Bonjour les zamis !
Il y a un moment que je n'ai pas réussi à achever un texte. Je ne sais pas pourquoi, la fin semble toujours poser problème et je n'arrive jamais à être satisfait du résultat global.
Je me suis donc un peu imposé de poster celui-ci, en me disant que peut-être vous pourriez m'aider un peu à l'améliorer et me dire ce qui ne va pas très bien.
Le jour des peupliers
(https://nsa39.casimages.com/img/2018/05/18//180518081947436263.png)
C'était une belle journée d'été, où le soleil mordait la peau sous les caresses légères d'un vent insolent. L'air était chargé d'effluves végétales d'herbe fraîchement coupée, et de l'odeur poussiéreuse des moissons.
Au loin le bourdonnement des machines ne parvenait pas à couvrir les vrombissements industrieux des arthropodes indigènes : ces petits insectes semblaient faire colloque de frémissements d'ailes et de cliquètements de mandibules, rapides comme de petites étincelles. Les oiseaux quant à eux se faisaient discrets car seul le pépiement solitaire d'un sansonnet lointain donnait tort aux ornithologues qui prétendaient que ces oiseaux ne faisaient qu'hiverner dans nos régions.
C'était une belle journée d'été, idéale pour marcher pieds nus dans le jardin, passer du contact froid, instable et dur de l'allée de gravillons à celui meuble, tiède et soyeux de la terre gazonnée. Idéale pour marcher entre les arbustes et laisser ses doigts courir sur la surface lisse et huileuse des feuilles de crassule, progresser entre les parterres chamarrés de bégonias qui dessinaient une sorte de brasier impressionniste sur le sol.
Mais c'était aussi la journée idéale pour une chose bien plus importante encore.
C'était une belle journée d'été dont la seconde moitié débutait, portée par le pesant souvenir d'une pintade, de champignons et de haricots. La volaille avait été assez cuite pour que la viande glisse sur les os sans qu'il eut besoin d'utiliser un couteau. La chair ferme et brunie sous la peau craquante et luisante de beurre avait fondu sans effort entre deux bouchées de papilionacées aux reflets émeraudes que le jus de cuisson tâchait de couleur rouille.
Seul un épais et crémeux fromage de chèvre était venu troubler le festival de couleurs terreuses et végétales lorsqu'il vint se poser sur la tranche de pain de campagne qui avait servi à faire briller les assiettes bien avant l'heure de la vaisselle.
C'était une belle journée d'été pour visiter les haies de framboisier derrière le petit bassin. Les fruits gorgés de sucre et de soleil exhibaient d'arrogantes drupéoles pareilles à des mûres purpurines, enfin pour ceux qui avaient survécu jusqu'ici : les chiens du voisinage avaient eu raison des branches les plus basses, tandis que la canopée de la haie d'arbustes avait été prise d'assaut par des étourneaux qui semblaient à présent absents.
De sorte qu'il ne restait plus à portée de main que des baies de ronces trop vertes pour ne pas vous rendre malade, et les quelques survivantes sises à mi-hauteur. Une, deux, trois, quatre … une petite poignée résultant de mon pillage au creux de la main.
C'était une belle journée d'été pour croquer des framboises. Sentir du palais le duvet et la pruine, le goût âpre et légèrement amer du fruit avant que la peau ne se rompe. Puis l'intense vague sucrée, retombant rapidement pour laisser émerger quelques récifs d'acidité. Libération de petites graines charriées par la pulpe juteuse, s'éternisant plus longuement encore que l'Acte V du Faust de Gounod.
C'était une belle journée et le ciel se teintait d'ocre au-delà des peupliers. Les nuages éclairés par une curieuse lumière prenaient une apparence moutonneuse pareille à celle des cumulus nés des pinceaux de Caspar Friedrich.
Cinq … six ...
Un pilier de fumerolles majestueuses s'érigeait en dôme éclatant, comme si la lumière était un fluide et que les volutes la retenaient péniblement. A présent plus aucun insecte ne se faisait entendre.
Dix … onze ...
La nébulosité convexe s'élevait lentement et massivement au dessus de la cime des arbres, produisant même en plein soleil une sorte de contre-jour irréel. Non loin, le froissement des plumes du sansonnet témoignait de son départ précipité.
Vingt-trois … vingt-quatre …
En dessous du titan de poussière s'élevait une colonne donnant à l'ensemble l'apparence d'un formidable cèpe au pied épais et au chapeau charnu dont les bords s'enroulaient doucement en retombant. Un peu comme ses semblables qui avaient accompagné la pintade à présent si lointaine. Une grenouille sur le bord du bassin japonais ne venait-elle pas de plonger ?
Quarante-six … quarante-sept …
C'est alors qu'une vague terrible emporta les peupliers situés à quinze kilomètres du jardin, puis dévora dans son sillage les machines agricoles paisiblement endormies dans un champ de colza. Une sorte d'écume jaune et brune assimilait tout ce qui pouvait se trouver sur son chemin, et se dirigeait vers les haies de framboisier à une allure difficilement concevable.
Soixante-deux … soixante-trois …
Un grondement enfin se fit entendre, comme une légion de tambours battant la mesure rapidement et de plus en plus fort. Ou un séisme qui se rapprocherait. D'ailleurs le sol ne commençait-il pas à trembler ?
Soixante-et-onze … douze …
La lame ne fit qu'une bouchée du jardin, des cerisiers, des framboisiers, des chemins de cailloux et du bassin où paressaient grenouilles, koïs et tritons.
Terre, verre et poussière ensevelirent cette belle journée d'été, le souvenir de la pintade tiède et des framboises pourpres.
Ce fut une belle journée d'été, la journée idéale pour tout achever et seules émergeaient au milieu de tout ce désordre la cime de deux peupliers.
Les peupliers, m'avait un jour raconté un ami espagnol, c'est là que tout avait commencé.
Voilà. J'ai voulu rythmer ce court récit comme un petit morceau de rêve suivi d'un réveil qui s'accélère (un peu comme quand vous êtes sur le bord du lit et que vous glissez d'abord doucement puis de plus en plus vite avant de tomber par terre). J'espère que ce n'est pas trop raté.
Si vous vous questionnez sur la dernière phrase, c'est une chose que fait parfois le subconscient d'utiliser des traductions dans d'autres langues de certains termes dans certaines situations. On ne sait pas très bien pourquoi le cerveau fait ça. :mrgreen: En Espagnol, les peupliers se disent los álamos.
Merci de votre lecture en tout cas. ^^