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Nette.
Si nette que je m'arrête et pose le carton que je porte péniblement sous le bras. Là, sur le trottoir en déliquescence d'une route étroite et pentue de quartier résidentiel, bordée d'arbres qui forment un tunnel sur une cinquantaine de mètres, sorte de cavité qui me rappelle la grotte aux chauves-souris de mon enfance, je m'arrête. Au bout, l'on aperçoit un morceau de baie un kilomètre ou deux en contrebas, la rue après s'être bombée sous sa voûte arboricole redescend et la grotte comme une longue-vue laisse apparaître en son fond une portion infinitésimale de ville avec au milieu un morceau de baie qui lutte pour occuper un peu d'espace dans le patchwork de tissus urbains. La baie dans ma tête s'agrandit jusqu'à ce que je me retrouve assis en tailleur sur la plage et que je te voie, nette, sortir de l'eau. Sans approximation. Je me retrouve projeté au bord de l'eau et je te vois.
Je serais un menteur de prétendre que je t'avais oubliée. On pourrait toutefois aisément penser qu'en même temps que j'aie décidé de faire fi de ces fils de putes, ton image ait disparu, la perspective de la Bretagne se soit disloquée, comme si dans le ballottement violent et incertain que tout ceci avait produit, ton destin — ou plutôt devrais-je dire, le destin de ton image dans ma tête — se soit trouvé lié au leur... je serais un menteur car j'ai continué, ici et là mais tous les jours, à considérer ton visage imaginaire entre deux rangées d'escaliers où la blancheur d'un carrelage s'avérait propice à te faire apparaître comme un point-virgule pour séparer deux questionnements, tes yeux noirs en sandwich entre deux pensées disjointes qui pourtant tentent de se réunir en un rêve éveillé, en un unique escalier, droit, sans contour susceptible de mimer ton sourire aussi énigmatique que la clé de fa que j'ai quand même fini par me faire tatouer.
Mais, comme toute pensée qui se respecte, tu étais trouble.
Détachée. Une apparition qui, à la façon d'un abat-jour, venait discrètement adoucir une préoccupation métastasée, une couleur agréable en arrière-fond d'un paysage nébuleux dont le premier plan insondable happait mon esprit figé, concentré sur la nécessité de reconstruire mon identité sur les vestiges de l'éventualité déchue.
Te revoilà donc, parachutée out of nowhere en même temps que tes mots qui me reviennent, ceux de ce jour où tu m'as parlé de ta baignade de la veille dans une petite crique au fin fond de la Bretagne, ta description à la fois drôle et pudique de ta baignade maladroite, où tu m'expliquais que la dernière fois que tu avais vu la mer remontait à ton enfance où tes parents ne te laissaient pas t'aventurer dans l'eau sans tes brassards couleur orange easyjet. En réalité, je soupçonne le mauvais roman que je lisais il y a quelques minutes dans le bus — avant de sortir avec le carton contenant ma chaise-longue nouvellement acquise sous le bras — d'avoir orchestré ton retour au premier plan de mes pensées, roman où il était question d'un marin breton qui vivait une histoire d'amour à l'eau de rose avec une Vietnamienne, empreint d'une bonne dose de patriotisme régional et d'autres conneries, de peinture, de marins qui opéraient sur une mer prétendûment lisse (qui peut sérieusement prétendre que la mer est lisse ?), haha, un roman de boulevard qui t'aurait fait siéger à nouveau dans une partie inconsciente de ma tête avant que la vue de la baie ne te dénonce pour de bon, qui plus est en revenant d'être allé acheter une chaise-longue, tu admettras que ce n'est pas très flatteur ?
Tu m'expliquais donc ta baignade, souviens-toi, exagérant sans nul doute la maladresse de tes gestes ; il semble que parler de toi te soit si difficile qu'une bonne dose d'humour s'avère toujours nécessaire, raffinant la matière brute de ta gêne pour en faire quelque chose que tu penses plus digeste, comme on allongerait un ristretto pour alléger la secousse que provoque son absorption. Je revois cette scène que je n'ai pourtant jamais vue, ce que la précision de tes descriptions rend facile voire naturel, ou plutôt devrais-je dire que j'entends cette scène, c'est ta voix qui désormais me livre ces quelques phrases que je connais par coeur, ta voix, mais que pourrais-je dire de plus de ta voix que ce que j'en ai déjà dit ? J'avais sans grande conviction je le concède adjoint l'
éventualité aux
aigus, et ce n'est que plus tard que l'évidence avait infusé en moi, me pressant d'y ajouter
aqueux, j'avais alors su que c'était ça, ces trois mots réunis pour résumer le récital de ta voix. Oh, quelle prétention que celle de croire que quelques mots suffisent à se superposer à une musique, même si c'est là mon rêve de toujours, que les mots recréent la musique, et c'est l'impossibilité même d'y parvenir qui donne aux mots leur raison d'être. Les mots, n'en attendons pas trop, même s'ils ont le mérite de te faire exister toi l'inconnue d'une équation qui n'a jamais été posée. Mais les remplacer par une voix, est-ce vraiment la solution ? Quelle bien grossière attitude que de réduire ta personne et ce que ses mots d'avant les fils de putes ont dévêtu en moi à quelques vibrations, car dans le fond, est-il quelque chose de moins fiable que la voix, est-il quelque chose qui défigure plus les mots que la parole ?
Au lieu de bifurquer à gauche après la grotte pour déposer mon acquisition, je décide de poursuivre en ligne droite et parcourir ce kilomètre ou deux jusqu'à la baie en contrebas, ce qui me force à traverser un quartier de Santiago rongé par la drogue et les gangs. Peu importe, personne ne s'en prendra à moi, tout au plus me volera-t-on mon portefeuille ce qui sera un moindre mal ; ici on ne tue que ceux des autres gangs, et de son propre gang parfois. On tue son frère, pas l'étranger. Règlements de compte. Les rares fois où j'ai traversé ce quartier, on me dévisageait d'un air méchant ; aujourd'hui il semble que même la méchanceté ne tienne plus sur les visages qui me voient me mouvoir difficilement avec sous le bras une chaise-longue (de dimensions comme on s'en doute comparables aux miennes) concassée dans un carton, on me fixe d'un regard qui ne peut être autre chose que méchant puisque c'est tout ce qu'on croit savoir fabriquer dans ces quartiers, de la haine et de la méchanceté, mais comble de l'amusement, ayant conscience du ridicule de la situation, je ris à la vue de ces regards, non pour me moquer d'eux, mais pour me moquer de moi-même qui trimballe tant bien que mal une chaise-longue sous le bras, et ainsi je provoque leur rire à eux aussi, de concert nous rions, les trafiquants ce jour-là adoptent un rire complice, incapables qu'ils sont de conserver cette méchanceté de façade lorsqu'ils me voient passer ; en plus, ce matin en quittant mon appartement, obnubilé par mon désir subit d'acquérir une chaise-longue pour agrémenter les beaux jours qui s'annoncent, j'ai oublié de mettre ma ceinture sans laquelle même un short peine à tenir en place, et remonter à intervalles réguliers un short en portant simultanément un carton surdimensionné s'avère être une opération délicate digne des plus grands acrobates, croyez-moi je ne serais pas surpris qu'un diplôme soit nécessaire pour distinguer les personnes dont les aptitudes à la tâche méritent d'être relevées en vue d'usages futurs. Voilà donc les trafiquants et autres tueurs qui troquent la méchanceté habituelle de leur regard pour rire avec moi, petit clown que je suis à me décider coûte que coûte de m'approcher de cette eau avec un carton contenant une chaise-longue sous le bras et un short classé hautement instable, cette eau où tu es apparue comme une providence avec une élégance qui tranche sans doute, à t'en lire, avec la réalité de tes pataugements.
Arrivé à destination, le souffle haletant, je déposerai le carton sur la plage, ne sachant si c'est la chaise-longue ou moi qui suis plié de rire, quelle idée insensée, celle de faire un tel détour, juste parce que tu as décidé de venir occuper ma cervelle à nouveau, oh ce n'est pas vraiment toi dans le fond, quelque chose me dit que tu es relativement indifférente à moi, c'est moi et cette continuité de l'éventualité, je déposerai comme je le disais (quelques morceaux de phrase plus haut) ce carton sur la plage en laissant échapper un mot issu d'un vocable peu distingué, traduisant mon soulagement et trahissant mes origines, je me coucherai ensuite dans le sable sans faire très attention à l'alentour, constatant vaguement qu'il s'agit d'une plage où les chiens sont autorisés, ou peut-être devrait-on dire
encouragés, il s'agit d'une plage où tout propriétaire peut aisément se promener avec son clébard pour que celui-ci jouisse d'une baignade dans l'eau claire et limpide d'une mégapole où l'air abrite une collection de métaux lourds d'une richesse indiscutable, plage bénéficiant d'espaces aménagés pour que les canins bien éduqués puissent se délester d'une petite clé de fa de matière fécale et d'autres rejets à la géométrie fantaisiste. Plutôt que de somnoler tout en bronzant — je n'ai pas précisé que le soleil se faisait violent, je pensais que mentionner l'achat d'une chaise-longue suffisait à présupposer que ça tapait grave — et de rêver à je ne sais quoi comme le voudrait un récit un tant soit peu envoûtant (et dont l'action se déroulerait dans un endroit géographiquement plus éloigné d'un carré de sable réservé à la toilette canine), j'appellerai Mohamed, 16h à Santiago, 22h à Châlons-sur-Saône, pour sûr il ne sera pas encore couché.
- Momo ?
- C'est tous des fils de putes, dira-t-il avec son fort accent.
Nous éclaterons de rire, il faut dire que le lendemain de cette fameuse soirée où je n'ai cessé de répéter cette phrase en boucle, Mohamed et son côté taquin intarissable m'auront ressorti la phrase en permanence, au point de presque me contrarier par instants, se rendait-il compte de ce que ça représentait, de la vie à laquelle je renonçais, de l'éventualité égorgée, plus de corps, ni de gorge, mais cette voix pourtant toujours cette voix ? D'ailleurs, parlons-en encore de cette voix puisque même tes mots ne sont pas parvenus jusqu'à moi depuis, il ne me reste de toi que tes anciens mots, vierges de ta voix, aurais-je rêvé tes mots, aurais-je rêvé ta baignade, devrais-je les relire en italique comme des didascalies, des notes de bas de page ou autres pensées d'un personnage avec qui la boussole s'amuse ? Pourtant cette voix j'ai la conviction de l'avoir entendue, je n'ose plus l'entendre, je me rappelle tes douces injonctions alors que je m'étais isolé dans une chambre en plein Paris, pensant que je me tatouerais une clé de fa, puis que je t'inviterais à prendre un verre.
- C'est pour ça que je t'appelle. Enfin pas exactement, corrigerai-je, me rendant compte que le lien entre ces fils de putes et ta voix n'a de sens que dans le réseau (compliqué et souvent aussi incohérent qu'illogique) de mes pensées. Momo tu te rappelles ?
- Je me rappelle quoi ?
Je me rendrai subitement compte du grotesque de la situation, te revoir, si nettement, entendre à nouveau les sinusoïdes de ta voix qui s'entrelacent à la fluidité doucement ondulante de ce que tu racontes, et que ça m'apparaisse comme si évident, si percutant pour que je le dise à Mohamed, alors que c'est bien là une expérience de mon propre esprit, si dure à décrire, à expliquer, subitement je me rendrai compte à quel point j'aurai l'air con, heureusement Momo ne juge pas.
- Kara ?
- Oui, Kara, mentirai-je.
- Alors, tu l'as vue ?
- Kara elle est mariée, elle veut juste parler français, mais je me suis quand même tatoué. La clé de fa.
- Vraiment t'es grave.
- Je sais que je suis grave, c'est un secret pour personne.
Il éclatera de rire, pensant que j'avais surtout envie de l'appeler, ce qui dans un monde idéal devrait être le cas, malheureusement la confortable solitude dans laquelle j'aime prendre mes aises (même si j'ai fait un grand pas en m'apprêtant à tolérer la compagnie d'une chaise-longue) me fait rapidement néantiser mes amis d'outre-Atlantique, et ceux-ci sont (Dieu merci) suffisamment sympas pour ne pas m'en tenir rigueur, haha, j'en ai de la chance me direz-vous, car quelle bien étrange attitude, non ? les oublier eux, mais ne pas t'oublier, toi l'Imaginaire, rejeton de mes pensées délabrées, survivante jamais née, perspective éternelle. Quel délicate sensation j'ai éprouvée lorsque Kara m'a appris qu'elle souhaitait juste parler français, il aurait été regrettable que tu disparaisses aussi facilement, juste à cause d'un café, à n'en pas douter une force qui me dépasse a décidé que t'effacer de la sorte ne serait pas du jeu. Et puis, en rentrant au Chili, j'ai joué un blues sur un piano qui finissait sa vie pauvrement à Roissy dans le terminal 2E, en me levant pour retrouver ma porte d'embarquement un jeune couple affalé sur son siège, en phase de dégustation finale d'un paquet de chips, m'a fait cadeau d'un regard triste, ils voulaient que je continue, c'est beau un blues pour accompagner l'enterrement d'un paquet de chips. Depuis cet épisode mon rêve de musicien de rue a disparu dans l'avalanche de pensées que je m'efforce d'entasser méticuleusement, d'ordonner comme des tranches de charcuterie, à la recherche d'une nouvelle systématique distincte de tout ce qui paraissait, logiquement, préparer ce verre que je devais prendre avec toi.
Avec Mohamed, nous rirons, je finirai par raccrocher, parce qu'il faudra que je voie ça de près, que je te voie dans la baie, ta tête au loin dépasser, ce sourire que d'aucuns trouveraient enfantin mais que je trouve énigmatique. C'est bien là sans doute la clé de voûte de cette fascination sans queue ni tête, ce sourire que je ne comprends pas et qui donc me fascine, dont je suis pourtant l'auteur, comme toujours voilà que ce qui m'échappe en vient à m'enivrer, je serai là à regarder une baie en croyant que tu y nages dans ma direction, tu finiras par apparaître plus distinctement avec ce sourire qui n'existe pas, ce sourire qui n'est pas celui d'un humain, ce sourire asexué, lentement tes épaules sortiront de l'eau jusqu'à laisser apparaître tes petits seins.
Tes cheveux n'auront pas été mouillés, soudainement tu tourneras la tête et, raides, ils sembleront se tordre comme une pensée qui s'affinerait sous l'effet d'un stimulus, peut-être qu'en exagérant le mouvement c'est une tresse qu'ils finiraient par former, s'agençant en une structure à mi-chemin entre l'oeuvre d'art et la construction fractale, comme quelque chose qui se précise, s'enroule autour d'un matériau qu'il s'approprie avec de plus en plus de frénésie et de précision ; pourtant ils resteront raides tes cheveux et n'oseront que momentanément, alors que je te verrai sortir de l'eau et marcher dans ma direction, masquer ce sourire qui lui, restera immobile, comme si tes nerfs faciaux étaient atteints, comme si mon imagination seule ne pouvait s'autoriser à t'affubler de trop de mouvements inconnus, de peur que si, véritablement, tu finis un jour par devenir autre chose qu'une pensée, de peur que si un jour l'éventualité devient réalité, la copie de toi que j'aurai alors en face de moi ne jure avec celle que j'ai façonnée, et ne te détruise à tout jamais.
Tu prendras place à côté de moi et je fermerai les yeux. Je me réveillerai quelques minutes plus tard, en train de caresser un carton de chaise-longue.