Magicomite
La théière est en train de bouillir, mon vieux fauteuil à bascule n’attend que moi pour commencer à grincer doucement, et j’ai même déjà prévu le livre que j’allais feuilleter d’ici à l’heure du repas. Oui, mesdames et messieurs, l’après-midi s’annonce ra-di-eux. Sifflotant un air enjoué, j’attends que le thé soit prêt puis, n’y tenant plus, je tends la main vers le morceau de chocolat posé sur la table de ma cuisine auquel je pense depuis plus de trois heures.
À l’instant où je l’effleure, il disparaît.
Nom d’un bégomane en rut ! C’est pas vrai, ça recommence… À chaque fois – chaque fois ! – ça me la fait. La choucroute, décidément, ça ne me réussit pas. Ni le taboulé, d’ailleurs : la dernière fois que j’en ai mangé, tous ceux qui me regardaient droit dans les yeux se changeaient en statues de charbon. J’ai dû porter des lunettes noires pendant un mois, et en plein hiver, s’il-vous-plaît. Un vrai cauchemar, surtout pour aller préparer mes potions de soirs de pleine lune près du puits du village.
Bon, et mon morceau de chocolat, dans tout ça ? Je le voulais vraiment. La matinée a été entièrement consacrée au plâtrage de la patte de Moumouch, mon cerbère de compagnie, qui a eu la bonne idée d’aller s’aventurer seul près du Ravin du Trépas. Et une patte de cerbère, laissez-moi vous dire, ça prend du temps et de l’énergie à plâtrer.
Je ne sais plus où il est. Le chocolat bien sûr, pas Moumouch. Est-il simplement devenu transparent, ou bien s’est-il volatilisé ? On n’est jamais sûrs de rien, avec ces accès de Magicomite. Le plus exaspérant, c’est d’avoir à deviner chaque fois ce qui vous est tombé dessus. Il va falloir que je tire tout ça au clair.
Tout ça me rappelle aussi cette fameuse fois, il y a quoi, trois ans ? Ou cinq plutôt… Bref, cette fameuse fois où je ne parvenais plus à marcher normalement à cause de bonds de deux mètres intermittents. Tant qu’on est en pleine cueillette au milieu des champs, ça va. Mais quand je rendais visite à mon amie Betsy dans sa grotte, je m’assommais sur son plafond dès les premières minutes. C’était gênant. J'ai mis du temps à comprendre que c'était quand je marchais sur une pierre, ou même un caillou.
Concentration, ma fille, concentration ! Je me dirige vers une étagère et me saisis d’un mouchoir rouge, dans l’idée d’en recouvrir le morceau de chocolat pour voir s’il est toujours là. Idiote ! Le mouchoir disparaît aussitôt. Bon, bonne nouvelle, j’en sens toujours le tissu doux et soyeux rouler sous mes doigts, il est juste invisible, pas désintégré. Il va falloir que je fasse attention à ne pas le lâcher n’importe où. C’est un de mes préférés, ça me ferait de la peine de ne pas le retrouver.
Oui mais, eh ! Ça va vite devenir fatiguant de garder en main tout ce que je touche de peur de le perdre. Non ? Je vais vraiment devoir prendre garde à ne surtout pas toucher Moumouch. Le porter en permanence, lui, je me vois mal.
Une corneille ricane dehors. Elle va voir ce qu’elle va voir, je n’ai pas dit mon dernier mot. Je m’approche de la table et lâche le mouchoir au-dessus de l’endroit où je mets tout mon bric-à-brac-dont-je-ne-sais-pas-quoi-faire-là-tout-de-suite-mais-qui-pourrait-s’avérer-utile-un-jour-ou-l’autre.
Mais un mystère entoure toujours la localisation de ce morceau de chocolat. S’il avait commencé à fondre, avec cette chaleur ? Il faut que je le retrouve tout de suite, ce serait trop dommage. Je me poste face à l’endroit où je me souviens l’avoir déposé et je plisse les yeux, en essayant de voir les choses au travers du filtre de mes cils, pour le faire réapparaître. Cuisant échec. J’approche mon visage de la table, et je souffle très fort. Toujours rien. J’ai trop peur de toucher la table pour essayer de m’en emparer directement. Une table invisible, il ne manquerait plus que ça !
Les poings sur les hanches, je commence à réfléchir. Bon, et maintenant, Nacornadette, tu fais comment ? Je vais devoir aller chez un toubib, ça c’est sûr, mais pas avant d’avoir mangé mon chocolat. Ça va déjà être suffisamment pénible comme ça d’aller voir l’autre ahuri, sans avoir le ventre vide en plus. Il faut que je trouve quelque chose que je peux me permettre de faire disparaître sans… Ah, tiens, un couteau. Oui ça, ça va le faire.
C’est avec la plus grande circonspection que je m’approche du couvert, puis le saisis délicatement entre mon pouce et mon index, en prenant soin de ne rien toucher d’autre. Il semble aussitôt s’évaporer, mais j’en sens encore le métal froid dans ma paume. Je me tourne de nouveau vers le coin de table où devrait se trouver la sucrerie tant convoitée, je passe le couteau à quelques millimètres de la surface inégale de bois sombre, et sens tout à coup une légère résistance. La langue dépassant un peu des lèvres, comme toujours quand je suis concentrée, je pousse le morceau de chocolat invisible jusqu’au rebord de la table, et le fais tomber sur mes doigts, quelques centimètres plus bas.
Victoire ! Nanette, tu n’as pas encore complètement perdu la main. Je savoure avec bonheur le fruit de mon ingéniosité. Du chocolat noir à l’extrait de barsogne. Un pur délice. Je le laisse fondre sur ma langue par petits bouts, avant de le déglutir presque langoureusement. Dehors, le soleil poursuit sa course entre les arbres. J’entends une souris trottiner au-dessus de ma tête.
De troubles pensées me rattrapent cependant vite. Comment vais-je me sortir de ce pétrin ? Les statues de charbon, j’avais pu gérer, avec l’aide de Betsy. On avait fini par rendre leur mobilité et leur apparence à toutes mes victimes, même si ça avait été à coups de crème de bouse de minotaure. Mais là, s'ils s’évaporent purement et simplement, ça va être une autre paire de manches. Le Maire de Thyninville ne sera pas aussi conciliant, cette fois-ci, je le sens. Dernièrement, je lui ai rendu la peau couleur violette à cause d’un sort mal exécuté. Je voulais juste lui rendre service en le délivrant de cette mauvaise toux qu’il trimballe depuis un mois, mais un Putripétard a explosé tout près au moment de lancer le sortilège, et ça m'a déconcentrée. Je crois qu’il n’a retrouvé sa couleur d’origine qu’avant-hier.
Dommage, l’un dans l’autre, je trouve que ça lui allait bien.
Une idée me fait brutalement pâlir. Et moi ? Suis-je encore visible ? Techniquement, je suis en permanence en contact avec moi-même. Je me précipite vers le petit miroir de l’entrée, bousculant une étagère de grimoires au passage, et effleurant sans le vouloir un bouquet de roses fanées qui pendait du plafond. Si ça continue comme ça, je n’aurai bientôt plus rien dans ma maison.
Non, tout va bien. Mon reflet – par le grand fouillamini, ce sont des rides que j’aperçois au coin de ces yeux ? - m’adresse un sourire, immédiatement remplacé par une grimace. Mes cheveux châtains frisés parsemés de fils argentés et mes pommettes roses trop rondes ne disparaîtront pas si facilement. Mes vêtements non plus, bien que je ne comprenne pas pourquoi. En théorie, ils devraient aussi…
Trois coups secs sont frappés à la porte d’entrée, suivis par son long grincement plaintif. Cette porte est une feignasse. Essayez de la pousser ne fût-ce que d’un demi-centimètre, et vous l’entendrez gémir et protester contre cet excès de travail dans toute la forêt. Mon amie Germesine entre sans autre forme de procès, à mon grand soulagement : si j’avais dû toucher cette porte pour lui ouvrir moi-même, bonjour l’intimité à l’avenir !
- Nacornadette ! Que fais-tu donc là, plantée comme une gargouille dans ton hall d’entrée ?
Mon amie a toujours le mot pour faire plaisir.
- Germesine, tu tombes bien, j’ai besoin d’ai… Non ! Ne t’approche surtout pas de moi !
- Pardon ? C’est comme ça qu’on accueille une vieille copine ?
- Excuse-moi Germesine, mais je me trouve dans une situation…
- Oh, non. Ça recommence ?
Elle recule aussitôt de deux pas prudents. Je hoche piteusement la tête. Je ne lui en veux pas. Elle a fait partie des statues de charbon. Elle dépose son panier rempli de plantes fraîchement cueillies et penche la tête sur le côté, comme pour m’évaluer. Ses boucles rousses tombent sur son visage rond et avenant, mais elle ne semble pas s’en rendre compte. Les mains sur les hanches, elle m’observe comme si mes dents allaient soudainement lui sauter à la figure.
- Qu’est-ce que c’est, cette fois-ci ?
Un soupir m’échappe, tandis que ma main se tend vers une plume à écrire que je n’utilise plus depuis deux ans – elle est fendue de haut en bas – posée sur la desserte de l’entrée. Je n’ai pas encore senti son léger contact duveteux qu’elle a déjà disparu. Germesine sursaute.
- Par la queue d’un flombidis. C’est de mieux en mieux, dis-moi. Ça dure depuis quand ?
- Juste avant ton arrivée. Mais c'est toujours là, ça devient juste transparent.
Elle saisit avec précaution la plume invisible que je lui tends et la fait rouler entre ses doigts, sourcils foncés.
- Il faut aller voir Donninghall. C’est une urgence.
Je croise les bras, l’air boudeur. Je suis en froid avec le docteur (prononcer « Dooct-euur ») Donninghall depuis qu’il a traité Moumouch d’immonde bête infernale suite à un simple malentendu. Mon cerbère n’avait rien à voir là-dedans. Il n’avait qu’à pas laisser ses canaris en liberté dans le…
- Nacornadette Wigglapuff ! Grogne mon amie, voyant mon expression. Tu vas aller voir le docteur, n’est-ce pas ? Ou tu veux finir par être expulsée du village ou par devoir vivre le restant de tes jours dans une maison transparente ?
- Oui, oui, bon… J’irai le voir.
- Non. Nous allons aller le voir, tout de suite.
Elle parvient finalement à me faire céder. Suivant mes instructions, elle emballe quelques effets dont je risque d’avoir besoin – de la poudre de flourneille, un morceau de bois d’agacea et ma baguette magique, entre autres - dans mon sac, dont elle se saisit.
- Où est ton balai ?
- Je ne peux pas le prendre, il deviendrait invisible.
- Tu sais combien de temps il y a à pieds, d’ici à chez Donninghall ?
- Je partirai tôt dès demain matin, tu n’as pas à m’accompagner, je…
- Oui, oui, et mon derrière est en or. Nous y allons à deux aujourd’hui, point. Ton balai date des Grandes Clabuses, de toute façon, il t’en faut un neuf.
Elle cherche l’objet de l’œil, le repère et va le chercher de trois grandes enjambées toutes germesinesques. Elle me le tend, accompagné d’un regard qui ne me laisse pas vraiment le choix. Je me saisis du manche et, l’instant d’après, je suis toute grotesque à tenir en l’air un objet imaginaire.
Germesine m’ouvre la porte et la ferme derrière moi, à ma demande. Nous enfourchons nos balais et nous mettons en route. Tandis que nous survolons la forêt, je vois ma compagne de route tourner discrètement la tête vers moi à intervalles réguliers, puis se détourner en étouffant un petit rire. J’en comprends vite la cause : mon balai n’est effectivement plus dans sa prime jeunesse, et il accomplit son devoir avec force explosions et pétarades. De loin, maintenant qu’il est invisible, ces bruits mélodieux doivent sembler provenir de moi.
- Germesine, tu n’es qu’une gamine.
- Excuse-moi, Nacornadette.
Mais son sourire ne disparaît pas pour autant. Je m’enferme dans un silence de dignité blessée durant toute la suite du voyage.
Nous arrivons finalement, après vingt bonnes minutes de vol, sur le seuil du docteur Donninghall. Sa maisonnette rouge sang, engoncée entre des massifs de plantes carnivores vert pétant et des haies turquoise de narractes, est tout sauf accueillante. Les rideaux des fenêtres sont tirés, les coins des chambranles sont tous occupés par de grosses araignées velues, et le chat qui dort au pied des marches du perron vous regarde passer avec trois yeux jaunes tout simplement machiavéliques.
Il a de la chance d’être le seul médecin à la ronde. Je ne connais personne dans tout Thyninville qui l’apprécie.
Germesine sonne à la porte, et il ne faut attendre que quelques minutes avant que la silhouette malingre de Donninghall nous ouvre, le crâne surmonté de son immonde chapeau pointu orange – il sait pourtant pertinemment que ce n’est plus à la mode depuis les Grandes Clabuses !
- Dooct-euur Donninghall, commence-t-il en s’adressant à un point situé une dizaine de centimètres au-dessus de nos têtes, comment puis-je vous serv…
Son regard rencontre alors le mien, et son masque souriant tombe instantanément. Oh que je le déteste, ce visage émacié aux sourcils hautains et aux lèvres inexistantes. Le docteur me fait penser à un phasme, avec ses manières lentes et étudiées.
- Oh… fait-il, avec la mine de quelqu’un qui vient d’avaler une limace.
Je réprime un grognement. Germesine intervient.
- C’est une urgence, docteur, vraiment.
Il renifle bruyamment.
- Évidemment. Entrez.
C’est étrange, nous sommes ses seuls patients. Il nous fait directement entrer dans son bureau, et me fait signe de m’asseoir face à lui. Je refuse poliment.
- J’insiste, dit-il en fronçant les sourcils. Je n’aime pas être pris de haut.
Je le regarde droit dans les yeux, avant de me décider. Tant pis pour lui. Sans quitter son regard, je m’approche lentement de la chaise, me tiens debout devant elle quelques secondes puis, toujours aussi posément, en saisis les accoudoirs et m’assieds.
Les yeux du médecin s’écarquillent.
- Je vois, dit-il.
Je hoche la tête. Même à moi, ça me fait bizarre d’être assise sur de l’air. Il grommelle, me pose des questions sur cette fameuse choucroute que j’ai mangée la veille, et ce que j’ai bu avec, sur les gens que j’ai vus récemment et j’en passe. Il m’examine rapidement, en prenant soin de ne pas m’approcher à plus de quinze centimètres. Enfin, il se saisit de sa baguette et marmonne une incantation en la pointant sur moi. Mes mains commencent soudainement à illuminer toute la pièce d’une vive lueur verte. Le médecin hoche doctement la tête et se rassied. La lumière disparaît. Il saisit une ordonnance et commence à la rédiger.
- Bon, dit-il distraitement, et cette saleté de clébard, vous avez fini par le faire piquer alors ? Ou mes canaris ne vous suffisent pas, et vous attendez qu’il finisse par engloutir le pied de quelqu’un ?
Je vois instantanément rouge – comment ose-t-il s’en prendre à mon Moumouch ?! - mais je sens bien que je suis en position d’infériorité. Je ne réponds rien. Donninghall relève ses yeux couleur de boue vers moi et me nargue l’espace d’une demi-seconde, puis finit d’écrire son ordonnance.
- Voilà, dit-il enfin en tendant la feuille à Germesine. Une potion à prendre, trois fois par jour pendant une semaine. Dès la première prise, les choses devraient cesser de disparaître autour de vous. Et celles que vous avez déjà fait disparaître réapparaîtront dès que vous les toucherez de nouveau. Mais attention, il n’y a que vous qui puissiez le faire.
- C’est-à-dire ?
Mon ton soudainement très (trop) intéressé ne l’alerte heureusement pas.
- Tout ce qui a disparu restera invisible tant que vous ne le toucherez pas de nouveau, après avoir bu la potion.
- Ah bon ? Ça, c’est une bonne nouvelle. Eh bien dans ce cas, je vous laisse.
Je me lève brusquement et lui tends la main. Par réflexe, il la saisit. Germesine et moi entendons une longue plainte de frustration provenir de l’espace vide qu’il occupait un instant auparavant.
- Au revoir, docteur !
C'est en décochant un sourire éclatant à l’étagère devant laquelle la tête de Donninghall se trouvait il y a quelques secondes que je me dirige vers la sortie.
- Quoi ? Non, attendez, revenez, vous ne pouvez pas… ! Me répond l’étagère en question.
Un grand bruit retentit, des feuilles tombent par terre, et j’entends des pas précipités se ruer vers moi, mais je fais signe à Germesine de se dépêcher. En moins de temps qu’il ne faut pour le dire, nous courons vers nos balais, les enfourchons et sommes en l’air, hors d’atteinte.
Germesine se tourne vers moi, hilare :
- J’espère vraiment que c’est ton dernier accès de Magicomite, parce que Donninghall ne voudra plus jamais te revoir après ça !
- Tant mieux. Tant qu’il refusera de me voir, personne ne le verra plus non plus !