Bonjour amis lecteurs, relecteurs,
Je vous propose ici de suivre le fil de ma première histoire. Un conte plutôt "Fantasy".
Le pitch:
Skia, jeune fille de la Terre des Oracles, veut en apprendre davantage sur ses origines et découvrir ce que le destin lui réserve. Elle se rend dans la cité d'Héméra, là où tout a commencé.
Certains d'entre vous m'ont déjà aidé à retravailler le 1er chapitre. Un grand merci ! :coeur:
N'hésitez pas à me donner vos avis et vos suggestions sur le 2e (ou de revenir sur le 1er). Votre aide m'est précieuse.
Chapitre I - La cité des ombres
Le soir tombait sur la cité d'Héméra. Avec lui, une brume épaisse envahissait les rues. Les passants se hâtaient de rejoindre leurs logis avant que ne sonnent les 10 coups crépusculaires. Le couvre-feu imposé par le roi rythmait la vie de la cité depuis la multiplication des attaques nocturnes dans les villages de la bordure. Rue de la Cloche, une ombre se dessina dans l'obscurité naissante. Elle se tenait debout, sur le trottoir opposé à la seule boutique encore éclairée. Derrière la vitrine, seules les silhouettes des occupants étaient perceptibles, la dernière cliente du magasin essayant à tour de rôle une grande capeline et un chapeau à voilette. Les deux couvre-chefs furent finalement empaquetés et la jeune femme sortit, réjouie par ses nouvelles acquisitions. L'ombre décida de la suivre, restant suffisamment en arrière pour ne pas être repérée. Les rues pavées désormais complètement silencieuses, quelques lumières blafardes ponctuant le trajet de cet étrange cortège : une jeune élégante accompagnée d'un valet au dos courbé, suivie à quelque distance par une ombre encapuchonnée. Après un bon quart d'heure de déambulation, la jeune femme s'arrêta devant la plus vieille et la plus grande bâtisse de la rue majeure. Elle entra dans la demeure laissant l'ombre seule au milieu de la rue déserte. Que faisait-elle ici ? L'ombre n'appartenait pas à ce monde. Dans son univers, pas de rues mais de simples chemins, pas de belles demeures, ni de luxueuses boutiques. Elle n'était pas à sa place. Pourtant, elle resta là où l'avaient guidée ses pas. Elle croyait au destin, suivait son intuition qui l'avait conduite en ce lieu où elle devait être. Ici, maintenant. L'ombre frissonna sous la brise automnale malgré la cape qui la recouvrait de la plante des pieds au sommet du crâne. Tandis que la nuit avançait, elle commença à douter, serrant nerveusement son médaillon d'une main et de l'autre sa dague. Où allait-elle passer la nuit ? Entrer dans la cité n'était peut-être pas une si bonne idée. C'est alors que la porte de la vieille bâtisse s'entrouvrit et qu'elle entendit murmurer :
- Viens ! Ne reste pas là, viens !
L'ombre s’avança d'un pas vers la voix de la jeune propriétaire des lieux, s'arrêta.
- Dépêche-toi ! Ils vont passer d'une minute à l'autre ! Entre, tu n'as rien à craindre. Vite !
L'ombre, inquiète, regarda de part et d'autre, essayant de percer la brume noirâtre. Puis, décidée, elle avança et passa le pas de la porte qui se ferma en silence derrière elle. Un bruit mat enfla alors derrière la porte. L'ombre et la jeune femme retenaient leur souffle tout en se fixant intensément. Le bruit devint assourdissant puis il s'éloigna enfin. La jeune femme dévisagea l'être qui lui faisait face, entièrement couvert d'une épaisse cape grenat à l'exception de ses deux iris d'une étrange nuance de vert. La teinte de son vêtement semblait attirer l'ombre environnante autour de ce singulier voyageur le masquant aux yeux du monde extérieur.
- Je m'appelle Célia. Ici tu n'as rien à craindre.
Célia n'avait jamais vu portée pareille tenue à Héméra ou dans les villages alentour. Sans aucun doute, l'ombre venait d'une contrée perdue, mais que faisait-elle si loin de chez elle ? Sans un mot, l'ombre fit aller son regard d'émeraude tout autour d'elle, étudiant avec intérêt l'intérieur de la maison : un grand hall d'entrée aussi précieux que la façade extérieure était dépouillée, un sol de marbre blanc. Face à la porte, se trouvait une grande tapisserie lumineuse et colorée représentant une scène étrange : une femme ressemblant à Célia au milieu d'un champ de bataille. Son corps irradiait, tout autour d'elle, les hommes lâchaient leurs épées, tombant à ses genoux, implorants. Sur leurs visages se lisaient à la fois la confiance et la tristesse.
- Le sacrifice de la protectrice d'Héméra ! Effrayant n'est-ce pas ?
L'ombre tourna la tête vers Célia, puis vers la tapisserie.
- Ce n'est pas moi, rassure-toi, lui répondit Célia un sourire triste accroché au visage. Du moins je l'espère, ajouta-t-elle pour elle-même.
L'ombre reprit son inspection. Au plafond, un lustre gigantesque composé de centaines de pampilles éclatantes illuminait la pièce. Célia lui fit signe de la suivre. Elles avançaient dans un couloir distribuant de multiples et vastes pièces du rez-de-chaussée de la demeure. Sur les murs, des portraits. Des hommes en uniforme, le regard dur et empreint de solennité, tous parents à n'en pas douter. Quelques portraits de femmes, dont le sourire et le regard confiant tranchaient nettement avec leurs compagnons masculins. Les époques se succédaient au gré des portraits, des tenues, toujours élégantes et richement décorées, du style du peintre. Les deux derniers portraits retinrent l'attention de l'ombre. L'un représentait trait pour trait son hôte. Contrairement aux précédents, le regard de la jeune femme était mélancolique. L'autre, celui d'un jeune homme d'une dizaine d'année plus jeune, lui ressemblait. Un frère ? Malgré son jeune âge, son regard était aussi dur que celui de ces aïeuls. Mais elle y distinguait aussi cette même mélancolie, comme si la stabilité forgée par les générations précédentes était ici vacillante. Ce détail intrigua l'ombre. L'histoire de cette famille s'était infléchie, elle le ressentait. Dans son monde aussi, quelque chose avait changé. Le vent du sud avait ramené avec lui le sable du désert et un murmure réveillant les esprits féconds de la Terre des Oracles. Quelques uns de ses compatriotes, tous initiés comme elle aux secrets du temps avaient bouleversé le cours de leur vie, quittant leur foyer pour des destinations inconnues de tous et d'eux-mêmes.
Soudain la vue de l'ombre se brouilla et elle se retrouva dans une grande salle animée et bruyante, une grande fête, un bal. Oui, un bal. Elle y voyait Célia virevolter dans une robe de cérémonie au bras d'un homme majestueux au regard doux, au milieu de dizaines d'autres danseurs. Parmi eux, le jeune homme du portrait, ses cheveux avaient blanchis mais son regard était éclatant de bonheur. C'est à ce moment que la porte d'entrée claqua bruyamment derrière elle. Elle se retourna. L'homme du portrait s’avançait maintenant droit vers elle. Il la dévisagea étonné, puis soucieux, la main sur le pommeau de son épée. Il s'adressa à Célia avec colère.
- Encore un, Célia ? Qu'est-ce qui t'a pris de le faire entrer ici ! Tout étranger doit être remis aux gardes de la cité !
- Je suis chez moi, lui répondit-elle sur le même ton. J'y fais entrer qui je veux. Tu aurais sans doute préférer que les soudards du Guet la maltraitent avant de la tuer ou pire ?
- La ?
- Oui. Tu n'avais pas remarqué ?
La jeune femme lui sourit d'un air narquois. Le jeune homme se retourna à nouveau vers l'ombre, et d'un geste vif, arracha la cape qui la recouvrait. L'ombre se tendit, la main sur sa dague, prête à bondir. Le jeune hémérien recula d'un pas, saisi par l'image qui s'offrait à lui. Une chevelure flamboyante, tombant jusqu'à ses hanches, des yeux verts envoûtants, la jeune fille devait avoir 13 ou 14 ans. Il éclata alors de rire.
- C'est bien la première fois que ton don attire une fille, au moins je ne devrais pas avoir à lui prêter mes vêtements cette fois, ironisa-t-il.
Célia le sermonna, un sourire aux lèvres toutefois.
- Kalaan, voyons. Tu es impoli avec notre invitée. Elle se tourna alors vers la jeune fille. Pardonnez à mon frère ses mauvaises manières. C'est un rustre qui passe trop de temps avec les soldats et pas assez auprès de gens civilisés. Comment puis-je vous appeler ma chère ?
La jeune fille, furieuse de paraître aussi inoffensive mais émue par l'attention et la sollicitude de Célia, lui répondit non sans un regard dédaigneux vers son frère.
- Skia.
- Et bien, Skia, enchantée de faire votre connaissance. Kalaan, ne reste pas planté là. Va donc aider Alcin à allumer la cheminée pendant que je fais visiter les lieux à notre invitée.
- Tu devras quand même signaler sa présence au Conseil et la soumettre au test.
- Rien ne presse. Je te fais confiance pour nous surveiller et prendre d'assaut la maison de nos parents si besoin était ! Le test n'est probant qu'après la puberté et il n'est pas certain que cette jeune fille l'ait déjà atteinte ! Allez, file ! Chère Skia, voulez-vous que je vous montre où vous pourrez passer la nuit en toute sécurité ? Et loin de la désobligeance de mon -petit- frère ? Appuyant suffisamment sur le « petit » pour faire grimacer l'intéressé.
Kalaan tendit la cape si promptement arrachée à sa propriétaire, ouvrit une porte et disparut derrière non sans une moue de désapprobation pour sa sœur aînée. Skia saisit sa pèlerine et se détendit enfin, désarmée par le regard plein de bonté de Célia. L'entrain de la jeune femme était communicatif. Traversant chaque pièce à la lueur d'une chandelle, Célia avait pour chacune une anecdote. Le plus souvent, celle-ci mettait en scène son frère et elle, bravant un interdit ou l'autorité de leur père. Lorsqu'elles arrivèrent à la chambre bleue, Skia avait déjà un bel aperçu du caractère de son hôte et remercia son destin de l'avoir conduit vers une aussi aimable personne. En pénétrant dans la pièce, la lumière du chandelier prit une teinte bleutée. Le linge de lit, le sol et le plafond, toute la chambre était bleue, un bleu nuit profond pour le sol, un bleu azur pour le plafond. Les murs aigue-marine reflétaient la lumière émise par le chandelier. Le voile du lit à baldaquin parachevait l'ensemble donnant à la pièce une impression céleste, hors du temps et de l'espace. Un parfum de jasmin et de lilas flottait dans l'air. Skia se sentit apaisée, réconfortée comme si le lieu lui était familier.
- C'était la chambre de ma mère. Le regard de Célia se fit lointain, comme si un autre souvenir, plus triste celui-là lui revenait en mémoire. Je te laisse te reposer. Katie, ma femme de chambre passera d'ici quelques minutes. Tu as sûrement envie de te débarrasser de la poussière du voyage. Tu peux rester ici, aussi longtemps que tu le souhaites, et si tu veux bien, j'aimerais que tu me racontes d'où tu viens. Je n'ai pas souvent l'occasion de sortir de la cité, encore moins des limites des remparts. Tu dois avoir vu tellement de choses merveilleuses et pourtant tu n'as pas plus de la moitié de mon âge !
Skia comprenait avec peine les paroles de Célia. Il y eut un temps où tous les peuples parlaient un même langage. Mais les conflits et la quête du pouvoir les avaient dispersés et chacun avait évolué dans une direction différente. Désormais les hommes avaient oublié qu'ils étaient frères et ne se reconnaissaient plus. Skia n'avait pas vécu le grand désordre. Elle en ressentit pourtant une grande tristesse, comme si son cœur était également disloqué. Cela avait-il à voir avec la tapisserie de l'entrée ? Elle devrait en apprendre davantage sur cette « protectrice ». Lorsque la porte se referma sur son hôte, elle s'effondra sur le lit. Depuis combien de temps ne s'était-elle pas reposée ? Elle prit le temps d'admirer chaque détail de son nouvel environnement. Les draps de flanelle et les coussins, brodés des initiales « L.D.H. & G.R.P », les montants du lit en bois tourné. Un bois sombre qui ne provenait sûrement pas de la forêt d'Héméra. Un joli secrétaire en marqueterie et une coiffeuse réalisée avec les mêmes essences. Au dessus du secrétaire, un triptyque représentant à coup sûr Célia et Kalaan de chaque côté entourant le portrait de leur mère. Qu'était-il advenu de cette femme d'une beauté hypnotique et diaphane ? Skia s'approcha du tableau, attirée par les yeux du portrait qui la fixait d'une façon déconcertante.
- C'est Lucia Dolce Héméra, fille de la lumière et mère de dame Célia et seigneur Kalaan, protectrice du Royaume. Une serviette sur un bras et une tenue de cavalière sur l'autre, la femme de chambre se tenait dans l'embrasure de la porte attendant d'être invitée à entrer. Skia lui fit signe de la tête.
« Lucia Dolce Héméra. L. D. H ! Les initiales suivantes devaient donc être celles du père de Célia et Kalaan » songea Skia.
- Excusez-moi jeune demoiselle. Je suis Katie. Je vous ai fait couler un bain dans la pièce attenante. Dame Célia m'a dit que vous aviez grand besoin de vous délasser et vous prie d'accepter cette tenue, le temps pour moi de nettoyer vos vêtements... et de les raccommoder. ajouta-t-elle, visiblement effarée par l'allure de Skia.
Skia baissa alors les yeux sur ses vêtements et prit conscience de leur état. Sa cape et le bas de son sarouel étaient couverts de boue. Son chemisier et sa veste écorchés. Son voyage à travers les montagnes puis la forêt n'avait pas été de tout repos. Trois jours durant, elle avait évité les chemins, évité les villages et tout être humain avant d'arriver devant les remparts de la cité. Elle craignait d’abord qu'on ne la reconnaisse, qu'on la ramène chez elle. Puis lorsqu’elle fut assez loin de son village, elle craint de faire de mauvaises rencontres. Depuis son enfance, la nature lui était familière, plus familière que la compagnie des hommes. Elle avait appris son langage et savait y trouver abri. Les petits habitants des lieux l'avaient averti chaque fois qu'un autre être humain, ou que l'un de ses alliés, le chien, approchait. Elle acquiesça donc et suivit Katie dans la pièce voisine. Elle ôta ses vêtements souillés à l'abri d'un paravent et plongea dans l'eau fumante. Ce n'est qu'une fois immergée que Skia ressentit toutes les tensions accumulées durant son périple. Elle ferma alors les yeux pour visualiser mentalement chaque muscle et le détendre fibre après fibre, utilisant sa carte mentale, comme sa tante Maud le lui avait enseigné, pour soulager son corps des maux physiques du voyage. Jamais elle n'était allée aussi loin, jamais elle n'avait vu autant de beauté créée par l'homme. Jamais elle n'avait été aussi seule. Jamais elle ne s'était sentie aussi vivante. Elle ne voulait pas penser à ce qu'elle avait laissé derrière elle, refusant de se laisser envahir par la culpabilité ou les remords. En sortant de la salle de bain, Skia était aussi confiante qu'au jour de son départ. Elle était là pour une raison. Les murs de cette maison semblaient déjà vouloir lui confier leurs secrets. Elle se trouvait au cœur de l'histoire d'Héméra, là où la lumière du jour avait éclairé les hommes pour la première fois. Ici elle trouverait des réponses.
Chapitre II - La source
Après s'être vêtue des habits généreusement prêtés par son hôte, et avoir vainement tenté de discipliner sa chevelure aux boucles rebelles, Skia suivit Katie jusqu'au rez-de-chaussée. Installés dans un chaleureux salon d’apparat, Kalaan et Célia se trouvaient en grande discussion au sujet de récentes et mystérieuses attaques dans les villages de la bordure et se querellaient sur la défense de la cité. Chacun avançait ses arguments tout en s’affairant par ailleurs. Le frère tisonnait le feu de cheminée, déversant sa nervosité sur les bûches incandescentes, tandis que la sœur brodait calmement un motif féerique sur ce qui ressemblait fort à une petit couverture pour nouveau-né.
- Tu ne comprends pas Célia. Les villageois sont de plus en plus en colère contre le roi. Faire des rondes après le couvre-feu ne suffit pas. Nous devons trouver cet assassin et rendre justice. Le roi doit entendre raison et nous permettre de partir en chasse.
- Ta formation n'est pas achevée et ton don ne s'est pas encore révélé ! Tu mettrais en danger tes hommes juste pour aller te battre quand moi je ne peux même pas aller réconforter les villageois endeuillés ! C'est totalement injuste. Le roi est sage et sans plus d'information sur ce qui attaque les villageois, il reste prudent et protège la cité et ses hommes.
Le ton montait entre les deux jeunes gens. Katie toussa une fois, puis deux, puis à s’époumoner. Célia se tourna enfin vers elles et son visage s’illumina d’un sourire de ravissement. Kalaan leva à peine les yeux, le visage fermé.
- Ma chère, vous êtes splendide. Je ne pensais pas que cela vous siérait aussi bien. Vous faites la même taille que moi à votre âge, c'est merveilleux !
Kalaan prit un ton boudeur.
- Célia ce n'est pas en l'habillant de façon civilisée que tu vas en faire une hémérienne. A en croire ce qu'elle portait en arrivant, elle n'a ni éducation, ni rang. Sûrement une fermière des villages reculés, ou pire une de ces illuminées de la Terre des Oracles.
Skia n’eut pas besoin de comprendre ses paroles pour y lire son mépris. Piquée à vif par ses paroles acerbes, elle lui tourna le dos, l'ignorant complètement avant de venir s'asseoir au côté de Célia. Surpris par cette réaction pour le moins singulière, Kalaan se passa la main dans les cheveux y dérangeant le peu d’ordre qui pouvait y régner avant de sourire à demi.
- Je crois que tu l'as vexée imbécile, le réprimanda sa sœur. Peu m'importe qui elle est. Elle est sous ma protection et je compte bien voir le monde à travers ses yeux puisque grâce à toi et à tes soldats, je peux à peine sortir de chez moi. N'oublie pas que j'attire les dons. Il se pourrait bien que Skia nous réserve quelque belle surprise.
- C'est bien ce qui m'inquiète ! Soit c'est une villageoise et tu perds ton temps. Soit c'est une talentueuse et sa présence ici est un risque bien trop grand pour toi comme pour toute la cité. Elle doit être testée.
- Pas avant d'avoir compris nos coutumes. Lui faire subir le test sans préparation serait un acte de torture.
Qu'est-ce que le Test ? Skia avait prononcé ses paroles dans un héméri approximatif.
Célia et Kalaan se tournèrent vers elle non sans surprise.
- Tu n'en a jamais entendu parler ?
- Non, je ne crois pas.
- Tout jeune homme et toute jeune fille, quel que soit sa condition doit, à l'âge de la puberté, ou plus tôt si des signes d'un talent se sont manifestés, passer une série d'épreuves permettant d'identifier les Talentueux.
- Les Talentueux ?
- Incroyable ! Mais d'où viens-tu pour ne pas avoir vu ou entendu parler des Talentueux ? Les Talentueux, dont je fais partie, ajouta Célia, possèdent un don particulier pour l'un des cinq piliers de notre monde : l'énergie, la matière, le vivant, l'esprit et le temps.
- Les Arches de la Lumière !
- C'est aussi leur nom, en effet. Mais plus personne ne les appelle comme ça depuis... Kalaan laissa sa phrase en suspend hésitant visiblement à prononcer la suite.
- Alors, vous parlez sûrement de l'initiation ?
- L’initiation ? Que veux-tu dire ?
- Skia se mordit les lèvres d'en avoir trop dit. Le Test, je crois que dans mon village cela correspond à l'initiation, mais il ne concerne qu'une seule arche et très peu possèdent le don alors elle n’est plus pratiquée sauf dans certaines familles.
- Ici, toute qualité doit être reconnue et renforcée. Skia, voudrais-tu nous parler de ton monde ? Quelle arche est testée lors de votre Initiation ?
Si elle voulait que Célia et Kalaan lui fassent confiance, elle devrait répondre. Mais elle se souvint que ses ancêtres avaint été chassés de la cité Lumière et hésita donc à risquer de perdre les seules personnes qui pourraient l'aider à trouver son chemin ici. De plus, Kalaan avait clairement fait état de son dégoût pour son peuple. Elle choisit donc prudemment ses mots.
- Je viens d'un village de l'Est, au delà des montagnes enneigées. Je ne sais pas très bien quelle Arche ou Pilier est testé. Je n’ai jamais assisté à l’initiation. Mais ceux qui possèdent le don peuvent favoriser les cultures ce qui est précieux pour notre subsistance.
- Il y a plusieurs talents capables de cela. Le plus répandu est celui de l'énergie, il est aussi le plus simple à utiliser car le plus archaïque dans ses principes. Expliqua Célia.
Kalaan parut soucieux :
- ou le Vivant, ou l'Esprit, ou même le Temps...
Skia le regarda sans ciller. Le jeune homme était assurément suspicieux et ne lâcherait pas l’affaire. Heureusement sa sœur changea de sujet opportunément.
Voilà qui ne nous avance pas beaucoup. Tu ferais mieux de t'inquiéter de ton propre talent ! A ton âge, père était déjà maître de l'énergie et chevalier du Guet !
- Pas la peine de me le rappeler. Quand j'aurai révélé mes talents, plus aucun village ne sera inquiété et tu pourras donc passer toutes tes journées dans la fange auprès de tes chers amis paysans !
- Ne te moque pas Kalaan ! Les villageois sont nos égaux. N'as-tu pas tes plus fidèles amis parmi eux ?
- Les militaires n'ont plus de passé. Seul compte le Guet !
- Comme tu t’emportes ! Vois-tu, villageoise ou pas, si son intention était de rester, je gage que j’en fais une dame de la cour en moins de trois lunes !
Une lueur dans les yeux, Kalaan sauta sur l'occasion.
- Un défi ? Je tiens le pari. Il nous faut un enjeu pour te motiver. Car à bien y réfléchir, tu devras d'abord lui apprendre à parler sans cet horrible accent barbare. Disons... Ludwig si tu perds.
Skia lui jeta un regard noir quand Célia leva les yeux au ciel.
- Je ne suis pas folle à ce point ! Laisse le roi à ses problèmes.
- Dont tu fais partie ma chère sœur. Lui répond-il avec malice.
Célia chassa l'air de sa main comme pour balayer la remarque de son frère.
- Disons plutôt que si je gagne, tu me devras une journée hors les murs de la cité. Si j'échoue, voyons…
- Puisque ma proposition d’épouser le roi et de me libérer enfin d’un destin qui me révulse, laisse moi au moins choisir un moindre mal. Si tu échoues, ajouta-t-il, tu renonceras à me présenter n'importe quelle fille d'Héméra dans l'espoir que je me marie et libère ton cher Ludwig de ses obligations.
Célia jaugea son frère pendant de longues minutes, pesant visiblement les implications de sa décision, puis abandonnant la partie :
- Tu en demandes beaucoup, mais soit ! Katie ? As-tu bien entendu l'enjeu de notre nouveau pari ?
Katie acquiesça puis maugréa pour elle-même, signe que ce genre de jeu entre Célia et Kalaan était coutumier. Voyant le regard furieux de Skia, Célia ajouta :
- Il va de soit que si notre invitée renonce à rester parmi nous, cela annule tout.
Maintenant, j'ai envie d'une bonne tourte au poisson !
Célia tendit la main vers Skia qui, bien que fâchée d'être ainsi l'objet d'un pari, n'osa manifesté son désaccord de peur de perdre l'hospitalité de la jeune femme. Elle trouverait l’occasion de leur montrer à tous deux qu’elle était libre de son destin.
- Chère Skia, vous devez être affamée. Venez ! Mon frère, lui, préfère encore la compagnie de ses soldats.
Kalaan acquiesça et salua les deux jeunes femmes se dirigeant vers l'entrée non sans se retourner à plusieurs reprise, pensif.
Le souper émerveilla Skia. Ébahie devant l’opulence et le raffinement des plats que Katie lui présentait, elle en oubliait presque la faim qui la tenaillait. A peine eut-elle fini sa dernière bouchée de mousse de fruits que Skia sentit la fatigue peser sur chacun de ses membres. Elle s’excusa auprès de son hôte et rejoignit la chambre bleue.
Allongée en travers du lit sans même défaire les draps, elle regarda encore une fois la pièce, tentant de mémoriser chaque détail. Le portrait de la dame d’Héméra se mit à vibrer et Skia sentit sur elle le regard de Lucia. Les yeux du portrait étaient littéralement rivés sur elle. Skia cligna des yeux plusieurs fois. Elle la regardait toujours. Elle soutint son regard. Le visage de Lucia s'illumina d'un sourire joyeux. C'est alors qu'elle l'entendit.
- Bonjour Skia. Je t'attendais.
- Qui êtes-vous ?
- Je suis l'esprit d'Héméra. Depuis la création de la cité, je guide les protecteurs de ce monde.
- Ce monde ? Parce qu'il y en a d'autres ?
- L'univers est infini Skia. Mais je ne suis pas là pour te parler d'ailleurs. Viens, suis-moi.
- Mais où ?
Skia eut à peine posé la question, que Lucia sortit de son portrait pour s'incarner devant elle. Ou du moins apparut un spectre de l'ancienne protectrice de la cité.
La figure fantomatique traversa le mur de la chambre. Skia se précipita à sa suite.
La porte franchie, elle l'aperçut au bout du couloir de l'aile Ouest. Elle courut avant de la voir disparaître à nouveau à travers une porte poussiéreuse qui n'avait pas dû être ouverte depuis des lustres.
Skia tenta de l'ouvrir mais elle était évidemment fermée à double tour. Elle entendit alors le loquet s'ouvrir de lui-même. Elle prit appui sur la poignée et tira la porte qui s'ouvrit sans difficulté mais en manifestant toutefois son désaccord par un grincement des plus sinistres.
Derrière, un escalier plongeait vers les entrailles du manoir, éclairé ponctuellement par d'étranges flammes flottant sous la voûte.
La silhouette de la dame d'Héméra n’était déjà plus qu’une faible lueur en contrebas. Skia s'engagea à sa suite, lentement car les marches de pierre imprégnées d'humidité étaient particulièrement glissantes. L’air était tout aussi chargé d’humidité et Skia plissa le nez sous l’odeur aigre du salpêtre.
Après une volée de marches correspondant à coup sûr à la hauteur de l'étage de la maison, Skia se retrouva sous la surface, l'escalier taillé à même la roche.
La descente lui parut durer une éternité. Elle se morigéna de n'avoir pas compté ces maudites marches pour apprécier la distance qu'elle avait parcouru et le temps qu'il lui faudrait pour remonter à la surface.
Soudain, toutes les flammes s'éteignirent et l'obscurité enveloppa Skia. Elle frissonna et sentit les battements de son cœur s'accélérer, signe indiscutable qu'elle ne maîtrisait plus la situation.
« Mais quelle idiote. » Elle avait dû simplement s'endormir devant ce fichu portrait et tout ceci n'était que le fruit de son imagination. Il faudrait juste laisser le fil de l'histoire aller à son terme et elle se réveillerait. Pouvait-elle seulement influencer son rêve pour faire ré-apparaître les flammes magiques ? Apparemment non, mais ses yeux commençaient à s'accoutumer à l'obscurité, signe qu'une fraction de lumière même infime devait arriver jusque là. « Gagné ! » La lumière venait d'un peu plus bas. L'escalier prenait fin à la périphérie d'une vaste salle voûtée de près de dix mètres de hauteur. Au centre de la pièce, une sphère de pure énergie occupait la moitié de l'espace et produisait une intense lumière si bien que Skia mit du temps avant d’accommoder ses pupilles après l’obscurité de l’escalier. La surface de la sphère ondulait comme les vagues sur l'océan et prenait toutes sortes de teintes colorées. Skia sentit également la chaleur dégagée et une sensation étrange comme si elle devenait tout, comprenait tout.
Dame Lucia se tenait de l'autre côté de la sphère.
- Approche !
- Qu'est-ce que c'est ?
- Ceci est la source. La source relie chaque molécule, chaque cellule de tout ce qui est en ce monde. Elle est le reflet de l'état du monde que tu connais ou que tu imagines. Lorsque le monde prospère, la source grandit et sa lumière est aussi intense que votre soleil. Lorsque le monde s'assombrit, la source est, elle aussi affectée.
- Comment ?
- La source a été créée pour vous aider à préserver votre monde. Bien des fois, les hommes ont failli le détruire. L’obsession du pouvoir, le besoin de dominer ce qui vous entourent, ou de détruire ce que vous ne pouvez dominer, sont les cancers de votre espèce. Pour préserver ce monde, j’ai créé la source. Pour la contrôler, le protecteur. Un homme pour soigner le mal que d’autres hommes ont engendré. A chaque siècle renaît le protecteur au sein de la maison d'Héméra. Grâce à la source, il peut contrôler et rétablir l'équilibre. Parfois, le protecteur s'est contenté de veiller dans l'ombre à la bonne marche du monde. Parfois, comme Lucia ma dernière protectrice, il a dû se sacrifier pour le protéger. C'est pour cela que j'ai besoin de toi aujourd'hui.
- Pour protéger la source ?
- Pas tout à fait. Comme je te l'ai dit, le protecteur naîtra au sein de la maison d'Héméra. L'heure de sa naissance n'est pas encore venue mais des ombres commencent déjà à apparaître et affectent la source. Une menace plane sur les héritiers d'Héméra. Or si le monde se retrouvait sans protecteur, il ne faudrait pas longtemps aux hommes, quelques siècles peut-être, pour détruire définitivement cette terre. S'il n'y avait qu'eux, ce serait un moindre mal. Mais vous partagez cette planète avec des millions d'espèces vivantes sans parler de la diversité des matières solides, liquides ou gazeuses qui la constitue, des paysages que le temps a sculpté… Je n’ai pas créé ce monde pour vous voir le détruire. Tu es né près d’un an après la mort de Lucia. Je t’ai créé pour veiller sur la maison d'Héméra. Pour garantir la naissance du protecteur. La mort de Lucia a sauvé Héméra de la destruction, mais ouvert la voie à des êtres maléfiques qui menacent aujourd’hui sa descendance. Skia, je te confie la sauvegarde des héritiers d'Héméra.
- Comment ?
- Crois-tu que je laisserai ce monde tout entier entre les mains d'une frêle jeune fille ? Non, ma valeureuse guerrière, tu as toutes les armes dont cette terre a besoin. Ta naissance n’est pas le fruit d’un hasard amoureux. Tes parents m’ont servi comme je te le demande aujourd’hui. Sers-moi jusqu'à la naissance de mon protecteur et je te libérerai de ton destin.
- De quoi parlez-vous ? Qui est mon père ?
Le spectre de Lucia avait presque disparu.
- Tu le découvriras bientôt. Suis ton instinct et Augure te guidera. Mais ne te fis à aucun homme pas même à l’un des héritiers. Ce fardeau, tu dois le porter, seule. Il en va de l’avenir de ce monde.
A présent, Skia était complètement seule. Elle fit le tour de la sphère. Plusieurs fois. Suivant une ligne sombre qui serpentait en surface. Qu'est-ce qui pouvait provoquer cette perturbation ? Quel mal menaçait son monde ? Célia et Kalaan étaient-ils vraiment en danger? Allait-elle seulement savoir quand et quoi faire ? C’était maintenant certain, elle était en plein rêve et il virait au cauchemar. Puisqu'elle ne se réveillait pas, elle entreprit de remonter jusqu'à la chambre. Peut-être que son esprit daignerait alors la laisser en paix. La montée s'avéra encore plus scabreuse que la descente. Skia glissa par trois fois se blessant aux genoux et se rattrapant de justesse. Quel architecte avait bien pu imaginé un tel escalier sans penser à installer une main courante ! Essoufflée et les genoux en sang, Skia arriva enfin dans le couloir de l'étage. Elle entendit des bruits de pas en dessous. Elle se précipita dans la chambre mais n'eut pas le soulagement de se trouver endormie. Par contre, ses genoux étaient toujours ensanglantés. Dans la salle de bain, elle trouva de quoi nettoyer les plaies et de la pierre d'alun pour accélérer la coagulation. Elle se jeta ensuite sur le lit et n’eut pas loisir de réfléchir à ce qui était advenu. Elle plongea aussitôt dans un sommeil sans rêve.