apporté, je ne t’en voudrai pas.
Firmin se lève et part, il se dit qu’il a accompli sa mission de facteur. On se console de ses craintes comme on peut.
Marcel a pensé à la brûler pensant qu’il préférait douter plutôt que de savoir. Mais quand la flamme a commencé à la grignoter, il s’est brûlé les doigts pour étouffé sa peur. Un jour de grand vent il l’a jeter au hasard, il a risquer sa vie en escaladant un monolithe pour la cueillir coincée dans la gentiane. il a finit par la poser négligemment sur le coin de la table. De temps en temps il la prenait, la regardait, la caressait, la humait comme si il pouvait sentir son parfum mais à la fin il ne trouvait pas le courage de l’ouvrir.
Ce n’est que quatre jours avant la fin des estives qu’il s’est décidé à enfin la décacheter. Il faut dire qu’il a mis deux journée à tout retourner pour la retrouver, un malicieux courant d’air l’ayant envoyée se cacher dans foyer de la cheminée. Heureusement la fin de l’été avait été tellement chaude que la fraîcheur de la nuit été la bienvenue....
suite Malviller (https://monde-ecriture.com/forum/index.php/topic,29973.msg498470.html#msg498470)