Lettre à un vestige
J’ai encore rêvé de toi la nuit dernière. Ça te surprend ? Non, moi non plus. Que tu débarques comme une alarme dans mon subconscient juste au moment où je recommence à prendre des risques, à faire confiance à quelqu’un d’autre, ça n’a rien d’une surprise. Je crois même que c’est devenu ta fonction de base, désormais. Résonner comme un mauvais souvenir dès que je commence à baisser ma garde, venir me rappeler à quel point se fier à autrui peut s’avérer douloureux… J’en ai marre de t’attribuer ce vilain rôle, ce qu’on a partagé vaut mieux que ça.
C’était un rêve vraiment étrange. Je pense que c’est à cause de mon récent visionnage intensif de The Walking Dead, je vivais plongée en pleine apocalypse zombie. Des morts partout, de la sécurité nulle part. J’étais avec un petit groupe de survivants. A cette heure-ci, je ne me souviens plus d’aucun d’entre eux, mais au moment de mon réveil, durant la fraction de seconde où j’ai quitté l’onirique pour revenir au réel, j’ai acquis la certitude que je les connaissais tous. De ce rêve ne reste plus que toi. Et Will Smith, mais j’y reviendrai plus tard. Ou pas.
J’étais sortie chercher des vivres pour mon groupe, je crois, lorsque je t’ai croisé. C’est là que ça devient complètement improbable. La civilisation est en train de s’éteindre, le monde disparaît peu à peu, je ne t’ai pas croisé une seule fois ces quatre dernières années, pas même par accident, mais je ne suis pas étonnée de te voir là. J’ai pourtant conscience de toutes ces incohérences dans mon rêve, ça ne m’empêche pas de trouver ta présence normale, presque évidente. Tu as ce sourire. Celui qui arrivait toujours à me faire sourire aussi. Tu n’as pas vieilli, évidemment. Tu te rends compte à quel point c’est grossier de ta part ? Je continue de vieillir dans mes rêves, toi tu es resté figé dans le temps, fidèle à ce que tu étais la dernière fois que je t’ai vu. C’est aussi pour ça que tu ne peux plus continuer de surgir comme ça dans mes rêves au gré de mes doutes. Plus je vais vieillir, plus ta jeunesse sera une insulte pour moi.
On a échangé des banalités, je ne sais même plus lesquelles. La conversation était tellement simple, comme si on s’était quitté la veille et sans heurt. « Tu vas bien ? Oui et toi ? Ca va, j’ai trouvé un refuge sympa, on est une petite dizaine. Ah oui, il y a des gens que je connais ? Non, que des inconnus, et toi ? Des inconnus aussi. On est dans le quartier nord, pas très loin du théâtre, là où vivait Pierrick quand… Je vois. Près de la rivière ? C’est ça. Passe nous voir à l’occasion, si tu as besoin de quelque chose ou… Non, c’est gentil mais ça devrait aller. Bon… Bonne continuation alors. Merci, toi aussi. » Et c’était tout.
C’est marrant parce que maintenant que j’y repense, la plupart de tes incursions dans mes rêves ces dernières années sont calquées sur ce schéma : ton sourire, ta jeunesse, ma non-surprise, nos banalités, moi qui t’invite, toi qui déclines. Presque à chaque fois. Et presque à chaque fois, tu te pointes quand je commence à baisser ma garde avec quelqu’un de nouveau dans ma vie.
C’est seulement maintenant que je réalise que j’ai digéré ta trahison. Je sais, le restant de cette lettre laisse penser le contraire, mais je n’ai pas le contrôle de mes rêves. Seulement au réveil, quand j’ai voulu commencer à t’écrire tout ça, j’ai d’abord cherché à mettre de l’ordre dans mes idées. Je ne t’en veux plus pour ce que tu as fait, parce qu’en vérité, je ne ressens plus rien pour toi. Je ne t’aime plus, mais je ne te déteste plus non plus. J’ai arrêté. Repenser à ton sourire m’a fait sourire, repenser à ce qu’on a vécu ensemble m’a fait sourire aussi, repenser à la façon dont ça s’est terminé ne m’a rien fait.
Alors merci. Merci d’être passé dans mes rêves pour me rappeler qu’aussi douloureuse que puisse être une trahison, tout fini par passer. Merci de m’avoir aussi rappelé que le jeu en vaut parfois la chandelle. Merci, enfin, de ne plus être là pour lire cette lettre.
Sans rancune.
N.