Quand ils sont fermés
La voix du professeur Dimey bourdonne, monotone, dans la salle de classe. Ses allées et venues devant le tableau, d'un pas égal et régulier, bercent les élèves autant que son propos. C'est une heure difficile, celle de la digestion, celle de la somnolence, du soleil trop tiède à travers les vitres, fermées pour cause de tonte des pelouses.
Les adolescents échangent des messages à peine chuchotés, à bâtons rompus, d'une table à l'autre. Monsieur Dimey ira jusqu'au bout de l'heure, sans se départir de son flegme, le marché est clair : personne ne doit parler plus fort que lui. Pour le reste, il considère que ses élèves sont assez mûrs pour l'auto-discipline. C'est faux bien entendu, mais ça fonctionne quand même, dans le sens où ceux qui veulent suivre son cours le peuvent. Presque. Alors comme une garde rapprochée, ils ont colonisé les premiers rangs. Enfin, le premier rang.
« ... ce bon vieux Mendel, moine de son état, a donc passé des années à récolter des petits pois, à collecter des observations, à établir des modèles, à échafauder une hypothèse, puis à essayer de la valider, jusqu'à y parvenir, par l'expérimentation. Rien de plus que ce que l'on vous demande en SVT, en fait. Il a eu une intuition, et il a démontré qu'il avait raison... »
... Lucie les a vus au Lidl, il paraît... --- ... l'Athletico, c'est sûr !... ---... tu parles, c'est du pipeau... --- ... un tatouage ?... --- ... oui sur Youtube.
« ... que les petits pois étaient lisses ou ridés, jaunes ou verts, aux fleurs... »
… mon p'tit frère... --- … gros seins, non ?... --- … elle en tenait une bonne, je t'assure !... --- ... embrassée.
« ... établi les règles fondamentales... gènes, avec allèles dominants et allèles récessifs... par contre, dans ce cas-là on parle de codominance... »
… n'importe quoi ! J'te crois pas !... --- … troisième niveau... --- ... grave !
Le soir, à la table de la salle à manger, une fois la vaisselle terminée, les devoirs s'avèrent un peu compliqués à faire.
— Je comprends rien ! Papa, il faut remplir ce tableau avec des allèles, et déduire des génotypes les phénotypes correspondants... On nous a jamais parlé de ça !
— Tu sais, ça m'étonnerait vraiment que ton prof te donne des devoirs sur un truc que vous n'avez pas vu. Tu as regardé dans le livre s'ils en parlent dans le cours ?
— Mais papa ! Je te dis qu'on a jamais parlé de couleurs de souris !
— Ne crois pas que je vais te le remplir, ton tableau. La génétique, c'est facile. Une fois que tu a compris le truc, c'est pareil pour les couleurs de souris, les groupes sanguins ou le daltonisme.
— Le quoi ? Papaaaa...
— Lis ton cours, on verra après.
Dans les vestiaires des garçons, au gymnase, on parle de Game of Thrones, de Yamaha, de la pêche dans la Marne, du Barça, du devoir de math, et des filles.
— La brune de troisième deux ?
— Oui, celle avec l'Eastpack avec des smileys. Elle a trop des beaux yeux noirs.
— Trop bonne pour toi.
— Déconne pas.
— T'as aucune chance !
— Qu'est-ce que t'en sais ?
— Elle sort avec un première, je crois, pov'nabot !
— Tu crois, tu crois, t'en sais rien, en fait.
— Je demanderai à ma sister.
— Ok ! En tout cas elle est super bien foutue.
— Bof, un peu maigre.
— T'es con. T'es aveugle ou t'es PD ?
— C'est toi le gros PD.
— Allez, magne-toi, on va être à la bourre à la cantine !
« Comme vos DM sont lamentables et qu'il n'y a que cinq notes au-dessus de la moyenne, je vous préviens gentiment que vous aurez un DS de deux heures, mardi prochain. Tut tut tut ! Considérez cela comme une chance que je vous donne de remonter votre moyenne. Je serai magnanime : il vous suffit de bien réviser le cours, de vous pencher enfin sur les exercices que l'on a faits en classe, plus ceux du manuel, et la bonne note est garantie. Il n'y aura pas de pièges et je ne ferai presque pas appel à vos capacités cérébrales qui restent encore à démontrer. Chtt !! Vous savez bien qu'en SVT on se base sur l'observation, et comme je n'ai pas encore observé grand-chose... »
— Bon, ma puce, regarde ton tableau, c'est pas compliqué, on croise une plante à feuilles velues avec une plante à feuilles glabres.
— C'est quoi glabre ?
— Sans poils. Oui, oui, ça va ! Et ta mère m'aime comme ça ! Pas besoin de rigoler, reste concentrée. Donc, tes plantes ont des enfants de trois génotypes différents, tu vois, là, et deux phénotypes dans des proportions un quart, trois quarts.
— Mais je mélange tout ! Génotruc, phénotruc... Pfff...
— C'est facile, pourtant : phénotype, ça sonne comme « fais-nous voir ». Le phénotype c'est donc la couleur finale des souris, ce qu'on peut voir, ou si la feuille est velue, quel que soit son génotype, c'est à dire ses gènes.
— Aaah...
— Là, « être velu » domine « être sans poils ». Allèle dominant. Le contraire de la vraie vie des hommes !
Papa cligne son œil clair et, faire ses révisions comme ça, c'est quand même trop cool.
— Isa, tu y arrives à réviser la génitique ?
— GénÉtique, Léa ! Bah oui, mon père m'aide, il adore ça.
— La chance !
— Bah oui, et puis c'est pas si compliqué. Je t'expliquerai un peu en perm.
— T'es sympa... j'y comprends rien de rien à ces mouches aux yeux rouges, ou pas rouges. Aux ailes longues ou au corps noir. Brrr et en plus ça me dégoûte trop...
— Les drosophiles ? Papa m'a expliqué qu'on arrache la tête de leurs larves pour récupérer les glandes salivaires qui contiennent des méga-chromosomes.
— Fous le camp !
— J't'assure ! J'ai vu des photos sur Google !
— Ta gueule !
— Allez, reviens, j'arrête !
« Les cinq premiers exercices sont progressifs dans leur difficulté. Ils seront donc notés différemment, sur un total de vingt. Le dernier, un peu plus subtil, ne peut que vous apporter des points. Il fait appel à votre esprit de déduction, celui-là même dont de nombreux chercheurs ne sont pas encore parvenus à prouver l'existence. Mais je suis ambitieux, et je compte sur vous pour me permettre de devenir célèbre grâce à une publication à ce sujet. Vous avez deux heures et, évidemment, j'exige le vrai silence. Sinon, c'est la bulle, voire un collier de bulles. Allez, au travail ! »
Au dîner, sous la lampe laiteuse de la cuisine, Isabelle est songeuse devant ses œufs au plat. Ils la regardent de leurs deux yeux jaunes écarquillés. Aujourd'hui on dirait E.T., ou une grenouille stupide, ou un smiley embarrassé.
— Alors cette interro ? Je vais avoir combien ?
— Bah avec toi j'ai tout compris. Alors je pense que ça va. Sauf la dernière question. Il y avait un truc qui collait pas, il manquait des souris et je sais pas pourquoi. Pas grave, c'était bonus.
— Hmm il vous a fait le coup du caractère létal... Tu découvriras ça à la correction, c'est génial !
— Chéri, tu es bien le seul à trouver ça génial, regarde ta fille. Ça va ma puceronnette ?
— Oui, oui, j'suis juste trop nase. Je crois que Léa s'est complètement gaufrée, en plus.
— Tu auras fait ce que tu pouvais ma grande. Allez, va te coucher, tu es exemptée de vaisselle ce soir.
Isabelle se lève et ses regards vont du visage de son père à celui de sa mère. Surtout celui de sa mère. Elle a envie de pleurer et se réfugie dans sa chambre pour sangloter sur son lit. Ces iris clairs...
[Exercice 1 :
Exemple de croisement où on considère un gène avec deux allèles, l'un dominant,
l'autre récessif.
On considère le gène de la couleur des yeux. On suppose qu'il possède deux allèles :
– l'allèle b codant pour la couleur bleue.
– l'allèle B codant pour la couleur brune.
Les individus ayant obtenu la génération F1 sont de lignées pures.
Or les individus d'une lignée pure sont homozygotes pour le caractère considéré.
Donc les « yeux marrons » sont de génotype (B//B) et les « yeux bleus » (b//b).
Les « yeux marrons » produisent un seul type de gamètes de génotype (B/) et les « yeux bleus » ne produisent que des gamètes de génotype (b/).
Les individus F1 sont issus de l'union aléatoire des gamètes d'individus aux yeux marrons (B/) et
des gamètes d'individus aux yeux bleus (b/)]
Dans le tableau du premier exercice, les individus F1 aux yeux marrons avaient pour génotype (B//b), il fallait donc en conclure que l'allèle B, marron, domine l'allèle b, bleu. Donc deux parents avec des yeux bleus ne peuvent pas avoir d'enfant aux yeux marrons, c'est impossible. Comme les souris blanches ne pouvaient pas avoir de souriceaux gris, ou les drosophiles aux ailes courtes avoir... Isabelle est reprise par ses sanglots.
D'où viennent mes yeux noirs ? Qu'est-ce que je dois faire ? En parler à maman ? Et si papa tombe sur mon contrôle ? Et s'il comprenait ? Et s'ils se séparaient ? Et si elle dit que c'est de ma faute ? Et si j'ai été adoptée ? Ou peut-être échangée à la maternité ? C'est déjà arrivé. Et si je dois aller vivre dans une autre famille, comme dans le film...
Entre deux sanglots réprimés, Isabelle va aux toilettes attenantes à sa chambre. Elle a trop mal au ventre et presque envie de vomir. Elle serre son smartphone dans sa main. Sur l'écran le dernier message de Léa c'est : « ????? ». Elle ne veut pas lui répondre, pas lui parler, rester assise sur les toilettes toute la nuit, et mourir comme ça. Elle ferme les yeux. Je ne vais rien dire, je ne vais rien faire. Je veux rien changer. Je ne vais rien faire je ne vais rien dire je ne vais rien faire je ne veux rien dire je ne veux rien...
Au matin Isabelle se réveille péniblement, quitte son lit encore endormie, gagne les toilettes, puis revient dans sa chambre. Le soleil, canalisé par les persiennes, éclaire la couette de fines rayures pâles. Sur l'oreiller elle aperçoit des taches. Elle s'approche. Elle a du mal à distinguer ce qu'il y a sur la taie. D'abord elle pense à deux gros insectes qu'elle aurait écrasés dans son sommeil. Deux blattes ? Son cœur bat fort dans sa poitrine. Elle s'approche pour mieux voir. Non, pas des insectes, c'est plat et brillant et sombre. Comme deux écailles. Toutes rondes. Elle en retourne une à l'aide d'une plume blanche qu'elle a dans la main. Oui, comme une écaille un peu transparente, qui lui rappelle le peigne de sa grand-mère. Toujours à l'aide de la plume elle fait glisser les deux petits disques dans sa paume. On dirait.. on dirait... Alors elle allume le plafonnier, court vers sa commode, et se regarde dans le miroir. Oui, c'est bien ça, quel bonheur. Tout s'est résolu pendant la nuit. Un soulagement sans bornes la submerge. C'était une erreur, tout est rentré dans l'ordre, son regard clair se fait rieur dans le miroir. Elle ouvre la main et dans sa paume les deux pastilles sombres ont fondu comme du chocolat, il n'en reste quasiment rien. Plus rien du tout, une fois qu'elle a frotté ses mains l'une contre l'autre. C'était juste une erreur, elle avait les yeux bleus depuis le début ! Une erreur. Elle se trouve bizarre dans le miroir, quand même, on dirait que ses iris palissent. Elle s'approche, à toucher presque son reflet pour scruter ce nouveau regard. Puis soudain ses yeux deviennent tout blancs.
Elle a hurlé et s'est dressée dans son lit, continuant à crier en pleurant, et provocant l'irruption de ses parents dans sa chambre.
— Je ne sais pas ce que tu couves, ma chatte, mais comme tu es brûlante et que tu auras mal dormi, tu restes au lit demain matin. Tu auras tout ton mercredi pour te reposer. Tu retourneras au collège jeudi. Ou si ça ne va pas mieux on ira chez le docteur, d'accord ma puce ?
Une journée passe vite, à errer sur le net, à se heurter de sites en sites à des affirmations péremptoires contredites dès qu'on change de forum. Et puis l'on finit par sélectionner ce que l'on veut justement entendre, par concéder lâchement plus de légitimité au site qui justement apporte le soulagement, la bonne nouvelle. Entre deux clips sur Youtube on retourne sur Wikipédia, le retournant de fond en comble jusqu'à lui faire rendre gorge :
« Si les deux parents ont les yeux bleus, l'enfant aura les yeux bleus ; en pratique cependant, la couleur des yeux est un caractère complexe (non mendélien), et la probabilité qu'un enfant de deux parents aux yeux bleus n'ait pas les yeux bleus est d'environ 10% ».
« John H. MacDonald de l'université du Delaware, je vous aime ...» Isabelle laisse couler des larmes de soulagement de ses yeux sombres. Dix pour cent, c'est tout sauf négligeable. Cela dit, il faudra qu'elle touche deux mots à Dimey qui utilise des fakes dans ses DS. Utiliser à tort un système « non mendélien » dans son exercice, c'est trop abusé. Je lui arracherai ses rétroviseurs, ce bouffon... putain quelle peur !
Papa, à l'heure du baiser du soir, sourit. Réceptacles des détresses vespérales depuis toujours, ses deux mètres de bienveillance aux yeux bleus, ramassés au bord du lit, diffusent leurs ondes positives.
— Tu es vraiment une bécasse mon bébé. Depuis toute petite on te le dit, que tu as hérité de la fossette sur le côté du menton de mamie et de son implantation en pointe. Je ne parle pas de ton caractère dont tu as aussi bien pu hériter de ton autre grand-mère, lol. Par contre il aurait été judicieux que les hasards de la génétique te fassent bénéficier de mon bon sens. C'est foutu apparemment... Dommage tous ces bons gènes gâchés...
— Ils sont peut-êtres juste récessifs, et tu verras, mes enfants auront tout récupéré ! Câlin ?
— Câlin !
Papa serre sa grande bécasse de fille dans ses longs bras.
Intérieurement, il s'ébroue pour secouer cet embryon de doute qui vient de poindre quelque part...