Bonjour ! Je partage un court texte qui serait ravi d'avoir des corrections/commentaires. Merci beaucoup !
J’ai acheté un aller simple pour ne pas faire demi-tour avant d’avoir compris pourquoi je suis parti. Le hublot est loin, l’orage gronde. Au moins, dans les nuages, il est possible de n’être plus rien.
Pour seul parasol la carlingue blanche de l’avion.
Mexico sent comme Buenos Aires la friture et la merde. Les racines des arbres font exploser les trottoirs. Je suis porté par une force étonnante. Les coups de soleil me brûlent à peine.
Les eaux aromatisées sont savoureuses et rafraichissantes. J’aime celle à l’hibiscus qu’on appelle « jamaica ». En haut de la pyramide du soleil, à quelques kilomètres de la ville immense, j’admire l’étonnante chorégraphie d’un sac plastique. Les touristes sont des consommateurs et causent toutes sortes de pollution : visuelle, sonore et environnementale. Je suis un voyageur.
Je suis assis à côté du petit bassin bleu de la Casa Azul sur une chaise confortable où Frida n’a jamais posé les fesses. A ma droite il y a une photo de Diego Rivera allongé sur le rebord de ce même bassin, la tête posée sur une sculpture indigène. Partout autour de moi des plantes vertes, des fleurs timides, de grands arbres qui m’arrosent d’ombre et de feuilles, quelques cactus, des abeilles, des oiseaux que je ne connais pas, le jardinier qui replante certains arbustes et un groupe de touristes français. Je préfère l’austérité de la maison de Trotsky.
Pour seul parasol les bras immenses des agaves.
La douleur et le plaisir se mêlent et s’incarnent dans le taco. Dans le llano, la langue est sincère, il n’y a pas d’artifice. J’ai quitté Mexico et ai fréquenté des endroits trop colorés pour être authentiques. La végétation balbutie dans les villes. Il faut fuir. Où est le réel ? Au bord de l’océan Pacifique.
De la fenêtre de ma chambre, je vois un rocher blanc et un rocher noir. Sur eux les vagues s’écrasent en un jet d’écume salée. Sont-ce des puces, des punaises ou des moustiques ? Ou les trois ? Le vent soulève les pages et provoque les ratures. J’aime ces ratures du vent. Je ne suis qu’avec moi-même et je me sens seul. La mer est très agitée et les courants meurtriers. J’aime l’océan sauvage. Je veux boire jusqu’à être saoul de vie ! Au bout de la plage il y a un escalier qui ne mène nulle part. Il est taillé dans la pierre et les marches sont irrégulières. Les vagues souvent se cassent assez près du bord pour s’étirer jusqu’au bout du banc de sable et interdire le passage aux pieds secs. Un cocotier est en travers de la plage et l’eau accélère le processus de décomposition qui rend noir le sable qui l’entoure.
Pour seul parasol les formes menaçantes des nuages.
Je suis écœuré par la mer. Elle est assourdissante. Le bruit des vagues ne se distingue plus des chiens qui aboient. Les plages voisines sont victimes des transats et des dealers de cocaïne. Nuit atroce. Dévoré par des puces féroces, ou autre chose. Sorti vers deux heures du matin, j’ai dormi sur le sable. Encore de l’orage. C’est un Mexicain au regard triste et au visage doux qui m’a réveillé. Ma sueur est grasse. Le café est sans amertume. Je me souviens des délires de cette nuit sans étoiles. Je ne pensais pas que la mer pouvait m’être aussi désagréable. Il est temps de partir. Demain.
Aventure tropicale. Les autoroutes de fourmis rouges me brûlent les pieds. Leur passage est toujours imprévisible, elles changent d’itinéraire régulièrement. Quelques jours dans des villages zapatistes, l’ombre d’une révolution manquée. La beauté indigène. Les filles ont un regard malicieux et les garçons sont réservés. Presque inquiétants. Les paysans manient la machette avec dextérité. La malice passe des filles aux garçons à l’adolescence. Elle se teinte d’une once de cruauté. Les filles se referment, plus timides. Elles ne veulent plus monter sur mes épaules. Je suis un ethnologue. Les coléoptères ont la taille d’un poing d’enfant. D’incessants bourdonnements me font mal aux tympans. Je suis un entomologue. Quand le soleil se couche, les animaux se taisent. Très vite la cacophonie reprend et les guêpes reprennent leur danse sur mon corps. Ce corps ne m’appartient plus, je leur laisse. Trop de boutons pour les compter. Chaleur et humidité du Chiapas. Chaque nuit est une nouvelle peine. Je me réveille régulièrement aux prises avec les brûlures et les démangeaisons. Honte de ma plainte. Larmes de douleur. La solitude se mêle à la souffrance du corps. Je reçois de la curiosité, mais pas d’amour. En ai-je moi-même assez donné ? Le voyage me défait. Je suis un enfant qui a besoin de réconfort. Inconsolable.
Pour seul parasol le toit usé de mes rêves.
Chaque jour j’aime et je déteste un peu plus les Mexicains. Leur excès de vie et leur musique m’assomment. La solitude me rappelle à ceux que j’aime. Le voyage agit sur moi comme le miroir de ma propre incomplétude. Je voudrais crier, voler, tuer si seulement cela pouvait me faire aller mieux. Je n’identifie pas la cause de mon chagrin. L’inconfort et les désagréments du voyageur sont les révélateurs d’un mal plus profond. Je me regarde de trop près pour me voir.
Comment des individus si doux peuvent construire une société si violente ? Le jeu de pelote m’indigne. Je regarde de jolies fleurs roses dont j’ignore tout. Parmi elles se cachent quelques araignées et au-dessus se balancent les singes. Splendide ballet de lucioles à Palenque. Je ne suis qu’un vulgaire touriste.
Pour seul parasol le souvenir des mes amours envolées.
Le masque que je porte ici est moins déformant que celui de Rennes. Une guêpe féroce m’a piqué en dessous de l’œil gauche. Heureusement, Carlos m’a aidé à retirer le dard. Il était long et fin. Il avait une jolie couleur dorée. J’ai senti le venin se répandre sous ma peau et l’ai accueilli comme on avale une tortilla de maïs. L’âpreté mexicaine me pèse. Avec le temps on croit comprendre, mais on ne voit jamais aussi mal.
Déjà un an au Mexique et ma peau est tannée. Je colle des images désordonnées. Je suis un misérable prévaricateur qui n’a toujours pas écrit à ses parents. Ma barbe a poussé et mon regard s’est assombri. Je suis sans doute plus malheureux que j’espérais.
Pour seul parasol les yeux bleus de ma mère.
Je suis enfin parvenu à apprivoiser la nature hostile. Les bêtes ne sont plus farouches avec moi. Il y a eu un déplacement de l’étranger. Ce ne sont plus les Mexicains qui sentent le piment. Ce ne sont plus les touristes qui empestent la citronnelle. Je ne suis déjà plus la même personne. Je suis étranger à moi-même. Ce n’est pas la fièvre mais le voyage qui enseigne le déplacement de soi hors de soi. Je suis un philosophe.
Je ne sais plus depuis combien de temps j’ai quitté la Bretagne pour le Mexique. Je suis devenu aussi vorace de vie que les moustiques de sang. Le mezcal m’a rendu ma gaîté et les avocats n’ont jamais été aussi mûrs.
Pour seul parasol les cheveux noirs de mon père.
J’ai appris la mort de mes parents le jour de l’éruption du Volcán de Fuego au Guatemala le 3 juin 2018. Des centaines de Guatémaltèques périrent à cause des nuées ardentes et des coulées de lave qui emportèrent plusieurs villages. De sombres et confuses émotions atteignirent mon cœur sec. Je levai les yeux vers le soleil éblouissant jusqu’à ne plus rien voir que des couleurs vives. Quand la vue me revint, je vis des champs brûlés où plus aucune récolte ne serait possible.
Sous le parasol, un enfant oublié.