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Il y a une lampe de chevet.
Elle repose sur un petit pouf orange en plastique. Quand il fait chaud, le pouf sue et ça pue. Il faut alors imaginer le loquet s’ouvrir pour faire entrer l’air frais. On n'imagine pas comme la relation de l’eau et du plastique se ménage mal. Le lit est bien à son aise sous les couvertures. Au sol, un damier en couvertures de livres s’étend de tout son long. Ce pourrait être l’angle d’une chambre, ou d’un boulevard se ruant vers l’infini. La fenêtre pend. Autour, des bonnets de douche, de tous motifs et de tous gabaris, se gonflent et pulsent vers les abysses supérieures. Des organismes s’époumonent de-ci, de-là. A côté de la lampe, clignote une mappemonde. Elle évoque la cartographie de pays imaginaires en voie d’apparition. Il ne manque qu’un être humain pour compléter cette nature morte.
***
Hugo coud.
Il fait ce qu’il appelle des assemblages. Des corps, des choses et des âmes ensemble. C’est son passe-temps. Sur un réveil, une main tient entre ses doigts des lunettes auxquelles pendent des porte-clés de toutes sortes. Un cactus s’est vu piqué de boutons dépareillés. Lui-même ressemble à un panneau publicitaire, avec toutes ses affiches, ses prospectus et ses tracts placardés sur son tuxedo. Il coud des trucs assis au milieu des gens qui déambulent en se vaquant d’un point à l’autre de leur emploi du temps. Il use le sien en faisant jouer le piano de ses phalanges. Une des phrases qui lui donne des frissons et l’envenime toute la moelle épinière durant édicte une maxime selon laquelle les quatre saisons se sont donnés rendez-vous sous son crâne. Aujourd’hui, Hugo est automne. Les couches de son épiderme s’effeuillent rouges, ocres et brunes. D’humeur hasardeuse, avec un long cheveu qui lui sert de fil, il assemble les couches de son épiderme en éventail. Il soupire. Personne ne lui achètera ses oeuvres qui jonchent le trottoir. Son journal intime est une décharge.
Mais la rumeur bat son plein. Hugo déchante ; à douze heures et à vingt heures trente, il prend un polaroïd du premier venu pour compléter sa collection de spécimens pour son herbier des vivants ; Hugo trame quelque chose, ses découpages en disent long de son envie de tout taillader, il va faire de nous des silhouettes mutilées ; Hugo doit être mis en quarantaine, tous les mercredis, qu’on souffle un peu. Cependant, il écoute. Si bien. Ceux qui brodent leur trajectoire jusque son petit écriteau, sur lequel il est marqué « Vous écoute », s’assoient face à lui et hochent la tête. L’énergumène suspend son geste et laisse tranquille l’éventail de doigts de pieds. Il ne leur demandera rien en retour, si ce n’est les prendre en photo.
« Un rat des villes, fureteur de poubelles, avec un sens esthétique à l’odorat confirmé ». Qu’ils parlent ; Hugo a autant d’oreilles qu’il faut.
La clameur multicolore les enrobe comme un bonbon acidulé. Ils sont un grain de sucre dans un océan d’amertume. Les shops vantent la décadence assumée, les néons prônent la fin du présent, l’embrasement des idées noires. Un commerce d’organes a pris place derrière les vitrines. Hugo se nourrit des déchets. Quelques autres aussi. On vient le voir ; il ne compte plus aller vers personne, la roue de la fortune a fait tourné cent fois sa langue, à tel point qu’il l’a ravalée. Aller dire bonjour revient à franchir un précipice, il n’en a pas le courage. Une dame d’une cinquantaine d’années, marquée par des cernes jusqu’à la naissance de son cou, fait soupirer sa doudoune en s’asseyant en tailleur en face de lui. A ce qu’il parait, vous donnez des conseils gratuitement. J’ai pas un rond mais j’ai des choses à dire. « Hugo, c’est ça ? ». Il lui serre la main. Quand la dame rouvre sa paume, une carte de visite martèle en petits caractères qu’ils vont chez lui, que c’est pas loin, qu’il n’est anthropophage qu’envers lui même mais qu’il lui ouvrira grand ses narines. Hugo sort de sa poche un avion en papier qui file parmi les jambes des déambulants.
***
Sa pièce de prend jamais la poussière. Les bribes de paroles lui manquent quand il vient ici.
Hugo danse, et dans ses traces de pas se creusent des marécages dont les odeurs nauséabondes se renferment dans un parfum… des marasmes fumants. Hugo n’a qu’une seule bobine de fil, un long cheveu auburn, dont il se sert parfois pour reconstituer le puzzle décousu des membres de son corps. Le cheveu passe par un lobe d’oreille avant de rejoindre une hanche et une cuisse. Il se contorsionne et se fige. Hugo est une statue vivante.Assise par terre, le dos appuyé contre le lit, avec Hugo qui farfouille près de la fenêtre qui joue à l’ascenseur, la dame lui racontera sa vie. Des bruits du quotidien qui lui démangent et qu’elle voudra étiqueter pour les ranger près de son armoire à chaussures, pour ne plus les entendre. De sa fille qui lui claque les portes au nez en affirmant vouloir, se faisant, changer d’air. Des abeilles qui viennent mourir tous les matins sur ses appuis de fenêtre. Des ballets de portefeuilles qu’elle croit voir tous les matins en se levant et giclant les murs de leurs cartes de fidélité. Des pièces de monnaie qui lui indiquent le chemin, et dont un carrefour l’a menée jusqu’à lui. De sa passion pour les rond-points et leur capacité à faire croire que les choix n’ont pas lieu d’être. Ce qui est difficile quand on vient pour se faire écouter, c’est soutenir le regard d’Hugo, imperturbable, inerte dans sa vivance si ce n’est l’odeur de forêt humide qu’il exhale parce qu’il est autonome. Il faut pouvoir accepter de se faire transpercer les tympans par une présence poussée jusqu’à son aporie. Tout autour, des bonnets de piscine de toutes les couleur volètent. Le sol en vieilles couvertures de livres est confortable. C’est comme si une vie dénudée de murs porteurs était possible. Comme si la mise entre parenthèses de sa concrétude revêtait les atours du vécu. Des soupirs de toutes les espèces d’olibrius se sont exhalés d’un même coup pour rendre palpable la lassitude faite lieu de passage. Sur la mappemonde s’esquissent les frontières d’espoirs entr’aperçus pendant un temps d’absence. Hugo en est le gardien. Il n’en soufflera pas un mot.