BOULEVARD DE LA HONTE JOYEUSE
Je viens d’un coin d’Europe où les débordements, le débraillé, la confidence, l’aveu immédiat, non sollicité, impudique est de rigueur, où l’on connaît tout de tous, où la vie en commun se ramène à un confessionnal public, où le secret précisément est inimaginable et où la volubilité confine au délire. Cela seul suffirait à expliquer pour quoi je devais subir la fascination d’un homme surnaturellement discret.
Excercices d’admiration, Cioran
Ce sont les choux et les navets qui m’ont fait fuir au loin, aurait confié Jean-Sébastien Bach à son ami Frédéric le Grand, se demandant si son art de la fugue ne lui venait point de cette odorifère escapade de jeunesse.
Il me vient aussi parfois ce genre d’abandon, de ces abandons qui incitent aux épanchements intimes. L’écriture en cela m’est une aide précieuse pour déclencher ma redoutable déshinibition. Un stylo en main, un clavier sous les doigts, et je ne suis déjà plus le même homme. L’orgueil de ma décence, ma noble pudicité éclatent presque aussitôt en mille morceaux. Je croyais m’être cerné depuis longtemps, dès que l’encre coule je ne m’appartiens quasiment plus. Sur papier ou virtuellement, j’ose dire à des étrangers ce que je tais depuis des mois ou des années aux êtres qui me sont les plus chers. Moitié angéliques, moitié sataniques, les milles aspects de ma personnalité s’en donnent alors à cœur joie. De but en blanc, d'un pseudo honni ou chéri à l'autre, tout y passe pèle-mêle : méchancetés, éloges, vacheries, bienveillance, coups de bec, caresses dans le sens du poil. Moi qui petit voulais chanter les beautés du monde jusqu’à mon tombeau, je me disloque et me psychanalise au tranchoir tel un vulgaire boucher, comme si je possédais dorénavant les pouvoirs infinis et décomplexés de passer de l’adret à l’ubac de ma conscience, à la vitesse de la lumière.
De fait, lâcher les chevaux de ses sentiments ou de ses ressentiments est beaucoup plus aisé au travers d’un traitement de texte ou sur Twitter que s’exprimer les yeux dans les yeux avec une personne de chair et d’os. Le nombre extrêmement important de déclarations d’amour, d’insultes et de critiques sur divers forums Internet abondent dans ce sens. Ainsi, une fois devant son écran, l’homme disgracieux, le mochard grabataire, trouvera l’audace d’avouer sa flamme à une bombe sexuelle quand il ne lui exhibera pas ses joyaux de famille sous lumière cradingue. Le jeune Malien fraîchement émigré en France – très gentil et très serviable selon les dires des habitants de sa cité - traitera allègrement de toubab ou de kouffar le « Gaulois de merde » qui stigmatise sa culture de l’excision et sa religion. Piqué au vif, ce même « Gaulois de merde » ne tardera pas à blesser profondément le « sale nègre assisté, le Juif au nez crochu, le bougnoule obscurantiste » alors qu’il continue à acheter sa baguette tradition à la boulangerie du coin, tenue par un charmant couple d’origine maghrébine. Cet effet délétère se retrouve dans la littérature anglophone sous le nom de « Online Disinhibition Effect » ».
Goleman explique que les recherches en neurosciences peuvent nous aider à comprendre ce phénomène : « Dans les interactions en face à face, le cerveau accède à des signaux émotionnels et sociaux constants en provenance de ses interlocuteurs, et les utilise instantanément pour guider l’interaction suivante de telle sorte que la rencontre se déroule bien. Une grande part de ce traitement d’informations qui guide l’interaction se produit dans le cortex orbito-frontal, qui est un centre intervenant dans l’empathie. Cette partie du cortex effectue une surveillance des indices sociaux pour s’assurer que la prochaine action prévue est adéquate. » Coleman cite également des recherches de Jennifer Beer de l’université de Californie qui « ont montré que ce système de guidage inhibe bel et bien les pulsions pour des actions ou des paroles qui perturberaient l’autre ou nuiraient à l’interaction. Des gens ayant des dommages dans cette région du cerveau ont une perte de leur ajustement social. Ils manquent de jugement et font des « gaffes ». Leur cortex n’est plus en mesure de moduler les impulsions qui proviennent de l’amygdale. » Toujours selon Goleman, un comportement social adapté dépend donc de l’interaction entre ce cortex orbito-frontal et différents centres émotionnels, comme l’amygdale, laquelle génèrent l’impulsivité. Comme la communication par Internet n’offre pas les informations nécessaires pour pouvoir sélectionner et canaliser les impulsions, le cortex serait incapable d’effectuer cette tâche. Suler, de son coté, pense que six facteurs sont à l’œuvre dans ce phénomène :
1 - Anonymat dissociatif (dissociative anonymity)
2 - Invisibilité (invisibility).
3 - Durée entre l’envoi du message et la réception de la réponse (asynchronicity).
4 - Introjection (solipsistic introjection)
5 - Imagination dissociative (dissociative imagination).
6 - Égalité hiérarchique (minimizing authority).
1 - Anonymat dissociatif (dissociative anonymity).
Sur Internet, l’autre sait uniquement ce que nous voulons bien qu’il sache. Selon Suler, il est plus facile pour les gens de s’ouvrir aux autres utilisateurs en ligne car ils savent qu’ils peuvent séparer leurs actions sur Internet de celles de la vie de tous les jours et de leur identité. Dans la vie courante, la majorité des gens rencontrés font partie de la famille, du club de sport, du groupe d’amis, ou encore de la population habituée d’un bar. Quelqu’un rencontré sur Internet n’a aucun lien avec l’environnement social habituel, il ne pourra pas communiquer de quelque manière que ce soit avec celui-ci, la relation avec lui n’aura donc aucun impact sur les autres relations sociales. Il note également que le fait de ne pas avoir à assumer ses actes peut amener une forme de dissociation : « Je n’assume pas ce que je fais en ligne, ce n’est pas moi ».
2 - Invisibilité (invisibility).
Suler pense que le fait que l’utilisateur ne peut pas être vu (sauf de son plein gré, par webcam) contribue à l’effet de désinhibition. Ils n’ont pas à s’inquiéter de l’effet qu’auront sur les autres leur apparence physique, leur voix ou leur langage corporel. Cet effet est fortement lié à l’anonymat.
3 - Durée entre l’envoi du message et la réception de la réponse (asynchronicity).
Le laps de temps entre l’envoi du message et la réception de la réponse peut être désinhibant. Si la personne est en face de nous, le temps entre une question et une réponse est très court. Ce n’est pas le cas sur Internet, où l’utilisateur peut prendre le temps de réfléchir pour répondre.
4 - Introjection (solipsistic introjection).
Selon Suler, l’absence des informations sensorielles normalement disponibles lors d’une discussion en face à face combinée au mode de communication textuel produit un effet particulier. Il pense que certaines personnes ont la sensation que leur esprit et celui de leur interlocuteur se sont mélangés. En l’absence d’informations sensorielles, Suler pense que l’inconscient fournit les informations manquantes pour créer dans notre esprit une représentation mentale de l’autre personne. Il est possible d’entendre ou de voir l’attitude de l’autre personne sans avoir eu accès à ces informations, comme si la personne avait été magiquement « introjectée » dans le psychisme de l’utilisateur. Suler explique que nous utilisons tous notre imagination pour créer des scènes qui représentent des peurs, des souhaits ou encore des attentes inconscientes. À l’intérieur de l’imagination, nous sommes en sécurité. Lors du contact par Internet, comme l’image de l’autre est dans le psychisme de l’utilisateur, cela peut amener une certaine confusion entre réalité et imagination.
5 - Imagination dissociative (dissociative imagination)
Selon Suler, ce phénomène d’introjection combiné à l’anonymat a une autre conséquence. Certains utilisateurs dissocient leur vie en ligne (qu’ils perçoivent comme une fiction) de leur vie hors ligne. Ils ont alors l’impression que ce qu’ils font en ligne n’est qu’un jeu imaginaire. Ils ne se sentiront pas du tout responsables de ce qui s’est passé en ligne.
6 - Égalité hiérarchique (minimizing authority).
Les différents statuts (sociaux, économiques, religieux) qui créent une hiérarchie formelle ou informelle dans notre vie de tous les jours ont peu d’influence sur Internet. Chacun a la même opportunité de s’exprimer. Ce qui va, éventuellement, créer une forme de hiérarchie, ce sont les compétences techniques, la rapidité de frappe et la capacité à communiquer. Dans la vie courante, nous sommes souvent entourés de figures d’autorité et encourir leur jugement est un risque possible de toutes nos actions. Sur Internet, ces figures ne sont plus présentes. Bien sûr, comme le dit Suler, la personnalité est également importante. Nos attentes, nos émotions ou encore notre éducation joueront un rôle important en combinaison avec les facteurs cités plus haut. Suler cite comme exemple les personnalités histrioniques qui seraient, selon lui, plus ouvertes et émotionnelles, ainsi que les personnalités compulsives qui auraient plus de retenues. Il pense que dans certains cas, le phénomène de désinhibition peut prendre des proportions relativement minimes alors que dans d’autres elles peuvent être très importantes. Suler met également en garde contre le fait de penser que si le sujet est désinhibé il pourra plus facilement exprimer ce qu’il est vraiment (le « true self »). Il réalise une analyse complexe de ce concept dont nous ne retiendrons que la conclusion qui est la suivante : si la personnalité est construite sous forme de couches et que les défenses sont une couche superficielle qui cacherait quelque chose de plus intime, alors le sujet désinhibé serait plus « vrai ». Hors, selon Suler, il semble plus cohérent de voir la personnalité comme une sorte de toile contenant une infinité d’éléments liés les uns aux autres. Certains contextes activeraient certains groupes, sans qu’il y ait pour autant différentes couches. Cette vision des choses rejoint la psychologie sociale qui nous dira que chaque personne a différentes « casquettes » et que l’une n’est pas plus vraie que l’autre. Dans cette vision des choses, les défenses, et donc l’inhibition ainsi que la régression, sont des parties de la personnalité tout aussi « vraies » que les autres et elles révèlent d’ailleurs des informations sur les besoins, les peurs, le vécu.
À suivre...