Voici ma participation au second blindtest.
J'espère que vous m'excuserez pour ce texte bâclé car écrit le jour de l'échéance... ::)
Néanmoins j'étais quasiment sûre de tromper mon monde, car l'idée vient de ma moitié - qui m'entend assez régulièrement dire "encore un texte glauque sur le MdE" - qui m'a suggéré, me voyant dans l'urgence, d'écrire "un texte glauque sur fond de Grèce antique"... :D
Aussitôt dit, aussitôt fait. :P
Malédiction
« C’est lui ! C’est lui ! » s’époumonait Argyrie, traînant le môme comme un vulgaire ballot. Sa voix stridente, presque hystérique, se fracassait sur les murs délabrés. La poussière frissonnait sous l’assaut, des pans de granit craquelés menaçaient de se rompre comme las de contempler cette rage sourde, si terriblement vide de sens. La tension augmenta d’un cran dans la demeure suffocante qui, telle une viande trop faite, n’attendait plus qu’un frémissement pour se fendre sur ses entrailles nauséabondes.
Dans ce théâtre en ruine où il n’était qu’un acteur impuissant, le gamin s’égosillait, puisant dans sa carcasse creuse des ressources insoupçonnées. De chair, il n’avait rien de trop, ses frusques baillaient sur un corps frêle aux côtes saillantes, révélant une peau mate de crasse plus que de hâle. Gigotant tel le gibier dégoté par la chienne, il fuyait l’œil acéré du veneur, aussi vibrant d’autorité que voilé d’ennui.
Juge émérite mais non zélé, Zéphyrin foudroyait d’un regard torve les deux énergumènes qui rompaient la paix précaire de cette morne matinée. Leur tohu-bohu infâme de cris et de geignements l’étourdissait, leur spectacle risible l’écœurait, leur simple présence le révulsait. Argyrie tirait sur le gosse au risque de lui démettre l’épaule, l’écrasant de ses mains épaisses. Elle beuglait, exigeant qu’on sacrifiât l’esclave à Apollon, à Asklepios ou même à Zeus, ce qui arracha un rictus cynique au maître des lieux. Comme si le premier parmi les Dieux pouvait se satisfaire de ce môme sans y voir un affront !
Et pourquoi se serait-il débarrassé de ce bougre-là sur les imprécations d’une vieille folle ? A peine plus gras que les rares pourceaux survivants du domaine, il ne devait pas leur coûter bien cher à nourrir, comparé à la truie qui l’empoignait en vagissant. Il remplissait ses tâches, à une époque où les raisins pourrissaient sur leurs plants noueux, faute d’esclaves assez vaillants pour s’y pencher. On avait beau jouer du fouet, les langues claquaient plus durement encore. Intarissables, calomnieuses, elles trouvaient dans chaque dialecte un mot pour désigner le drame qui se jouait, un mot qui courait sur toutes les lèvres, quelque soit le dieu auquel on le dédiait.
Malédiction. Malédiction.
L’hiver avait été éblouissant de blancheur. La neige avait fondu comme un linceul déchiré et, depuis, ils n’avaient fait que vivre sur une terre engorgée telle une chair tuméfiée. Les bêtes mouraient comme de l’argile fondu, leur sang boueux jonchant la terre délaissée par un printemps capricieux. Les hommes périssaient ou fuyaient, les femmes se perdaient en prières monotones et lugubres. Aucun dieu n’apaisait les souffrances des malheureux dont la peau se teintait d’écarlates ou de noirâtres ecchymoses, qui les envoyaient voguer sur le Styx.
Mais Zéphyrin refusait de croire à des absurdités de bonne femme. Si les dieux d’Olympe avaient voulu la vie de ce morpion, ils n’auraient pas eu grand peine à la ravir. Les deux tiers des têtes du domaine, tant hommes que bêtes, avaient déjà succombé au courroux divin. D’un geste agacé et d’une pique bien sentie, il les envoya tous deux se faire pendre ailleurs, et la tigresse dépitée lâcha sa proie qui détala sans demander son reste.
Titubant à demi, le jeune garçon courut jusqu’à en perdre haleine, manquant de peu de se rompre le cou à plusieurs reprises. Dès qu’il fut certain d’avoir semé Argyrie, il s’engouffra dans une coursive étriquée. La vieille folle l’avait peut-être retardé, mais le dessein des dieux n’admettait pas de contretemps.
Car Ellias avait entendu les rumeurs funestes qui couraient sur son compte. Que lasse d’apprêter les défunts, sa génitrice s’était donnée à l’un d’eux, mettant au monde l’abomination qu’il était aux yeux de beaucoup. Zephyrin s’était tordu de rire à cette annonce, refusant de croire qu’un mort pût encore avoir la trique.
Ellias n’avait cure de la vérité. Seule importait une certitude : la mort ne l’effrayait pas. Il était né avec elle. Elle assombrissait les regards à son approche, perdurait dans les murmures qu’engendrait son passage. Lorsque les bêtes mouraient, éructant dans une mare de sang, fixant l’éternité de leurs yeux égarés, il ne courait pas se terrer dans un temple. A quoi bon prier Déméter de leur prodiguer ses bontés, alors qu’elle-même avait cédé sa fille au seigneur des Enfers ?
Envoyé pour nettoyer les champs macabres, il avait ramassé la terre souillée, viscères visqueuses d’un monde souterrain, qui ne se délitaient qu’en grumeaux d’un rouge trop sombre. Il avait vu les rictus moqueurs de ceux qui le poussaient sous le regard des Dieux, avec l’espoir qu’il subît ce même sort ignoble et se trémoussât sur ce sol glabre et vicié, saigné par dedans.
Glissant une main dans son sac de toile grossière, il sentit la terre encore humide sous ses doigts. Allant par des chemins désertés, il répandit sa macabre semence au détour des couloirs, maculant non sans ironie les phallus esquissés de mosaïques décrépies, noyant de sang gluant les rêves de prospérité de ce domaine flétri.
Déjà, une boursouflure noirâtre rampait sous son poignet, mais son esprit errait à des lieues de là. Jusqu’aux frontières de l’Erèbe, où il poursuivrait sa sinistre besogne.