Rue Chateau d'eau. Après-midi chaud. Cette petite m'agace le coin de l'oeil mais je ne fais rien pour m'en détacher. Elle fume sa clope, bavarde dans la touffeur de l'après-midi, pour tromper l'air qui s'ennuie entre les corps compromis.
Elle prend la pose, le coude planté dans le creux de la hanche, l'avant bras rejeté sur le côté, la cigarette dans la main retournée avec une négligence calculée. Sur son corps arrêté, son visage est tout en mobilité. Elle pitche sa dernière soirée. Non. Cette intensité... elle argumente.
Face à elle, assis sur son scooter rangé, un mec, hâlé juste ce qu'il faut, déploie ses atours - lunettes de soleil, moue les lèvres un peu avancées, l'air sûr de lui, sourire blanc carnassier, un brin forcé. Mais il la suit avec attention. Ce qu'elle dit, il l'enregistre.
Elle ne le regarde pas, le buste légèrement tourné de mon côté, elle égrène un interminable chapelet de mots. Ceux qu'elle a sur le coeur? Elle ne l'examine que pour porter ses coups, à intervalles réguliers. Elle s'anime, change d'appui, agite les mains pour chasser la fumée qui paresse dans l'air, d'un mouvement saccadé.
Il se passe la main dans ses beaux cheveux noirs bouclés - pas cet acte d'appel, la tête légèrement rejetée en arrière pour mieux offrir le visage, non. Il plonge son visage dans ses mains, qui remontent dans sa chevelure, jusque dans sa nuque, dans un geste de lassitude, de reddition.
S'ils étaient dans un appartement, soustraits au regard des gens, il y aurait peut-être plus de démonstrations, moins de retenue. Mais cela ne donne que plus de force aux manifestations furtives de leurs émotions.
Il parle à présent, le cou avancé, une main légèrement tendue vers elle, pour capter son attention, pour souligner sa conviction. Elle l'esquive du regard, qui se perd dans le lointain, et du corps, toujours détourné, un bras replié sous sa poitrine, l'autre à demi pendant, avec la cigarette qui se consume dédaigneusement.
Et voilà qu'elle part, après une courte phrase et un hochement de tête courroucé. Elle disparaît au coin de la rue, d'un pas décidé.
Pendant toutes ces minutes, son corps mince, serré dans une courte robe sombre, semblait trembler derrière le voile du contrôle. J'ai eu très envie de la voir se libérer, pleurer, crier... Ou lui peut-être.