J'ai eu l'idée de ce texte en mangeant un des repas les plus bouleversants d'intensité que j'aie connus :mrgreen: au Burger King de Galway.
La 2ème édition du BlindTextes fut l'occasion de le concrétiser.
Je me suis rendu compte après l'avoir écrit, et non sans un pincement au cœur, que c'était mon premier texte autobiographique. Peu romancé ; je n'ai pas vécu les corbeaux. J'ai ressenti et vécu tout le reste. Les chaises avaient sept fentes et j'ai haï cet employé en tee-shirt rouge. Bien. Et ça m'a amusé de l'écrire. Ca m'a donné très faim aussi, la nourriture est tellement suprême chez Burger King.
J'espère avoir écrit de façon un peu différente (rien ne sera plus pareil, après Joyce, in-hin) et la consécration de ce texte serait de vous avoir donné (très) faim.
Je me permets ces quelques liens, ne les regardez qu'après lecture, bien sûr. En tant que bouquet final et Vérités délivrées. La 1ère (http://fr.burger-king.ch/menu/chicken-fish-veggie/crispy-chicken) et la 2de (http://www.burgerking.co.uk/menu?producttypeid=17&productid=16).
Pour B.K., sans qui rien n'aurait été possible
Repas de fin des temps
Il y avait une chaise devant moi et cette chaise était fendue de trois six sept trous verticaux. Pas confortable, j’avais la même, c’est pour ça que je le savais : je ne l’avais pas essayée pour penser ça et je ne m’étais jamais assis à cette place auparavant. Mais il y avait peu de chance qu’ils aient mis là le modèle d’une autre chaise quasi identique. Rien que pour contrecarrer ce constat inintéressant. Pourtant c’était bien le genre de tortuosité psychologique qui devait ramper dans la tête de ce type au tee-shirt rouge, qui était payé à nettoyer le sol et les tables. Je n’avais pas la preuve qu’il recevait un salaire pour ça ; mais pourquoi il le ferait sinon. Ça n’avait pas de sens. C’était un type tordu mais pas idiot. A circuler avec sa poubelle et son balai. A faire ses remparts de chaises pour qu’en fin de journée les derniers clients ne s’installent pas là où il avait déjà fait le ménage. Je ne lui avais jamais demandé – quelle horreur d’engager une conversation avec un personnage comme ça – mais je pense qu’il était paresseux. Et un peu maniaque. Que son travail lui répugnait et que, s’il s’était habitué à être un nettoie-graisses – parce qu’il n’y avait pas de poussière ici, juste de la graisse qui n’en finissait pas de couler à chaque négligence et qui se figeait dans les recoins comme un petit animal peureux, comme le chat qui avait disparu dans la haie après Birr –, s’il s’était fait à ce moyen de gagner un peu d’argent donc, pour autant il ne l’appréciait pas plus qu’au premier jour et tendait à le bâcler. Histoire d’être un nettoie-graisses le moins de temps possible. Compréhensible. Mais ce type au tee-shirt rouge qui allait et venait avec son balai et sa poubelle sur roues, je lui vouais une haine vorace.
Pourtant. Je ne lui en voulus bientôt plus. Je l’avais haï en arrivant le ventre vide et il concentrerait toute mon animosité quand je retournerais au-dehors. Point focal. Mais en cet intermède incertain, il avait déserté mes sensations immédiates. Spectre rougeâtre aux confins de ma vision. Ce que je voyais, c’était ce Crispy Chicken qui n’attendait que moi, et que mes dents et ma langue et ma gorge et mon ventre attendaient de retour, et ma tête, surtout ma tête, bien paradoxalement. Il croustilla, suffoqua, s’échancra délicatement sur mon palais et me fit goûter à ses charmes les plus fous, salade tomate mayonnaise pain au sésame. Fraichement toasté. Et le poulet pané qui craquète, pièce maîtresse de ce désir jamais content.
Je ne pleurais jamais mais, s’il existait un instant où un moi bridé par d’autres devait sangloter dans ses mains, peut-être le vivais-je alors. Je viderais tristement mon plateau – échappant au tee-shirt rouge ! – et devrais pousser des doigts le set en papier dans la poubelle, il reste collé au plastique sinon, et je sortirais en jetant de longs regards aux affiches exhibant le steak de bœuf suavement grillé dans son cocon de salade fromage pain petits oignons tendrement revenus. Rentrant sous la pluie fine et drue. Désagréable dans le col et salit les cheveux. Et puis, je ne sais comment, déchirant cette aube de chagrin comme un dieu-soleil aux mains d’or, l’impulsion souveraine m’a traversé le cœur. Ma main gagna fébrilement la poche gauche de mon pantalon, la droite, sentit le relief de ma carte bleue, s’apaisa, je me mis à songer avec plus de ferveur à la brillante folie qui s’imposait à moi. Je gagnais les caisses.
Le moi préposé aux pleurs de joie devait bien larmoyer. A son tour. Devant cette boite ineffable aux contours noirs et délicieusement trapézoïdale. Qui exhalait une chaude odeur de… jambon fumé et de cheddar et de tomates confites et d’oignons revenus doucement enlacés par les croquantes feuillettes de salade et cette sauce, comment s’appelle-t-elle, couronnés par du pain toasté d’une main de maître, Smoked Bacon & Cheddar Double Angus, à n’en pas douter, j’ai oublié cette période de délectation préliminaire, si rapidement j’eus les saveurs effrénées entre langue et palais, je mordais à grandes bouchées dans le sandwich, j’étais bouleversé, j’en perdais mes repères et mes morsures frénétiques ressemblaient souvent à de vifs baisers brûlants, dans l’intimité de mes sentiments confus et de ma faim en plein assouvissement. Mastication obscène ! Et l’homme s’accomplit pour toujours dans cet instant intouchable.
C’était un repas de fin des temps
Je m’y étais jeté à corps perdu
Eperdu sous Satan
Croâ noirs
Croâ champêtres
Je cherchai malgré moi un sommet retiré
Un corbeau au-dessus dans le noir
Maudit mon ombre étirée
Croâ noirs
Croâ champêtres
Qu’importe si après ça,
Ce dernier repas peut-être,
Je finis sur une croix.