Le Monde de L'Écriture
Coin écriture => Textes courts => Discussion démarrée par: Patrick le 07 Juillet 2018 à 16:03:58
-
Adeline a vingt-trois ans ans, un bon mètre soixante-dix, cheveux plutôt courts châtains clairs, coiffés d'une mèche délicieuse lui barrant le front, lunettes devant des yeux verts pâles. Jamais en pantalon, sa jupe avantage sa taille qui toujours m’obsède, je l’ai déjà dit mais c’est normal puisque justement elle m’obsède, et je ne vous parle pas de ses jambes !
Ou plutôt si.
Elles sont longues, galbées, moulées, façonnées dans le marbre. Voilà.
J’ai failli oublier ses mains parfaites, fines, toujours vernies, pas une veine, enfin si évidemment mais à fleur de peau, lisse comme du sable. Idem pour ses pieds souvent glacés qu’elle m’abandonne et que je mendie à réchauffer les matins d’hiver au travail, quand le hasard me fait une fleur en nous installant à un poste commun pour une heure ou deux.
Démarche légère sans être trop altière, elle a su garder une simplicité étudiante où la femme tarde à éclore pour ne pas trop se dévoiler.
La voix suave, un peu trop grave, seule, montre une note définitive, contrastant gentiment l’ensemble d'une imperfection qui rassure.
Son caractère est calme mais déterminé ; elle se fâche sans hausser la voix. Bon public, elle rit de bon cœur aux plaisanteries qui passent, et ne cesse de sourire que pour souffler délicieusement sur sa mèche, et encore, parvient-elle dans ses meilleurs jours à faire les deux à la fois.
Adeline souvent nous relate ses fiançailles contractées, de manière très officielle, avec un sportif dont elle partage déjà la vie. Je dis déjà car elle est d’une famille nombreuse et plutôt conformiste qui aurait pu juger cette cohabitation moralement prématurée, mais rien à notre connaissance n’aura su troubler la paix d'une maison unie dont elle nous parle avec amour et jamais les yeux secs.
Je pense pouvoir associer Adeline et le personnage de Martine dans les BD pour enfants. Petite fille idéale et sans taches dans un milieu aseptisé où de braves gens blancs se disent bonjour dans une ville sans crottes de chien, comme la rue du Labrador de Tintin.
Nulle ironie, j’aimerais tellement y vivre.
Heureusement, Adeline est là devant moi sur le siège passager, je peux voir sa nuque gracile puisque les appuis-tête étaient à l'époque en option.
Le fiancé est au volant, jamais Adeline ne le qualifierait autrement , côté vielle France dont elle est fière. C’est la première fois que je le vois, beau, typé brun sud-ouest, gestes vifs, à la conduite nerveuse voire agressive, insultant le piéton trop lent, je me demande s'il le fait exprès. Elle, n’a de cesse de lui demander de se calmer. Un autre moi aurait fini le trajet en métro ; en plus, j’ aurais existé à ses yeux ; mais le petit grand garçon reste assis et ne se rebelle pas. Il se rappelle les "leçons de choses" du lundi matin à la petite école des années cinquante, pupitres et encriers, que même qu’il fallait pas secouer la table, surtout le lundi, où c’était plein, sinon flop ! Encre sur la blouse et engueulade à la maison ! On ne disait pas encore "Éducation Civique" et c’était bien dommage car, du temps du Général, le mot ne faisait pas sourire.
La maîtresse nous lisait une histoire brève qui se terminait par une morale qu’il nous fallait écrire avec pleins et déliés à la plume Bagnol et Fargeon.
Ce soir, guidé par le hasard, j’insiste encore et vous allez comprendre pourquoi, je prends une leçon de morale qui marque ma non-vie. L’épisode de la voiture se reproduit au-dehors et, de toute la soirée, Adeline n’a de regard que pour celui qui l’ignore. Elle laisse traîner sa main sur lui en nous parlant, sans cesser de sourire. Lui, nous snobe, superbe macho musclé aux sourcils noirs, ne dit mot, ou plutôt si, un moment il le fait, et ce ne sont que lieux communs d’écraseur de piétons.
Le fiancé n'est qu’un physique.
Rien chez moi de subjectif, la tablée entière au dîner en sera témoin: le fiancé d'Adeline est immature, soit, mais qui peut aimer un immature, sinon une immature elle-même !? Ta tiiiinnn.. !!
Le choc est rude.
J’imaginais mieux Adeline fiancée d’un Gary Cooper. Peut-être l’a-t-elle entraîné là où il ne souhaitait pas ? C’est possible. Peut-être se sont-ils copieusement engueulés avant ? Possible aussi, mais pas au point de planter toute une soirée. Simple dispute d’amoureux ? Je ne crois pas : comment imaginer un si jeune couple déjà discordant sur une concession aussi mineure qu’une sortie parmi tant d'autres ?
Le fiancé est immature, soit, mais ça ne m’arrange pas. D’abord, ce n’est que le hasard qui me le fait découvrir. Je vois pourtant Adeline assez souvent et nous parlons, mais sûrement se confie t-elle mieux à ses amies.
Ça me rappelle le jour où elle me demanda : "quel est ton type de femmes ?" je lui répondis « Toi »...
Erreur !
D'abord le doute.
Adeline rougit très fort à ma réponse, mais voilà, pourquoi rougit-elle ?
Est-ce la surprise ?
Est-ce l’émotion d’une quasi-déclaration ?
Est-ce la gêne d’une amitié trahie ?
Le manque de tact d’un mec lourdement prévisible que je ne devrais pas être à ses yeux ?
Si Adeline avait voulu se rapprocher de moi, elle n’eût pas besoin d'un artifice pour y arriver. Elle était tendre, souvent, il aurait suffi qu’elle le fasse une fois, sans me parler de son fiancé. Mais voilà. Pourquoi en parle-t-elle tant et avec tant d'éloges ?!
Et si Adeline doutait d’elle-même ? Pas une seconde je ne l’aurais crue avant cette soirée, et c’est bien ça que je me reproche, comment tant d’instants passés, sans jamais filtrer quoi que ce soit, avant la soirée cata ? La réponse est simple : j’ai toujours cru Adeline. Croire l’autre c'est s’en protéger en s’évitant de le connaître mieux afin de ne pas en ternir l’image qui nous arrange. Et bien sûr, par croire je parle de l’Autre dans son entier, pas seulement ses paroles, mais aussi ce qu’il nous renvoie par son comportement, sa façon d’être, de s’habiller.
La mettant sur un piédestal, je me suis moi-même dédouané de l’éventualité de la séduire, me protégeant ainsi d’une possible déception qu’elle ne soit pas l’être adulé. Et pour cause, qui peut bien partager la vie d’un immature sinon une immature ?
Croire l’Autre est une lâcheté. Une négation de soi. Un repli.
S’ouvrir à l’Autre c'est lui donner le choix de s’ouvrir aussi, ou pas, puis de l’accepter et par là même, de se voir soi-même, accepté ou non.
M’ouvrir à Adeline comportait le risque d'une seconde lecture d’elle-même alors que la première me convenait trop bien. J’adoptais la position de l’autruche, dont cette soirée finalement bénie, m’extirpa. N’étant pas à une erreur près, je ne suis pas homme à bousculer les autres, surtout ceux que j’aime, par peur qu’ils ne m'aiment plus. Voyant Adeline presque chaque jour, à aucun moment, je ne me sentis la superbe de lui suggérer que son mariage futur allait à l’échec. D’abord, parce que cela aurait été prétentieux,
ensuite parce que je n'avais été témoin que d’une seule de leurs soirées,
ensuite parce qu’elle ne me demandait rien,
ensuite parce que je ne pouvais pas décemment lui proposer d'échanger une immaturité pour une autre,
ensuite parce que si elle me cherchait elle savait où me trouver,
ensuite parce qu’elle continuait à nous parler des exploits de son toujours fiancé,
ensuite parce que, quand même, comment une jeune femme toujours aussi sûre d’elle aurait pu se tromper !?
Parfois rougissante, jamais bredouillante, le front haut, comment démarche aussi souple pouvait-elle se mouvoir vers un quelconque désastre ? Mille fois autour de moi ses talons frappèrent le sol sans jamais une fausse note.
C'est le hasard, encore lui, qui quelques semaines plus tard, m'éclaira pour mieux me plonger dans mes ténèbres.
Un jour de canicule, autour de la piscine de cet hôtel qui offrait à ma vue son corps trop blanc. Adeline me dit ce jour là s’être séparée de ce fiancé pour un autre encore plus beau.
Allongé dans l’herbe, je me sentis bien chauve...