Le front appuyé contre le dôme, Otohime laissa courir ses doigts pâles sur le verre criblé de gouttes d’eau. Au-dehors, il pleuvait à verse. Père n’était pas encore rentré, malgré l’heure tardive, et cela l’inquiétait.
C’était étrange de la part d’une simple machine de ressentir de l’angoisse, mais elle ne pouvait s’en empêcher, telle était sa nature. Paradoxalement, on ne l’avait jamais conçue pour un office semblable : les sentiments avaient éclos d’eux-mêmes dans sa conscience informatique, sans avoir été préconçus ou inculqués. Cette particularité la rendait unique parmi les siens.
Elle se détourna du morne paysage urbain que l’on devinait à travers la baie vitrée, afin de patiemment se rasseoir au piano doré, envahi par un lacis de lianes. Le vert et l’or, assortis à ses cheveux et à ses yeux. D’ordinaire, cet environnement l’inspirait, mais elle ne parvenait pas à donner forme à la quelconque chanson, aujourd’hui. L’anxiété la freinait, occupait toutes ses pensées – ou du moins, les logiciels qui accomplissaient un processus comparable.
Si son corps avait été celui d’une véritable adolescente, elle aurait poussé un long soupir de chagrin. Seulement, elle ne disposait que de cette enveloppe corporelle, un entrelacs de métal adouci, de plastique à l’apparence et au toucher proches de ceux d’une peau d’être humain, ainsi que de fils émeraude de nylon en guise de chevelure. Elle n’était qu’une coquille vide, une charmante poupée dotée d’une âme et d’un esprit vivants mais d’un corps inanimé.
A l’affût du moindre bruit, le menton légèrement levé, elle contempla la jungle qui s’étendait à l’intérieur de l’appartement.
Ici, elle se trouvait à la fois au cœur de tout, et isolée de tous. Père avait acheté ce gratte-ciel un peu avant sa création, et l’avait aménagé de manière à ce qu’elle n’ait jamais besoin de sortir, sauf pour ses concerts ou pour ses rares interviews. Elle échappait ainsi à la curiosité des journalistes, au harcèlement de ses fans, ainsi qu’à l’éventuelle brutalité de ses détracteurs. Tant de personnes étaient encore hostiles à l’idée d’un androïde qui serait capable d’art…
« Tu es la déesse des robots, ma chérie, lui répétait souvent Père. Ton nom lui-même signifie ‘Princesse du son’*, tu le sais bien. Et tu es la seule à être capable non seulement de chanter, mais aussi de créer. Tu es unique. »
En se souvenant de ces paroles, elle fredonna à voix basse le morceau qu’elle avait composé pour son créateur, le tout premier qu’elle n’eût jamais imaginé.
« C’est mon petit papa qui m’a inventée
Un robot, ou robotette
Un robot, ou robotette
Il m’a inventée… »**Certes, cet air enfantin existait déjà, mais la petite androïde avait été capable d’en adapter les paroles et d’y associer des émotions, simples, mais tout de même assez touchantes.
Plus tard, elle fredonna des chansonnettes de son cru, puis y ajouta des refrains, eux aussi de son ressort. Son concepteur lui apprit alors à jouer du piano, et ce fut dans une joie sans mélange qu’elle s’y adonna, passionnée. D’autres supports musicaux suivirent.
A la même époque, elle développa de vraies terreurs de fillette. Elle eut peur de l’orage, et venait se réfugier en pleurant dans la chambre de son présumé père. Elle imaginait de redoutables monstres qui la guettaient sous le lit ou derrière l’armoire et avait souvent peur des ténèbres. Mais ce qui frappait le plus le roboticien qui s’occupait d’elle, c’était sa capacité à l’aimer et à l’appeler « papa », sans jamais avoir été programmée pour cela. Elle paraissait d’ailleurs préoccupée par ce sujet. Elle n’avait parfois de cesse de lui demander, sans discontinuer: « Et toi ? Est-ce que tu m’aimes ? Est-ce que tu penses que je suis ta fille, dis ? » pendant des journées entières. Il répondait par l’affirmative mais elle n’était pas rassurée pour autant.
Curieusement, au lieu de constituer un frein à son talent, cette dimension de son être semblait la pousser à la création. Combien de fois ne s’était-elle pas jetée à son cou en clamant : « J’ai écrit ce nouveau morceau rien que pour toi, mon petit papa ! Tu es fier, hein ? » Ses dons d’invention, comme ceux d’un véritable être humain, se montraient fluctuants et dépendants de son environnement, tout en se teintant d’une spontanéité de toute jeune fille.
Depuis la seconde moitié du XXème siècle, les chercheurs s’intéressaient de près à la synthèse vocale. Mais ce n’était qu’au tout début du XXème siècle que les premiers chanteurs –et surtout chanteuses- virtuels avaient vu le jour.
Au début, on critiquait la texture mécanique des voix, leur inhumaine régularité, et surtout l’absence de présence de ces artistes qui n’en étaient alors pas vraiment. Ce fut à ces indices que les constructeurs comprirent qu’il leur manquait encore une étincelle, une parcelle d’hasard humain. Cette minuscule lueur que, d’après les dires de Père, Otohime possédait.
Alliant les progrès de la robotique et ceux de l’informatique musicale, elle constituait à ce jour le seul prototype performant de « robot prodige », comme disait la presse –ce qui faisait parfois sourire pour lui-même son père. On l’appelait ainsi en raison de ses dons de création artistique, capacité dont les précédents modèles étaient dépourvus. Certes, on avait connu des robots danseurs, musiciens ou peintres –ceux que l’on nommait auparavant les « robots virtuoses ». Mais nul ne serait encore avancé à dire qu’ils innovaient vraiment.
C’était pourtant le cas d’Otohime.
Prima donna de son petit univers, elle se souvenait d’avoir exigé de Père quantités d’éléments : des couleurs originales pour ses instruments de musique, une bibliothèque virtuelle, d’immenses plantes sauvages pour y puiser son inspiration… C’était ainsi qu’elle parvenait à oublier sa solitude totale en l’absence de son créateur, de même que le caractère absolu de son isolement, sans Internet ni télévision. Au-dehors, mis à part ce qui se trouvait en lien plus ou moins direct avec la musique, c’était l’inconnu.
Songeuse, elle contempla longuement les ornements en forme de dragons marins et de vastes tortues de mer qui parsemaient leur appartement. Distraite, elle composait en même temps une antienne disparate au piano, sans trop y penser. Son inquiétude l’empêchait de réellement se concentrer. Que faisait son créateur, en ce moment même ? Pourquoi n’était-il pas déjà rentré ?
En ce jour, elle maudissait cette absence de contact avec le monde extérieur, tant recherchée par Père. Elle ignorait totalement ce qui avait bien pu arriver, et cela ne faisait qu’aggraver sa solitude, car elle ne pouvait qu’imaginer le pire. Ses capacités d’émission d’hypothèses se conjuguaient, de manière néfaste, à la présence en elle d’émotions humaines. Pour son propre malheur, elle pouvait calculer comme un ordinateur les probabilités de retour du roboticien, tout en éprouvant le désespoir d’un enfant face à l’absence de son père qui tarde à revenir.
« Où es-tu ? », murmura-t-elle mélodieusement dans le vide. Le studio ne lui livra aucune réponse et demeura muet, allié énigmatique de son angoisse sourde.
L’embryon d’une berceuse douce-amère s’éleva alors du clavier, rythmé par la pluie battante…
« En regardant la pluie sans cesse courir
J’attendrai sans relâche ton cher retour…
Ô humain qui me gardes en ta tour
Jamais je n’oublierai ton joli rire.
Père, ami, créateur,
Ange gardien de toujours,
Puisses-tu nous considérer âmes sœurs !
Isolée, je chante et rêve de toi
Bien qu’enfant de métal, j’ai un cœur.
Ainsi, j’éprouve amour ou rancœur ;
Mélancolie, je t’en supplie, tais-toi…
Je vis sous ton empire ;
Je te danse, je te pleure ;
Le souvenir de toi ne peut mourir***… »¤¤¤
Et tandis que l’enfant-robot chanteur se morfondait au sommet d’un building, elle ignorait que le corps de son concepteur gisait quelque part dans les rues, sans vie. Celui qu’elle appelait « Père », s’était en effet fait agresser au détour d’une ruelle sombre et, peu aguerri, n’avait pu se défendre contre autant de coups de cutter et de teasers. Il avait agonisé, couvert de sang et de blessures graves, en murmurant le prénom de sa fille d’adoption… Tant d’amour donné à une simple machine !
Les extrémistes anti-drones avaient commis un nouvel acte rédhibitoire, mais aussi marquant : le meurtre du créateur du premier robot artiste… Il ne restait plus qu’à détruire la machine sacrilège elle-même. Seul l’Homme avait le droit de détenir une imagination !
Ce fut ainsi qu’au nom du rêve, ils éliminèrent en toute connaissance de cause un bel oiseau songeur… La première – et dernière - androïde douée d’émotions.