Le Monde de L'Écriture
Coin écriture => Textes courts => Discussion démarrée par: Olik le 06 Mai 2018 à 16:17:01
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Dire trop de mots ce serait comme une impudeur envers tous ceux qui ont bien plus souffert.
Dire trop de mots ce serait se faire martyr, au-delà de la vérité. Ce serait vouloir l'émotion au rabais.
Dire trop de mots ce serait comme un mensonge, la souffrance est comme un souvenir presque effacé.
Le désir reste d'exorciser les derniers démons. De témoigner, comme une offrande à l'espoir de ceux qui sont dans le même cas.
Un enfant. Moi. Sensible, têtu, à fleur de peau et plein de questionnements.
Un père. Le mien. Alcoolique, charmant sobre, violent sous alcool.
Que du classique. Hélas.
Violences physiques ? Oui, pas trop, surtout des coups de ceinture sur les fesses en cas de bêtise.
Suffisamment pour sentir la peur en moi.
Mais ça, si ce n'était que ça, cela aurait été encore supportable. Non, le pire c'est d'être rabaissé, humilié.
Petit homme fluet. Un jour je deviens plus fort et d'une voix tremblante je lui dis que s'il me frappe, je frappe. C'est comme une première affirmation, une lente conquête d'un espace vital. Un début de respiration.
La transition est lente, il se dégrade, je m'affirme. Pourtant, je n'ai pas de haine. Je devrais, mais le temps passe et la peur est remplacée peu à peu par le chagrin.
Rebelle je suis, pas facile. Hostile le plus souvent. Mais attentif aux moindres gestes d'ouverture, ces quelques éclairs que j'entraperçois encore, reliquats de l'homme bon qu'il a été avant de boire. Je ne l'ai pas connu à cette période, c'est le témoignage de ma mère. Un peu comme un mythe qu'on devrait croire en voyant quelques rares preuves, comme quand il est sobre et que le manque reste tolérable.
A l'époque, je ne l'analyse pas ainsi, je me contente de réagir, ballotté par des réactions que je n'ai pas le pouvoir ni de comprendre, ni de changer.
C'est complexe, bien plus que mes mots peuvent le décrire, cette relation.
Un jour, il me dit dans un bredouillement « ll faut que l'on s'aide ». C'est une sensation d'espoir, un immense bond dans la poitrine. Comme de se dire, sans le verbaliser « Enfin : » !
Et puis… je me suis trompé, je m'en rends compte tout de suite après. En fait il a dit « Il faut que l'un de nous cède ».
Je suis totalement navré, cœur en berne. Pour cette douche glacée. Pour la perte de tout espoir, je me suis trompé. Je ne suis pas son fils, je suis un sujet dans un rapport de domination.
Je pars vivre ma vie, ma mère reste. C'est le lien qui nous reste. Elle aussi souffre. Jamais menacée, jamais mise en danger, mais souffrant de voir s'effriter l'homme qu'elle aime.
Les années passent, le petit homme fluet se ratatine. Et puis un jour, cancer du poumon. Même pas l'alcool qui le tue, ce sont les cigarettes. Parfois même deux allumées en même temps. Renvoi de l’hôpital, c'est trop tard. Il est chez ma mère, je vais la soutenir. Il est dans le salon dans un lit médicalisé. Il souffre, nous aussi. Pour nous, pour lui. Est-ce de l'amour ? Je ne sais pas, je ne sais plus. En tout cas c'est de l'attachement, un lien. Être liés, c'est de l'amour ?
Des doses de morphine à injecter régulièrement, que ma mère prépare. La nuit c'est moi qui me lève. Je fais la piqûre.
Le lendemain je le trouve mort. Je vais l'annoncer à ma mère. Là, quelque chose qui me questionnera toute ma vie. Elle ne semble pas surprise, n'a pas de réactions de soulagement ou de peine. Je la connais et cela me chiffonne ce n'est pas elle.
Funérailles. Juste la famille proche. Crémation, avec le souhait de mon père de voir ses cendres répandues en mer.
L'urne dans la voiture. Un pont. Ma mère dit de s'arrêter et puis que le fleuve va à la mer.
Je jette l'urne dans l'eau. Un terrible soulagement, quelque chose dont je me dis que je devrais me sentir coupable. Sans y arriver, sans même que cela reste.
L'histoire devrait s'arrêter là, mais la marque est profonde et moi aussi, depuis plusieurs années mon parcours est de plus en plus marqué par l'alcool. Tel père, tel fils. Je connais le parcours, je connais tout par cœur. Mais c'est comme un sillon creusé, l'eau doit le suivre. Alors, je suit le chemin de destruction, je reproduis tout. Vivant cette perte d'identité sous l'alcool, l'érosion lente de tout ce qui est moi. Ou plutôt sa dissimulation, car j'ai fini par le retrouver, en arrêtant de boire. Expliquer la guérison, je l'ai fait dans un autre topic.
Mes neurones ont dégusté, parfois je me dis que certaines choses sont revisitées, un peu dans un flou trompeur. Mais ces souvenirs sont ce qui me reste d'un long naufrage. Alors que mes bagages aient pris la mer ou pas, c'est à moi.
Maintenant ? Longtemps après, reste une fragilité compensée par le sentiment d'une force immense, celle d'avoir su en sortir.
Je ne peux rien pardonner à mon père, je ne crois pas en l'au-delà.
Je n'ai rien à pardonner parce que j'ai vécu pareil et que je comprends.
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Est-ce une fatalité que de tout reproduire à l'identique ?
Je n'en crois rien.
Le texte est sobre, juste selon toute apparence mais peut-on jauger si l'on n'est pas passé par la meurtrière de l'alcool ?
Bonjour tristesse. Que de filiations fracassées, on finit alors par se faire tout seul, mais avec quels manques impossibles à recenser !
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Merci de ton message avistodenas.
Non, je ne crois pas non plus à la fatalité. Je ne crois pas non plus à la liberté absolue, mais plutôt que nous avons notre "libre-arbitre" dans certains limites, pas identiques pour tous. La construction de l'enfant et de l'adolescent est sous contrainte du modèle parental. On peut se dégager de certaines influences, mais c'est plus dur si la base est fragile.
Pour la sobriété (vu le sujet !) du texte, je suis heureux que tu le perçoive ainsi. Je ne veux pas faire pleurer dans les chaumières, juste apporter un éclairage et j'avais la crainte que l'émotion brouille le sens.
Pour la tristesse : ce qui est fait est fait. Regretter me semble un exercice particulièrement futile (et même nuisible à soi-même), car on ne peut rien changer du passé. Se souvenir et faire un constat, oui, parce que c'est une base pour aller de l'avant. AMHA.
Et se réjouir d'en être sorti.
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Pas mieux. ;D Tu es un garçon sensé.
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Olik !
Que de leçons dans ce texte enivrant
Leçon de rythme d’un texte prenant
Leçon de concision… pas celle de Messire
Leçon de précision des mots, un plaisir !
Leçon d’amour jamais compris
Leçon de pardon incompris
Leçon de vie malmenée
Leçon de courage forcené
Leçon de liberté toujours asservie
Tous ces cours, et l’examen de la vie
Beaucoup peuvent y trouver une morale personnelle.
La mienne :
Quelle chance, je n’ai subit que la gomme de l’amour !
Merci
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Yop, yop,
Dire trop de mots ce serait comme une impudeur envers tous ceux qui ont bien plus souffert.
Dire trop de mots ce serait se faire martyr, au-delà de la vérité. Ce serait vouloir l'émotion au rabais.
Dire trop de mots ce serait comme un mensonge, la souffrance est comme un souvenir presque effacé.
j'ai beaucoup aimé le rythme du texte, sauf ici, j'ai trouvé cette entrée en matière un peu lourde. Je crois qu'en retirant le 'ce' (Dire trop se mots serait comme une impudeur), ça sonne mieux, pour moi.
Un enfant. Moi. Sensible, têtu, à fleur de peau et plein de questionnements.
Un père. Le mien. Alcoolique, charmant sobre, violent sous alcool.
j'ai bien aimé l'arrivée des virgules, après des phrases réduites à un mot ou deux, ça crée un joli effet de rythme.
Mais ça, si ce n'était que ça, cela aurait été encore supportable. Non, le pire c'est d'être rabaissé, humilié.
Petit homme fluet. Un jour je deviens plus fort et d'une voix tremblante je lui dis que s'il me frappe, je frappe. C'est comme une première affirmation, une lente conquête d'un espace vital. Un début de respiration.
je trouve qu'à 'un jour je deviens plus fort', il pourrait y avoir un retour à la ligne, il me semble que ça marque une progression.
La transition est lente, il se dégrade, je m'affirme. Pourtant, je n'ai pas de haine. Je devrais, mais le temps passe et la peur est remplacée peu à peu par le chagrin.
là aussi, j'aime beaucoup le rythme :coeur:
Rebelle je suis, pas facile.
pas convaincu par le 'rebelle je suis', ça m'évoque trop maître Yoda :D
rares preuves,
je trouve que ça sonne un peu rugueux, je remplacerais peut-être 'rares' par un autre adjectif (tu peux parfaitement ignorer ce genre de remarques, je signale juste ce qui me fait tiquer, c'est purement subjectif)
comme quand il est sobre et que le manque reste tolérable.
A l'époque, je ne l'analyse pas ainsi, je me contente de réagir, ballotté par des réactions que je n'ai pas le pouvoir ni de comprendre, ni de changer.
C'est complexe, bien plus que mes mots peuvent le décrire, cette relation.
Un jour, il me dit dans un bredouillement « ll faut que l'on s'aide ». C'est une sensation d'espoir, un immense bond dans la poitrine. Comme de se dire, sans le verbaliser « Enfin : » !
je trouve qu'à partir de là le rythme du texte s'enlise un peu. J'ai moins senti qu'on m'amenait vers quelque chose.
En fait il a dit « Il faut que l'un de nous cède ».
j'ai trouvé la tournure un peu lourde ('En fait il a dit').
Je pars vivre ma vie, ma mère reste. C'est le lien qui nous reste.
joli !
Parfois même deux allumées en même temps.
ici aussi, j'ai trouvé le rythme de la phrase un peu maladroit. Par rapport à la logique du texte, il me semble par exemple que 'Parfois, deux en même temps" sonne mieux.
quelque chose dont je me dis que je devrais me sentir coupable.
un peu lourd
Alors, je suit le chemin de destruction, je reproduis tout.
suis
Bon, j'ai beaucoup aimé le rythme du texte, les formulations concises (phrase réduite à un mot, absence de verbe, etc.) qui crééent souvent un effet assez percutant, qui colle bien avec le propos douloureux. Certaines phrases sont prenantes. J'ai eu l'impression que le rythme s'affaissait un peu en cours de route, je me suis moins senti emporté en approchant de la fin, je trouve que la façon dont tu amènes la conclusion pourrait peut-être être un peu retravaillée. je sais pas , par exemple un changement de rythme à partir du moment où tu dis 'l'histoire devrait se terminer là' et qu'on comprends que le narrateur va reproduire le même schéma que son père.
Merci pour le partage :)
Chapart
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Merci Bernard pour ton appréciation indulgente.
Merci Chapart pour ce retour riche.
Je ne vais pas modifier le texte de suite, beaucoup de choses doivent maturer, dont les commentaires sont un des levains.
Ce qui est sur, c'est que vos réactions m'ont révélé que je n'avais pas envie de laisser ce texte reposer.
Il me reverra et vous aussi, ici.
Ô lecteur, toi qui passe, ne te sent pas gêné d'exprimer ton sentiment, même négatif.
Je ne mords pas. Quoique... >:D
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Bonjour !
Il m'est difficile de réagir sur un texte autobiographique mais j'ai bien aimé cette manière d'évoquer les choses, empreinte d'une forme de pudeur. Parfois un seul mot suffit, pas besoin d'en rajouter on comprends ce qui se cache derrière, on entend la douleur.
Par contre je n'ai pas bien compris certains trucs :-[ comme :
sans même que cela reste.
c'est quoi le "cela" ?
parfois je me dis que certaines choses sont revisitées
lesquelles ?
et je n'aime pas trop le "pareil" de la dernière phrase. Peut être le remplacer par une autre formulation ?
"les mêmes choses" ou "des choses similaires" ?
Sinon c'est fluide, agréable à lire.
merci !
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Bonjour !
Bonjour :)
sans même que cela reste.
c'est quoi le "cela" ?
Je voulais exprimer que la culpabilité qui devrait venir ne vient pas et que la réflexion qui consiste à se demander pourquoi s’étouffe dans mon indifférence, dans le sentiment qu'il n'y a pas à ressentir de culpabilité. C'est une forme d'enterrement un peu terrible, celui de l'oubli quasi-total de celui qui fut mon père.
Ton intervention me fait me rendre compte de ce que je voulais exprimer et de la manière inadéquate dont je l'ai fait.
Je tenterai une autre formulation à la réécriture.
parfois je me dis que certaines choses sont revisitées
lesquelles ?
Bonne question. La souffrance Les réactions de mon père, les miennes. Ce ne sont pas des souvenirs vivaces de l'enfance, c'est plus comme si quelqu'un me les avaient raconté. Et du coup, concernant cette période, faire le distinguo entre ce qui m'a été raconté et ce que j'ai vécu n'apparait pas évident. Je suppose que pour qui a une excellente mémoire, c'est incompréhensible.
et je n'aime pas trop le "pareil" de la dernière phrase. Peut être le remplacer par une autre formulation ?
"les mêmes choses" ou "des choses similaires" ?
Oui, c'est vrai, je réécrirai cette partie..
merci !
C'est moi qui te remercie !
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Bonjour Olik et tous les lecteurs qui passeraient par là.
Le thème me touche personnellement, mais je dois dire que l'écriture toute en concision et en petites phrases me laisse de marbre.
Je trouve ça efficace sur du très court, mais dès que le texte est un peu long (comme ici), je m'en lasse. D'une certaine façon, je trouve ça répétitif.
Du coup, j'ai une petite question, qui n'a aucune arrière pensée négative d'ailleurs : qu'est-ce qui t'a mené à vouloir écrire ce texte de cette façon ?
Et en écrivant ça, je relis le début :
Dire trop de mots ce serait comme une impudeur envers tous ceux qui ont bien plus souffert.
Dire trop de mots ce serait se faire martyr, au-delà de la vérité. Ce serait vouloir l'émotion au rabais.
Dire trop de mots ce serait comme un mensonge, la souffrance est comme un souvenir presque effacé.
et je crois que je comprends, malgré mes réticences.
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Bonjour Olik et tous les lecteurs qui passeraient par là.
Le thème me touche personnellement, mais je dois dire que l'écriture toute en concision et en petites phrases me laisse de marbre.
Je trouve ça efficace sur du très court, mais dès que le texte est un peu long (comme ici), je m'en lasse. D'une certaine façon, je trouve ça répétitif.
Du coup, j'ai une petite question, qui n'a aucune arrière pensée négative d'ailleurs : qu'est-ce qui t'a mené à vouloir écrire ce texte de cette façon ?
Je ne veux pas que les lecteurs, surtout ceux qui passent dans le même genre de situation, se focalisent sur la souffrance, mais sur le chemin que j'ai parcouru. Qui continue, délivré, ce qui au final est le plus important.
Un style que j'ai voulu sobre pour que le fond ressorte et reste plein de pudeur, parce que mon ancienne souffrance n'a pas d'importance, elle est passée, alors que d'autres vivent maintenant ce genre de situation. Trop haché comme style ?
J'espère ne pas avoir été trop confus dans mon explication.
Merci d'avoir porté ton avis, surtout malgré tes réticences, c'est ce qu'il me faut aussi.