Le Monde de L'Écriture

Coin écriture => Textes courts => Discussion démarrée par: B.Didault le 19 Mai 2018 à 07:17:41

Titre: Eveil (Premier essai d'un texte très court)
Posté par: B.Didault le 19 Mai 2018 à 07:17:41
Une amie me demande si ma fille serait d’accord pour tenir un rôle dans une pièce de théâtre pour motiver les enfants à la lecture, le titre en est « La Belle au bois livrant ».

Immédiatement le conte de Charles Perrault me saute à l’esprit.
Je ne sais pourquoi, mais j’ai pensé à un des jolis mots de la langue française qui se prononce de la manière au féminin et au masculin : Belle et Bel.

Immédiatement, a surgit le jeu de mot final.
Puis j’ai travaillé tout cela…

Ceci est la genèse de ce qui suit.


Debout, figée, au milieu de l’allée, elle tentait de calmer son cœur emballé. Cette maison d’un autre âge, elle l’avait reçue en héritage. La vieille façade gardait tout son charme. L’émotion dans sa poitrine fourbissait ses armes. Sous l’appentis quelque peu ébranlé, elle voyait sa prime jeunesse défiler. Enfin elle avança, tourna la clef, poussa la porte. A nouveau reçue par ses aïeux, en quelque sorte.
Sur la table du salon, dans son étui, le violon de Grand-père. Trônant au milieu de la pièce, le piano de Grand-mère. Une partition attendait sur le pupitre, d’intuition, elle en connaissait le titre. De cette ambiance musicale, elle retrouva l’atmosphère amicale. Ses Grands-parents lui avaient enseigné le solfège. Le clavier avait subit ses premiers arpèges. Sa Grand-mère voulait que du classique elle s’accorde, avec le monde symphonique des instruments à cordes. Mais elle se tourna résolument vers ceux de l’air et du vent. C’est un saxophone qui eut sa préférence. Sa famille ne comprit pas cette attirance. Elle en devint rapidement experte. Pour ses aînés, le jazz et le blues signifiaient sa perte.
En plusieurs années sa famille disparut. A aucun moment la jeune fille reparut. Absorbée dans l’étude de plusieurs instruments, dans le but louable de plaire à ses Grands-parents, elle ne vit pas les années s’envoler, tant sa passion l’avait isolée.
Après quelques décennies, plantée là, oppressée, elle regrettait de les avoir si longtemps délaissés. Unique petit fille, trop tard, elle s’aperçut que durant tout ce temps elle les avait déçus. Comme un chemin de croix, elle visita tout, jusqu’au grenier. Elle commença par sa chambre, au premier. Rien n’avait changé, toujours bien rangée. Quelques paquets en plus, peut-être, couvraient son bureau. A bien y regarder c’était, de ses anniversaires, les cadeaux. Elle comprit finalement : elle avait été leur unique passion. La poussière en avait pris maintenant possession. Elle ne retint plus ses pleurs, vaincue.
Comment, sans elle, avaient-ils survécu ?
Son périple finit au grenier, encombré de malles et de paniers. Au beau milieu présidait une table dont elle n’avait pas souvenance. Elle connaissait pourtant bien les cachettes de son enfance. Dessus ; un colis, un écriteau et des toiles d’araignées, avec, manuscrits, quelques mots alignés :
« Pour tes trente années
Et toujours t’aimer »
Elle repoussa, d’un geste large, les voiles arachnéens. Des larmes glissaient sur son visage éburnéen. Elle poussa l’affichette, prit le cadeau derrière, et d’une main caressante en retira la poussière. Délicatement elle ôta le papier et fut émerveillée par le cuir noir et luisant d’un bel étui ensommeillé. Malgré leurs réticences, et c’était émouvant, ils lui avaient offert un instrument à vent.
Elle ouvrit le bel écrin noir, aperçut ce qu’il renfermait. Trois magnifiques objets d’ébène y dormaient. Elle prit, pour la main gauche, le corps supérieur, l’unit, pour la main droite, avec le corps inférieur, puis assembla le pavillon légèrement évasé, à la partie basse, parfaitement arasée. Elle admira le bel instrument à la perce conique, qui bénéficia du système Boehm, facteur germanique. Le noir de l’ébène contrastait avec le chromé du clétage. Elle fit jouer les quinze clefs, en apprécia l’ajustage. Nul besoin de chercher l’indispensable complément ; l’anche double, nécessaire pour faire vibrer l’instrument. Elle prit la sienne, adaptée, déjà montée, conservée soigneusement, Dont elle fixa le tube liégé à la partie haute, prudemment.
Puis descendit au salon, sur le piano, ouvrit la partition, et reconnut la familière sonate, pour bois et piano, de Saint-Saëns. Une vague de nouveaux souvenirs stimula ses sens. Elle entama, andantino, le premier mouvement.
Ainsi s’éveilla le bel hautbois dormant.
Titre: Re : Eveil (Premier essai d'un texte très court)
Posté par: Fried le 20 Mai 2018 à 07:59:25
Bravo pour ce conte revisité sous forme de poème, j'ai particulièrement apprécié la description du bel hautbois.
Titre: Re : Eveil (Premier essai d'un texte très court)
Posté par: B.Didault le 20 Mai 2018 à 08:09:40
Fried,

Un grand merci.
Je n'avais jusqu'ici que les avis de mon entourage.
Je pense que leur point de vue est déformé par leur gentillesse

Merci également à Monsieur Internet.
Les informations collectées représentent une vingtaine de pages A4.

J'en profite également pour remercier "Thevenet Musique" d'Angoulême qui à relu ce texte avec un œil professionnel.
Ma petite fierté : Ils n'ont trouvé aucun erreur !

Merci encore.
A bientôt
Titre: Re : Eveil (Premier essai d'un texte très court)
Posté par: Claudius le 20 Mai 2018 à 09:36:44


Bonjour matinal et dominical.

Je t'ai lu, j'ai bien aimé cette histoire et sa chute délicieuse. Particulièrement, dans la construction le rythme donné par les rimes internes.

Bien fait !

 :mrgreen: :mrgreen:

Titre: Re : Eveil (Premier essai d'un texte très court)
Posté par: Olik le 20 Mai 2018 à 10:01:28
Émouvant, poétique, bien écrit, rythmé et une chute fort sympathique.
Merci pour ce partage.
Titre: Re : Eveil (Premier essai d'un texte très court)
Posté par: sirène le 20 Mai 2018 à 12:26:05
Vraiment très agréable à lire et l'on imagine très bien les lieux. Le vocabulaire riche et bien choisi est aussi un régal. Merci pour ce moment de plaisir intellectuel
Titre: Re : Eveil (Premier essai d'un texte très court)
Posté par: B.Didault le 20 Mai 2018 à 12:34:18
Merci Claudius,
Merci Olik,
Merci Sirène,

Je dois avouer qu'au départ je souhaitais écrire un "poème narratif" (ça existe ?).
Je l'avais mis en prose pour revoir la ponctuations, et ho surprise ! j'ai trouvé cette prose pas trop mal.
J'en ai d'autres sous le buvard, mais à deux par semaine il faudra patienter... surtout moi.

Merci encore
A bientôt