10 juin 1959.
La baie est assez calme, ce soir. Un tourne-disque fait grésiller quelques derniers accords d'un son de bossa nova. Il grille un Villa Clara. La baie est plutôt calme, mais lui, pas vraiment. Au fond, sa carcasse résonne d'une lamentation sourde. Le corps qu'il est n'est plus qu'un grand être de chair, sans véritablement d'émotion ni de sensation envers les choses extérieures. Il passe une main dans sa barbe fournie, dégage de son front sa chevelure épaisse.Ses yeux usés, une nouvelle fois, se mettent à pleurer.
Lui qui est un géant, une force de la nature, un savant, un poète, audacieux, tenace, pragmatique, il pleure. Les larmes peinent à couler sur sa peau sèche, réchauffée par les rayons de soleil du début d'été ibérique.
Qu'est-ce qu'il faisait là ?
Réellement, pas grand chose. Il aurait pu être n'importe où ailleurs dans le monde, le résultat aurait été le même. Il serait paralysé par cette douleur enfouie en lui, cette cave de chagrin qui languissait dans son vieux cœur de pierre, il serait là à ne rien dire et à faire basculer son fauteuil. A attendre, inexorablement.
Voilà. Le reste s'en était allé, il y a bien longtemps.
Une jeune servante s'affairait à épousseter la balustrade de la terrasse. Il la contemplait sans envie. En bas, la rue terminait de s'agiter. Les marchands finissaient de ranger leurs étalages, quelques rares voitures passaient encore. Il ne pensait même plus. Il n'avait même plus d'espoir, ça, non, c'était il y a bien longtemps. Tous dans sa famille s'en étaient allés, mais pas lui. Il aurait dû partir le premier, et laisser sa richesse aux autres, lui qui ne la considérait même pas. Tous avaient eu une vie. Peut-être pas la meilleure, peut-être pas la plus réjouissante ni la plus opulente, ils n'avaient peut-être pas, comme lui, réalisé des voyages inespérés, signé des contrats, empoché des sommes faramineuses, mais au moins, ils avaient vécu.
Il se lève de son fauteuil, esquisse un sourire en direction du soleil couchant. Qu'il est beau, cet été ibérique.
La petite servante passe devant lui sans trop y faire attention.
— Dites, vous. Vous ne trouvez pas que je ressemble à Raspoutine ?
— Peut-être, Monsieur. Je ne le connais pas.
— J'aurais aimé le connaître. Lui, il a vécu.
— Pourquoi, pas vous ?
— Non. J'aurais pu.
Il hausse les épaules, étend un peu plus son sourire, se penche par dessus la balustrade. Il doit y avoir plusieurs mètres de haut. En bas, la rue est pavée de dalles.
Après tout, à quoi bon ? Et s'il s'autorisait à penser une dernière fois à elle, non ? Il rit à voix basse, malicieusement.
— Dites, vous. Allez me chercher du papier et de l'encre.
— Bien, Monsieur.
Il ne se rassoit pas sur son fauteuil.
— Voilà. Du papier et de l'encre.
"Tu lui feras passer ce message, à elle : Joyeux anniversaire. 79 ans, tu n'es plus toute jeune. Adieu.
Pour toi : c'est un peu trop, je crois que nos dernières soirées n'avaient plus la saveur de la jeunesse, ironiquement, n'est-ce pas.
Je te l'ai dit, un jour : ceux qui parlent ont besoin d'aide, ils sont en détresse. Quand on a pas envie d'en parler, alors, c'est que le moment est venu.
PS : Mon testament est dans ma malle grise, le reste doit se trouver sur un pupitre, dans la petite salle à côté de la cage d'escalier. Fais attention, l'encre n'est pas sèche."
— Mettez ça dans une enveloppe. Dites au postier qu'il l'apporte au 18, avenue Villa Nueba, pour Monsieur D.
— Très bien, Monsieur. Ce sera fait.
Un dernier sourire de remerciement.
La bossa nova a repris. C'est un morceau très doux, parfaitement en accord avec le coucher de soleil. Un peu de piano, des percussions, une guitare sèche. Bon. Et bien voilà. De dos ou de face ? Qu'est-ce qui serait le moins dégoûtant ?
D'après la théorie de la gravitation...
Il s'amusait à y penser.
— Allons-y.
— Pardon, Monsieur ?
Un dernier effort lui a fait sauter la balustrade. Les pans de son long manteau ont virevolté dans la chute, son chapeau s'est en allé un peu au loin. Il a entendu un cri strident, comme dans les films d'horreur américains, juste avant que tout son poids ne heurte le lourd pavé de pierre, en contrebas.
Tête la première.
Mort sur le coup.
Adieu, Raspoutine.