Bonjour à tous,
J'ai déjà lu pas mal de textes de cette section et je suis positivement impressionné par la qualité générale des contributions. Je compte faire très rapidement des commentaires. C'est très stimulant et je me réjouis de cette saine émulation.
Voici un premier texte pour me faire les dents, tel le jeune buvard que je suis.
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A la surface de la lune on rejoue l'ancien théâtre des explosions nucléaires. Depuis le temps, la technologie a tant progressé que chaque détonation fait osciller l'astre autour de sa trajectoire et nécessite une correction grâce à une machinerie coûteuse et complexe. Julius Oppenheimer, aveuglé par les feux de mille soleils, roule le regard d'automate de ses yeux morts.
Malraux et Oppenheimer tapent le carton sur une vieille caisse retournée. Le souffle de la dernière explosion a éparpillé tant de cartes à jouer, toutes celles qui formaient ce grand château. Les deux orientalistes, amateurs éclairés par la lumière gelée, plus que nue, telle qu'elle est à la surface de la lune, n'en finissent pas de jouer leur bataille, ramassant les cartes à même la fine, si fine poussière grise. Ils attendent un éventuel satori, une épiphanie improbable qui viendrait de toute façon trop tard.
Un banyan coule majestueusement depuis sa canopée un peu plus loin au centre d'un cratère très ancien. Les bords du cercle d'impact s'estompent en pente douce d'un côté – cela fait comme une passe dans un atoll. Nul bouddha pour s'éveiller sous l'arbre, nul Mara pour venir le tenter. Le XXIème siècle n'a pas grand chose de spirituel, on ne rit pas beaucoup. La tendance est au mystique et à la mystification.
Malraux laisse Oppenheimer gagner juste ce qu'il faut pour que la partie continue, ils n'ont rien de mieux à faire. La terre vient de se lever et c'est comme à chaque fois un spectacle à couper le souffle, il ne peut s'empêcher de scruter l'astre familier et tous les détails que l'on croit deviner, les volutes d'une dépression ou la tête d'épingle d'une tempête tropicale. Là-bas les descendants de ces peuples que l'on pensait si sages et si vrais vivent tous les passions de l'homme blanc et foncent dans le noir en courant après les mêmes chimères, laissant dieux et héros ici pour garder la maison.
Oppenheimer fixe intensément un point dans son vaste horizon mental, espace naturel de l'œil de l'esprit. Son visage prend à l'extérieur tous les stigmates de cet effort, les yeux plissés, les pommettes remontées et le nez un peu pincé. On dirait qu'il va attraper quelque chose, se l'arracher du cerveau en fin de compte. S'il grimace comme cela, c'est qu'il sait bien que Malraux a planqué des cartes dans ses manches.
On s'emmerde tant sur la lune, surtout après le centième lever de terre. Il y a encore quelques bombes à faire péter heureusement. On s'emmerde tellement sur la lune, surtout après le millième lever de terre. Et davantage encore quand on est aveugle. La poussière lunaire ne crisse même pas, il n'y a rien à entendre alors où va se loger le surcroît de sensibilité de l’ouïe que l'on prête aux non-voyants?
Oppenheimer s'en fout et continue à en vouloir à Malraux qui triche aux cartes, qui mystifie comme il l’a toujours fait, sauf que dans le cas présent Oppenheimer n’a même pas l’avantage des tics et de la scansion si comique finalement. Shiva déploie ses nombreux membres, convoqué par Vishnu pour convaincre le prince dans un parallèle criant avec la tentation de Siddhârta par Mara. Mais sur un astre mort le destructeur des mondes n’a pas autant de superbe, le travail est déjà fait en quelque sorte.
Oppenheimer fait péter quelques mégatonnes comme on craque des allumettes pour passer le temps, pour le plaisir et l’absurdité de la dilapidation. Et que reste-t-il à part ça pour s’envoyer en l’air sur cette morne plaine ? Certains jouent à saute moonton sur un grand tremplin aux airs de roller-coaster. Pleins gaz à moto et le gagnant reste un peu en orbite avant de s’écraser bêtement dans la mer de la tranquillité. Seul Spinoza, à la faveur d’un réajustement orbital suivant une explosion, s’était libéré de l’attraction lunaire pour dériver entre deux champs de gravitation, pur esprit dans le vide, errance parmi les essences. Il avait trouvé un point de Lagrange, au point que Lagrange en était un peu jaloux.
Mauvais présages que l’on conjure, il y a dans la lande de craie comme une fatalité obscène, un dénuement. Euripide songe à tous ces drames, ces tragédies où les hommes étaient venus à remplacer les dieux, rejouant leurs passions comme leur prétendue invincibilité sur pellicule.
Dante et Virgile se foutent de la gueule de St Augustin. Les deux compères le montrent du doigt en se tenant les côtes. St Augustin s’accroupit dans un coin, loin des quolibets. Il pense à toute cette foi et ce militantisme sous-jacent qui affleure constamment. Sa quête spirituelle le mène à rencontrer beaucoup de maîtres – tous ceux qu’il trahit à tour de rôle.
A la surface de la lune il y a aussi Humboldt qui cherche à dessiner quelque chose mais il n'y a rien. Il a bien essayé de discuter avec Champollion mais ces deux-là ne sont pas près de trouver leur pierre de Rosette. Heureusement il y a Bunsen mais il pue du bec.
Evariste Gallois est exhalté et boutonneux comme tous les génies de son âge. Il est mort trop jeune de l'avis de tous les pensionnaires sur le caillou. Avec quelques années de plus il aurait été fréquentable. Sans compter qu'on est incapable de trouver quelqu'un pour aider ce jeune puceau à jeter sa gourme. La vieille Marie Curie n'en a cure mais ça ne veut rien dire. Sa fille Irène n'est pas assez Joliot.
A côté d'une fontaine antique, une coquille de bénitier figée dans le froid lunaire, Socrate pense au verre de ciguë et plus encore à Phryné. La garce a échappé à la vengeance des édiles athéniens grâce à sa seule beauté. Etait-elle venue à sa dernière soirée ? La vérité nue se résume-t-elle à une beauté drapée que l'on dévoile comme par un effet de manche, une ultime trahison de la preuve au profit de l'exhibition ?
Nietzsche lisse sa moustache quand il n'arpente pas les escarpements pulvérulents. Il reste fasciné par l'irréel de ces nuages de poussière qui ne retombent pas aussi vite que l'on pourrait s'y attendre. Mais l'on peut s'y attendre. Les grains semblent hésiter quelques instants avant d'amorcer presque à regret leur chute libre.
Nietzsche a d'abord été un peu désorienté de se retrouver dans un lieu où il pourrait pratiquement croiser un dieu et le tuer. Il est en outre impossible de trouver la philosophie d'avant midi car précisément il n'y a pas de midi sur cette satanée boule desséchée et personne n'a l'heure.
Du reste il passe son temps à surveiller Jésus Christ sans vraiment oser l'approcher – une sorte de pudeur orgueilleuse s'est réveillée en même temps qu'il a appris sa présence ici. La peur de la confrontation explique bien évidemment la timidité du philosophe.
Pour Jésus, l'avantage d'être sur la lune réside dans le fait que personne ne peut lui demander de reproduire ses miracles les plus connus. Pas d'eau, pas de marche sur l'eau ou d'eau changée en vin. Pas de pain, pas de multiplication des pains. Personne n'est souffrant, pas de guérison. Et comme personne ne meurt, pas de résurrection non plus. Seuls les stigmates et la transfiguration lui restent pour essayer d'attirer l'attention. A l'instar des célébrités populaires assises aux terrasses des cafés parisiens, il lui aurait fallu un public pour créer l'événement. Les égos des autre pensionnaires interdisent toute manifestation d'admiration hormis dans les cas d'équivalence reconnue entre pairs. Ainsi Hemingway et Churchill se saluent-ils volontiers sachant qu'ils n'ont plus rien à se prouver à eux-mêmes ni aux autres en matière d'ivrognerie - leur abstinence en est d'autant plus remarquable.
Werner Von Braun regarde avec amusement les préparatifs terrestres des nouveaux voyages vers la lune. Il a récemment croisé Alan Bean qui avait participé aux missions Apollo. Les vaisseaux d'alors tenaient autant de radeaux de l'espace que des cloches rudimentaires utilisées pour explorer les fonds marins aux temps héroïques. Il avait fallu se cacher de ces naufragés d'alors dans la plus grande inorganisation. On s’approchait des sites d'alunissage pour observer ces pantins ridicules et attachants qui se débattaient avec une technologie primitive. Le plus compliqué avait été de dissimuler toute activité au cours des survols précédents et surtout de recouvrir le sol de la lune d'un couche de poussière fraiche pour effacer toutes les traces qui n'avaient pas manqué de s'accumuler. Depuis que quelques-uns des astronautes ont rejoint la surface de la lune par des moyens plus naturels, ils se sont rendus compte de l'absurdité de leur voyage d'alors, comme bien d'autres activités humaines, ainsi que de la fragilité et de la grande solitude de l'humanité. Bean médite encore sur le pouce d'épaisseur de verre qui l'avait isolé du vide intersidéral. La figure de l'accident a toujours deux faces comme cette vitre minuscule de la capsule. D'un côté se trouve le hasard et de l'autre dieu. D'un côté Bean et la composition des probabilités, de l'autre dieu et la mort. L'absolu c'est une micro-fissure qui tente de joindre les deux surfaces du verre. L'absolu c'est l'accident, l'impossibilité d'inscrire dans une continuité ce dont on ne peut embrasser la totalité, l'irréductibilité à une chaîne de causalité complète.
A la surface de la lune on ne parle pas, il n'y a pas d'air donc pas de son. A la surface de la lune on se parle avec les yeux. Il se passe tout un monde de pensée dans les têtes des protagonistes mais ils en sont réduits à des moyens de communication très limités et pourtant si puissants. La force d'évocation d'un visage et d'un corps est si grande, même si les interactions sont circonscrites à des concours de grimaces. Le message d'Einstein le plus universellement compris n'est pas E=mc² mais le cliché où il tire la langue.