Une lande noire s'étire dans la nuit. L'odeur capiteuse d'une terre morte, où plus une colline ne se dresse. Plus aucune étoile pour se raccrocher. Une ribambelle de phares serpente cette désolation comme une procession perdue.
Des camions, des bulldozers et des grues laissent s'échapper le spectre de gaz brunâtres dans leurs lumières bleutées. La longue file semble s'échapper de quelque lieu macabre. Leur avancée semble éternelle, ils ne voient qu'à quelques mètres devant eux et des centaines de kilomètres de vide les oppressent.
En queue, une camionnette s'arrête. Ils feront tous de même, plus tard, bien plus loin, lâchant dans l'obscurité de minuscules feux de camp éparpillés des uns des autres.
Cette camionnette est la première à le faire. Cinq hommes en descendent, en silence. Pas un regard pour la procession qui s'enfuit.
Le claquement des portes, les cliquetis de fer blanc, le bruit d'un feu qu'on allume, les gestes de l'habitude. Le silence.
Ils sont cinq en cercle autour de l'âtre, assis sur des seaux, des caisses ou à même le sol, des couvertures sur leurs cuisses. On observe bouillir une soupe, le bruit de ses remous. Dans la nuit, les faisceaux de leurs lampes frontales se croisent sans se regarder.
« Ça fait bizarre, pas vrai ? »
Personne ne répond.
« Le dernier soir...
– C'est prêt. »
Tour à tour, ils tendent leurs gamelles au plus vieux de la bande, ayant préparé le repas. Bruits de louche, crépitements du feu. D'un vieux papier journal, l'un d'eux sort un petit morceau de saucisson, qu'il partage en cinq, sans un mot. Des bouts de pains rassis sortent des poches. Des mitaines s'accrochent aux assiettes, des doigts violacés aux ongles remplis de terre noirâtre en dépassent. Les yeux sont noyés dans les gamelles.
Lumière sur Jehan, le plus vieux, la barbe hirsute, les traits vaincus par la vie depuis, semble-t-il, toujours. C'est le plus jeune qui le regarde, celui qui a parlé plus tôt.
« Jehan, tu vas jouer ce soir ?
– Non »
« Pas ce soir. », tous finissent la phrase du taiseux dans leurs têtes, comme ils avaient appris à le faire au cours des derniers mois. Une guitare se trouve pourtant à son flanc ; quatre raies de lumières se sont posées dessus, une seconde. Seul Nicolas continue à la fixer.
Raclements dans les auges. L'un d'eux se lève, lourdement, se ressert, attend un instant toujours la louche à la main. Deux gamelles se tendent alors. Versement de soupe, à ras bord. Des bonnets en laine s'embuent de la chaleur soudaine. Les souffles froids s'en mêlent : tapis volant de volutes au jeu d'ombre derrière les loupiotes, puis, les fumées disparaissent hors des rayons, à jamais. Les autres roulent des cigarettes, obnubilés par la danse des flammes.
« Il paraît qu'il y avait des montagnes ici, avant. »
Personne ne relève. Ils avaient eu ces discussions des dizaines de fois au cours des mois passés, avec passion d'abord et puis, ils avaient fini par demander à Nicolas de se taire, se contentant des chansons de l'aîné.
« Des rivières serpentaient les vallées, dégringolaient du haut des roches, il y avait des cascades...
– Nicolas...
– C'est bon »
« Continue. » se disent-ils tous.
« Ça devait être beau. »
Les assiettes gisent toutes au sol, on n'entend plus que le grésillement des mégots. Les lampes frontales exercent un va-et-vient giratoire entre Nicolas et quelques vides contemplations. Une autre voix, plus rocailleuse, plus hésitante, prend le relais :
« C'était des montagnes sauvages. Avant. Pendant longtemps. Quelques villages de hautes montagnes, que des villages de bergers. Et puis...
– Et puis ?
– Je sais pas bien comment le dire, raconte toi, tu connais bien.
– Nicolas le dit mieux, mais j'dirais que c'est la vue qui les a fait se rassembler. Vous imaginez, seul avec votre troupeau, perdus dans les montagnes et puis un jour vous tombez sur une vision du paradis. Une corniche avec la plus belle vue qu'on puisse rêver, des prés verts comme l'émeraude, un lac d'azur... Les bergers se sont alors passé le mot.
– Mais y'avait pas une histoire avec une ville au creux de la vallée ?
– Si y'a une vue comme ça, ça peut pas être au creux d'une vallée.
– Je croyais juste que c'était une ville.
– Au début c'était un village, après ça s'est agrandi.
– Mais donc c'est bien en haute montagne ?
– Oui, y'avait des chamois.
– J'aurais bien aimé voir des chamois. »
Ils se taisent, ne sachant pas bien comment s'y prendre. Ils attendent la verve de Nicolas pour les lancer. L'un d'eux se lève. Deux lampes accompagnent son chemin, tapis diffus de lumière. Le bruit étouffé de ses pas sur la terre. Claquement métallique de porte. Les lampes le suivent toujours, il revient avec du bois pour le feu. Crépitements. Soupir.
« Bref.
Ce village, en haute montagne, avait fini par faire parler de lui comme un des plus beaux du pays. Les touristes venaient même des quatre coins du continent pour l'admirer, arpenter ses ruelles pittoresques.
– On arrivait par la grande rue, pavée comme dans l'ancien temps. La première chose qui frappait, c'était les fleurs. Leurs parfums surtout qu'on sentant avant même d'y être. Aux balcons pendaient des lilas, des passiflores, du jasmin grimpait le long des gouttières, des glycines faisait office de rideaux. Partout la chaussée était ornée de grandes jardinières.
– Si je dis pas de bêtise, le style de la région était aux charpentes en poutres apparentes, avec des toits de chaume et des façades rouges brique. Enfin c'est ce que j'avais vu dans un livre...
– Exact. Des panneaux en bois gravés et vernis décoraient les devantures des nombreuses échoppes d'artisans. Tout un quartier du village était occupé par les sculpteurs sur bois : ils savaient tellement tout faire et avec une telle précision qu'on les appelait " les dentelliers ". Mais ceux qui avaient le plus de succès, c'était les marionnettistes. Aux heures de spectacle, tout le village et particulièrement les enfants, se pressait sur la petite place pour y assister.
– Il y avait des peintres aussi ?
– Des tas. La moitié des paysages de montagnes que tu vois dans les musées ont été peints ici. C'est simple, aux couchers de soleil on comptait autant de peintres que de couples, sur la fameuse Esplanade des amours.
– Tout ça pour ça. »
Quatre phares bleus soudainement sur Jehan. Jehan le regard plombé sur ses mains.
« C'est là que commence notre histoire à nous aussi, oui.
– Tout ça à cause d'une histoire d'amour.»
Les regards se détournent. Ils pensent que personne autour de ce feu ne porte d'alliance. Quelque chose d'amer que tous devinent dans les cœurs de chacun.
« On n'a pas à se plaindre, non plus. Je veux dire, on a bossé sur un édifice un peu spécial, mais ça reste un chantier et puis, on nous a bien payé...
– Un peu spécial, oui »
Ils pensent tous, « terriblement triste ».
Sous leurs éclairages blafards, les cernes s'étirent. Tous sont fatigués, mais l'idée du sommeil les a abandonnés depuis longtemps : il y a toutes ces questions qui n'auront jamais d'autre réponse que ces contes au coin du feu. Il y a toutes ces zones d'ombres que l’obscurité les oblige à descendre voir en eux. Les drames, les déceptions.
« Alors, ça a dû se passer comme ça. Imaginez un jeune couple filant une amourette parfaite, ils se découvrent. Un brin aventureux, pour leur premier voyage ils décident de se rendre dans un petit village montagnard dont on vante la beauté. C’était il y a longtemps, le village n'avait pas encore acquit la renommée qu'on lui connaîtra. Tout leur sourit et ils le savent.
Il faut les imaginer aux rires complices, mains dans la main devant les vitrines qui redoublent toutes plus les unes que les autres de petites féeries. Les baisers transis sublimés par les monts enneigés. Les promenades où, aux aguets, les cœurs battants, ils observent paître les craintifs chamois dans les fourrés. Il faut les imaginer une nuit, seuls au monde, sceller ici et à jamais un amour éternel sous un parterre d'étoiles et l'arche de la voie lactée. »
Légère pause.
« Et s'ils s'étaient rencontrés là-bas ?
– Laisse Nicolas raconter.
– Quoi ça aurait été encore plus beau, non ? »
Un autre fouille dans ses poches, il en sort une tablette de chocolat qu'il casse en petits carrés.
« Je le gardais pour la fin. »
Ils sont tellement surpris que des « merci » sont soufflés.
« Ils reviennent, évidemment. Le village devient un lieu hors-temps où le monde n'existe plus que pour eux. Ils reviennent dès qu'ils le peuvent. Chaque fois, ils redécouvrent avec le même émerveillement la profusion tranquille des ruelles, la bonté bonhommiale des gens qui y vivent. Chaque fois la mystique de la végétation perlée de bourgeons voit s'unir leurs corps lors de leurs ballades nuptiales. Ils font l'amour des feuilles dans les cheveux, perchés au bord de l'univers qui offre un écho infini à leurs orgasmes. »
Des morceaux de chocolats croquent et n'en finissent plus de fondre sous les langues.
« Ils ne travaillent pas ? »
Aveuglé par les faisceaux, le curieux ne verra jamais les regards noirs posés sur lui.
« Ils sont riches.
– Terriblement riches. Ils finissent par acheter une petite maison dans le centre-ville. Ils voient le village attirer de plus en plus de touristes, mais ils s'en fichent bien : les années passent et tout leur semble parfait comme au premier jour.
– Mais un jour...
– Mais un jour. Alors qu'elle était partie seule en voyage d'affaire, elle rentre plus tôt que prévu. Elle pense lui faire une surprise. Mais lorsqu'elle arrive au niveau du restaurant...
– Le Floréal, le restaurant. Me regardez pas comme ça, je vous l'ai dit, mes grands-parents sont allés dans ce village. Comment vous croyez que je connais le truc sur les marionnettes ? Bon sang, si vous aviez vu leurs yeux quand ils en parlaient... Enfin bon, continue.
– Lorsqu'il arrive en face du restaurant... Le Floréal, elle le voit avec une autre femme. Son sang s'arrête de battre. Elle reste tétanisée à regarder, une voix lui criant qu'elle se trompe, elle veut éviter de se méprendre.
– Et elle le voit qui l'embrasse.
– La suite... Personne n'est d'accord sur la suite, mais ça se finit mal.
– Y'a des rumeurs qui disent qu'elle se suicide et que c'est lui qui fait tout ça, rongé par le remord.
– N'importe quoi. Qui dit ça ? À la limite, c'est lui qui se suicide après qu'elle l'ait quitté.
– Les grutiers.
– Moi je pense plutôt qu'elle le tue. Elle devient folle de chagrin et elle le tue.
– Quoi, elle aurait commandé le chantier en prison ?
– Ça serait pas impossible. Vu tout le secret autour de cette histoire, ça serait pas impossible... »
« Vous auriez fait ça vous ? Je veux dire, par amour ? »
Même Jehan lève la tête. Nicolas dans le feu des autres. Nicolas tête en l'air, sa lampe dressée comme un phare, à la recherche d'étoiles absentes.
« Si j'avais eu l'argent... »
Personne ne croit à cette réponse.
« Quand même, raser une région entière, comme ça d'un claquement de doigts ! Juste pour construire ça...
– J'vous l'ai toujours dit, faut pas donner d'argent aux fous.
– Et si c'est l'argent qui rend fou ?
– Faut pas d'argent alors.
– Tu dois être un peu fou toi aussi, puisque t'es là.
– J'arrive pas à me dire qu'ici il y avait des montagnes. Des centaines de kilomètres de montagnes...
– Non mais vous imaginez la quantité de bombes et d'explosifs qu'il a fallu ?
– J'peux pas imaginer. »
Personne ne pouvait l'imaginer.
« De toute façon, c'est pas par amour qu'on est là, c'est par désespoir. »
Ils se font silencieux, immobiles : un cercle de statues se recueille pensivement. Ils n'attendent plus que l'achèvement de la nuit. De la buée dans les halos comme seule preuve de vie. Chacun pense à ce que les autres feront ; chacun se ronge de l'intérieur et voit qu'il attend la même chose aux autres qu'à soi. Rien. Rien ne les attend. Durant tous ces mois, aucun n'a jamais parlé de ce qu'il ferait après.
Une loupiote s'éteint. De longues minutes coulent avant qu'une autre fasse de même. Puis toutes. Braises faibles. Personne ne bouge. Un temps, l'obscurité règne, puis peu à peu le ciel commence à se griser lentement. Lorsque les cernes violettes commencent à colorer la vue, alors, craquements de genoux, soupirs. La camionnette se remplit d'êtres fatigués. Moteur. Au diapason de nuages grisâtres, s'étale un horizon volcanique qui semble infini. Le ciel ne deviendra pas plus clair.
Une caravane de centaines de camions, bulldozers, grues, avance doucement sa myriade de phares. Sur le chemin, on croise les feux éteints de la veille, certains ouvriers dorment encore, ayant trop fêté la fin du chantier. On ne croise rien d'autre. Qu'une terre morte à jamais et désolée de l'être.
Une tour immense se dresse, derrière eux. Un édifice de pierre du même gris perpétuel que le ciel, elle surplombe le paysage vide.
Huit pylônes torsadés s'entremêlent et s'élèvent pour la former, haute de centaines de mètres. Quand on s'approche, on voit de gigantesques fresques dessiner sa surface. Ces fresques sont elles-mêmes constituées d'une infinité de détails, de broderies minutieuses de fleurs, d'os, d'arabesques, de dorures, de corps nus liés ou mutilés sculptés à même le marbre. Une infinité d'histoires.
À son sommet brûle une flamme éternelle, un brasier grandiose, seul astre de la région.
Personne ne se retourne. Des centaines de regards se perdent dans les pare-brises sales, dans la ligne d'horizon qui promet la fin de l'apocalypse. Les cigarettes se fument vite derrière les volants, le goût de cendre pour masquer l'odeur de soufre.
Dans la camionnette, tous les cinq s'imaginent un instant serrant dans leurs bras le souvenir d'un être aimé, ses cheveux qui sèchent leurs larmes, un parfum d'espoir dans des mains aimantes. Tous ont étrangement une même intuition : des milliers de gens qui viennent au pied de cette tour pour pleurer, supplier, implorer la perte d'un amour. Tous ont en tête ces vers, qu’ils ont eux-mêmes dû graver tout en haut de la colonne, en gigantesques lettres d’or. Ces vers que longtemps ils n'ont pas compris.
« Et j'ai trouvé tant de peine en chemin
Que le gouffre de mon cœur
Ne vient plus que pour hanter
L'involonté de mes lèvres »