Le merle chantant
Une bourrasque plus forte que les autres fait craquer les branches face à la fenêtre. Edmond et Ernest s'approchent un peu plus près. Les feuilles s'agitent et les éclaboussures dessinent des constellations sur la vitre.
— Crois-tu qu'il va venir ?
— Peut-être. La pluie ne l'a jamais fait fuir.
La crinière grisonnante d'Edmond et le crâne dégarni d'Ernest font contraste, de dos et à contre-jour, on croirait qu'un chou discute avec une pomme. Un éclair zèbre le ciel.
— C'est la tempête. Il ne viendra plus
— Pourquoi t'inquiéter ainsi ? Il est toujours venu lorsqu'on l'attendait.
— Et si on l'appelait ?
— Bonne idée !
Alors, les deux vieillards se mettent à crier face à la fenêtre. Leurs voix fluettes et éraillées se mêlent, les mots prononcés sont indistincts. Derrière, dans la grande pièce, les autres occupants ne prêtent pas attention à leur manège. Un petite vieille est assise contre le mur. Sans cesse, elle noue ses lacets qu'elle défait aussitôt en marmonnnant. Un jeune homme contemple le plafond, bouche ouverte et bras écartés. D'autres résidents marchent sur le plancher, de long en large, seuls ou en groupe, calmes ou agités, bruyants ou silencieux.
Voilà qu'Ernest attrape la poignée de la fenêtre et se met à la secouer vigoureusement. Edmond l'encourage en tapant dans ses mains. Mais Ernest n'a plus sa vigueur d'antan et la menuiserie est robuste. La fenêtre reste fermée.
— Ce n'est pas grave Ernest. Tu auras essayé.
— Je suis déçu.
— Ne t'inquiètes pas. Même avec la fenêtre fermée, je suis sûr qu'il nous a entendus.
— Peut-être.
Les deux amis s'appuient chacun d'un côté de la fenêtre et scrutent le grand frêne qui se balance dans le vent. Tout à coup, Ernest tend le bras et désigne une branche. Edmond fixe son regard dans la bonne direction puis applaudit à tout rompre. Les deux vieillards rient, s'enlacent et leurs yeux brillent de bonheur. Du revers de sa main parcheminée, Ernest essuie une larme au coin de son oeil. Edmond passe les mains dans ses cheveux, comme pour mettre de l'ordre dans cette forêt touffue et indomptable. Sur la branche la plus proche, un merle vient de se poser.
— Bonjour Flamingo !
— Bonjour Flamingo !
Le merle tourne la tête. Son petit oeil luit et cligne. Le vent, brusquement, a chuté et l'arbre s'égoutte. Une larme perle sur le dos de l'oiseau qui secoue ses ailes et pousse un cri saccadé, comme un éclat de rire surpris.
— Il nous dit bonjour !
— Il a l'air en pleine forme.
— Oui.
— Je suis heureux qu'il soit venu.
— Je te l'avais dit.
— Tu as raison, je m'inquiète souvent pour rien.
Derrière les deux hommes, une sonnerie retentit. L'homme qui fixait le plafond se secoue et se dirige vers la porte en premier, bientôt suivi du plus grand nombre. La vieille dame assise contre le mur ne réagit pas, elle continue son manège avec ses lacets. Un homme en blanc s'approche d'elle et lui parle doucement. Puis, il prend son bras avec délicatesse, l'aide à se relever et l'emmène vers la sortie. Lorsqu'il arrive à la porte, il se retourne et appelle par dessus son épaule : "Edmond ! Ernest ! C'est l'heure de la soupe." Les deux amis grommellent un peu et font des signes à l'oiseau. Il sautille sur place un instant, pousse à nouveau son cri joyeux et s'envole. Ernest et Edmond le regardent disparaître à travers les branches et puis, lorsqu'ils sont certains que le spectacle est fini, il se détournent de la fenêtre et rejoignent les autres pour le repas du soir.
* * *
La soupe est épaisse ce soir, elle laisse des traces colorées sur le menton d'Edmond. Ernest, lui, s'est doté d'une belle moustache.
— A-t-il dit qu'il reviendrait demain ? demande Ernest.
— Oui, j'en suis sûr.
— Tant mieux. Ta soupe est bonne ?
— Oui, tu as de belles moustaches !
— Et toi une barbichette !
Ils reprennent encore quelques cuillerées et terminent leurs bols avec un morceau de pain. Ernest façonne une boulette pour lui donner la forme de l'oiseau. Emerveillé, Edmond le regarde en silence. Lorsqu'une grappe de raisin est posée devant chaque convive, Ernest pose l'oiseau de mie sur le sarment. Edmond pousse un petit cri joyeux, un petit sifflement aux tonalités chantantes.
Après le repas, les deux amis se quittent, la mort dans l'âme, comme tous les soirs, pour rejoindre leurs chambres. Ernest va encore pleurer, Edmond va grincer des dents. Ernest va peut-être crier un peu, Edmond se retiendra pour ne pas frapper sur les murs. Tous deux veulent éviter les petites pilules bleues ; les petites dragées qui n'annoncent aucune fête ; les cachets qui rongent les pensées ; les médicaments qui font disparaître les paroles des oiseaux.
* * *
Le frêne a perdu ses feuilles depuis bien longtemps. Le soleil pâle peine à percer le voile nuageux et les branches immobiles attendent le merle. La crinière grisonnante aussi. Un peu voûté, les deux bras en appui sur l'imposte de la fenêtre, Edmond fixe un point invisible face à lui.
— Ne t'inquiète pas, il va venir.
Une sirène retentit au loin et des lueurs de gyrophare tintent un pan de mur derrière la cour.
— Si, si, dans un instant il sera là. Ne t'inquiète pas.
Lentement, un avion traverse le ciel, laissant derrière lui un panache blanc qui vient croiser deux autres lignes déjà en train de s'estomper. Le vieil homme lève les yeux, tentant de déceler le sens de ces formes géométriques qui se forment et disparaissent. Et puis, machinalement, il répète :
— Ne t'inquiète pas, il va venir.
Derrière lui, on s'agite, on fixe le plafond, on fait et défait des lacets, on gratte le plancher, on tourne bras écartés, on parle fort ou l'on chuchote à perdre haleine. Lui continue de fixer la branche.
— Il sera là dans un instant, n'aie crainte.
Et puis, enfin, dans un grand concert de cri joyeux, le merle apparaît. Il se pose sur sa branche et observe la fenêtre. Son petit oeil brille, cligne et son joli bec orangé se tourne, de droite, de gauche.
— Tu vois, il est là !
Edmond sort de sa poche un petit objet, qu'il place devant lui, sur l'appui de fenêtre. Du bout des doigts, il le met en mouvement, un petit peu. Le petit oiseau de pain desséché se dandine entre les mains bleuies du vieillard. Ses joues humides reflètent les éclats bleutés du ciel.
— Tu vois, il n'est jamais parti.