Le Monde de L'Écriture
Coin écriture => Textes courts => Discussion démarrée par: LePlaisirDesMots le 03 Mai 2018 à 20:12:27
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Lettre à mon père
Je m'étais posé un instant, sans qu'aucune émotion ne me traverse, sans qu'un quelconque sentiment ne m'effleure, ne laisse supposer que j'étais vivant. Rien n'aurait pu transparaître, filtrer de mon regard ou de la chaleur de mon corps. Froid, rigide, presque mort, aussi. C'était un instant, commun, anodin, superflu, inconsistant. Je l'aurais pensé inutile si je ne l'avais pas su si important.
Pourtant, rien n'y faisait. J'aurais dû crier, pleurer ou même juste laisser mon corps, plus faible, s'enfoncer dans les profondeurs d'un lit pour m'abandonner, juste quelques secondes, à quelques anciens passages de ma vie, où nous fûmes, l'un à l'autre, serrés.
Alors, peut-être me serais-je senti abrité à des moments, si petits furent-ils, où, sans doute, l'amour nous avait reliés, où, assurément, nous aurions partagé un moment indescriptible de fusion dont l'intensité aurait gravé en nous, invisible, comme un lien privilégié, comme un cordon ombilical éternel.
Puis, je cherchais une raison à cette passivité émotionnelle, à cette sensibilité évanouie dans le creux de cette carapace que la vie m'avait construite.
Mon fils passait alors près de moi, souriant et heureux de m'apprendre un nouveau nom de dinosaure dont la prononciation aurait pu générer un accident cérébral à n'importe quel orthophoniste. Je le regardais, mieux que d'habitude, comme pour ancrer en moi ce visage, comme pour lui dire combien je l'aimais, combien je pourrais tout lui donner, à lui comme à sa sœur. Je voulais poser en lui, même si je le faisais mal, tout ce qu'il représentait pour moi, tout cet amour que je n'avais ni perçu, ni ressenti.
Je comprenais alors, que ce regard était à n'en pas douter celui que l'on m'avait certainement donné mais que je n'avais pas vu, car il était pudique, car il était retenu par une histoire, par une époque. Ce qui m'avait construit avait retenu les absences, les appels ratés, les rendez-vous manqués et les colères. Mais, alors que mon fils retournait à ses préoccupations préhistoriques, défilaient en moi des images tour à tour sépia et irisées. Des tableaux au fusain, des sculptures, des chiens, des rires aussi. Oui, je me souviens tant de son rire qui l'arrachait à ce qui le tordait, à ses entrailles douloureuses, à son histoire torturée. Des clopes aussi, beaucoup de clopes qu'il pompait comme un nouvel air dont il avait besoin et qu'il n'avait trouvé que sur son mont Glandasse. Une partie de ping-pong, sa façon de dire bonjour avec amour à ceux qu'il croisait, cette façon qu'il avait de deviner une sensibilité, de ressentir les artistes.
Les larmes coulaient enfin sans que je ne puisse les retenir, sans que je ne le souhaite d'ailleurs. Personne ne le saurait et je resterai digne et fidèle à cette force affichée. Alors, je pleurais sur ce film du passé dont je comprenais peu à peu la teneur. Chaque larme, chaque nouvelle salve de spasme lacrymal, était, enfin, pour un moment, partagé.
Je savais désormais qu'il avait fait de son mieux, qu'il avait fait ce qui était juste pour lui, et, surtout qu'il l'avait fait avec tout ce qu'il pouvait, avec son histoire. Il nous a aimé, à sa façon, et, moi, je l'aimerai, à la mienne.
Et, finalement, ces mots qu'il ne m'a pas dit, ces gestes que je n'ai pas vus, ce sont ces larmes qu'il n'aura pas vues, cette lettre qu'il n'aura pas lue. C'est ce qui nous rassemble, ce qui fait que je lui ressemble et j'en suis fier.
Je tâcherai de faire mieux que lui, mieux que mon vieux, que mon père, mais, si je fais aussi bien, que je fais de mon mieux avec mon histoire, alors, je sais que mes enfants, même si c'est trop tard, poseront sur mon histoire quelques larmes, pour me dire, à leur façon, combien ils m'aimaient.
A mon père, qui aura fait de son mieux, qui était un artiste et qui a posé la cadence de mes pas.
Le Plaisir Des Mots
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Salut Grisolles.
Je ne suis pas très éloigné de toi. Géographiquement, et filialement.
Je ne te ferai pas l'injure de corriger ton texte (il ne manque pas ici de spécialistes), il me convient. Tu dis avec justesse mes regrets de n'avoir pas su, pas vu, pas compris.
Si jeunesse savait, si vieillesse pouvait.... Mais tu ne savais pas, et maintenant tu ne peux plus. Rattraper le temps perdu.
En somme, pour savoir, il faudrait que ton fils te lise. Et encore... pourrait-il peser le sens....
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On croirait une lettre d'adieu.
C'est toi qui as écrit ça ? Il y a des belles choses là-dedans.
Le thème de l'amour (qu'il soit paternel ou tout simplement fraternel) est un thème douloureux, il peut se montrer tranchant et même parfois traumatisant !! Pourtant tu montres aussi que c'est cet amour qui permet à chacune & chacun de se construire, de se dépasser.
Faut-il aimer sa mère comme on aime son père ? Alors ça ! J'en n'ai aucune idée, mais alors il y a matière à créer des désaccords jusqu'à la fin des temps.
Un jour, j'écrirai une lettre à ma mère, ce sera une nouvelle preuve d'amour.
Merci à toi pour cette lecture qui émeut.
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Si vous avez cette chance que vos parent soient encore vivants, écrivez-leur ou dites-leur que vous les aimez. Après, c'est trop tard... Que de regrets !
Merci pour ce texte, LePlaisirDesMots !
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Très beau texte, vraiment.
Si je peux me permettre : pour moi, la dernière phrase est superflue ; ce qui précède est beaucoup plus intense.
Bien à toi,
Zevoulon
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On croirait une lettre d'adieu.
C'est toi qui as écrit ça ? Il y a des belles choses là-dedans.
Le thème de l'amour (qu'il soit paternel ou tout simplement fraternel) est un thème douloureux, il peut se montrer tranchant et même parfois traumatisant !! Pourtant tu montres aussi que c'est cet amour qui permet à chacune & chacun de se construire, de se dépasser.
Faut-il aimer sa mère comme on aime son père ? Alors ça ! J'en n'ai aucune idée, mais alors il y a matière à créer des désaccords jusqu'à la fin des temps.
Un jour, j'écrirai une lettre à ma mère, ce sera une nouvelle preuve d'amour.
Merci à toi pour cette lecture qui émeut.
Merci pour ton gentil message.
Non ce n'est pas une lettre d'adieu. Plutôt une lettre d'amour finalement.
N'attends pas trop pour écrire une lettre à ta mère.
C'est une libération.
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Salut Grisolles.
Je ne suis pas très éloigné de toi. Géographiquement, et filialement.
Je ne te ferai pas l'injure de corriger ton texte (il ne manque pas ici de spécialistes), il me convient. Tu dis avec justesse mes regrets de n'avoir pas su, pas vu, pas compris.
Si jeunesse savait, si vieillesse pouvait.... Mais tu ne savais pas, et maintenant tu ne peux plus. Rattraper le temps perdu.
En somme, pour savoir, il faudrait que ton fils te lise. Et encore... pourrait-il peser le sens....
Merci pour ton message.
Tout à fait d'accord avec toi.
Mais bizarrement, cette lettre écrire «trop tard» m'a permis malgré moi de rattraper le temps perdu.
D'où es-tu ?
Ce n'est pas indiqué sur ton profil.
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Si vous avez cette chance que vos parent soient encore vivants, écrivez-leur ou dites-leur que vous les aimez. Après, c'est trop tard... Que de regrets !
Merci pour ce texte, LePlaisirDesMots !
Il n'est jamais trop tard.
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Très beau texte, vraiment.
Si je peux me permettre : pour moi, la dernière phrase est superflue ; ce qui précède est beaucoup plus intense.
Bien à toi,
Zevoulon
Merci Zevoulon.
Tu peux te permettre.
Je partage ton avis.
Pour autant cette phrase fait partie du texte original et je voulais la laisser.
Elle ponctue le texte.
Merci encore.
LPDM
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Bonjour LePlaisirDesMots,
C'est une très belle lettre, très émouvante. Je suis encore toute chamboulée par ma lecture. Ces quelques lignes me rappellent qu'il est important de dire aux gens qu'on aime, ce que l'on ressent pour eux.
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Salut Grisolles, je suis natif d'Oran, qui est tout à côté de Grisolles. ;D
Non je blague, je suis dans un mini-bled entre Moissac et Agen.
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Comme les précédents lecteurs j'ai lu ton texte avec émotion. Cette émotion qui réveille en moi tout ce que je n'ai pu dire à mon père parti trop tôt. Tout ce que je n'ai pas vécu parce qu'il ne savait pas nous montrer qu'il nous aimait. Tout ce que je comprends aujourd'hui, parce qu'ai vécu une vie de mère. C'est profond, plein de sens et de vérité. C'est beau tout simplement.
Je n'en dirai pas plus, ce n'est pas nécessaire, Bravo !
:mrgreen: :mrgreen:
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Comme les précédents lecteurs j'ai lu ton texte avec émotion. Cette émotion qui réveille en moi tout ce que je n'ai pu dire à mon père parti trop tôt. Tout ce que je n'ai pas vécu parce qu'il ne savait pas nous montrer qu'il nous aimait. Tout ce que je comprends aujourd'hui, parce qu'ai vécu une vie de mère. C'est profond, plein de sens et de vérité. C'est beau tout simplement.
Je n'en dirai pas plus, ce n'est pas nécessaire, Bravo !
:mrgreen: :mrgreen:
Merci Claudius pour ce gentil message.
Un très beau texte, LePlaisirdesMots, un très beau texte que j'aurai bien aimé avoir écrit. Pour plusieurs raisons. En voici trois ou quatre dans le désordre :
J'aurais bien aimé l'avoir écrit parce que, sur le plan écriture, il est presque parfait, pour moi en tout cas. Juste deux points à reprendre : pas de s à sépia, et une virgule en trop entre Mon fils et passait. Vraiment du détail ! Mais le reste...Un texte émouvant, plein de sensibilité et de sobriété, bien construit, linéairement, avec un aboutissement, une résolution logique et discrète (mise à part la dernière phrase, comme l'a dit quelqu'un avant moi).
J'aurais bien aimé l'avoir écrit parce que cette surprise de l'absence de d'émotion, ces interrogations qui surgissent, ces souvenirs qui reviennent, cette évolution des sentiments envers le père, cette perception finale de la réalité de son affection pudique, beaucoup de ceux qui ont perdu leur père les ont plus ou moins éprouvés, et moi comme eux. Ce n'est pas toujours l'observation de son enfant qui provoque le choc, cela peut-être un lieu, une musique, un geste. Par exemple, le narrateur de la Recherche du Temps Perdu ne se rend vraiment compte de la perte de sa grand-mère que bien après sa mort, au moment il se penche pour lacer ses bottines, geste qu'elle aimait faire pour lui quand il était enfant. Et les larmes coulent, enfin. Et pourquoi coulent-elles ? A cause de la perte du père ? Probablement moins qu'à cause de la prise de conscience par le fils qu'il n'a pas suffisamment démontré son affection, son admiration, son amour à son père lorsqu'il était là et qu'il est trop tard.
J'aurais bien aimé l'avoir écrit parce qu'il est plein de finesse : l'homme qui ne se souvient que des ratés, parce qu'il croit que c'est ce qui l'a construit, le même qui regarde son fils avec tendresse et se rend compte enfin que son père le regardait de la même manière, lui encore qui se rappelle une partie de ping-pong avec lui ou sa façon de dire bonjour... (En passant, cette très on ne peut plus sobre évocation de cette partie de ping-pong, juste quatre mots dans une énumération, ouvre un espace formidable pour imaginer la scène.)
J'aurais bien aimé l'avoir écrit juste pour pouvoir le publier dans mon blog afin que mes enfants le lisent. (J'aurais pu l'écrire, pas dans ces mêmes termes, bien sûr, mais à ma façon. Mais pudeur, pudeur, quand tu nous tiens...)
Cette lettre n'est bien sûr pas une lettre d'adieu. Tout au contraire, c'est une lettre de découverte, un peu tardive certes, mais comment découvrir tout ça à temps chez un père pudique, comme ils le sont, comme nous le sommes, presque tous, quand on est adolescent et qu'on croit se construire en choisissant de se souvenir des conflits.
Visiblement comme chez presque tous ceux qui ont commenté avant moi, chez moi, ton texte a fait sonner des tas de choses.
Merci Champdefaye pour ton message qui m'a beaucoup touché.
Tu l'as lu comme je l'ai écrit.
Je suis heureux de t'avoir fait ressentir toute l'émotion qui m'a mené à l'écrire.
Merci également pour les fautes que j'ai corrigées.
J'avais oublié la règle sur les couleurs dérivées de noms et la "," était en vadrouille. :-)
La pudeur est une necessité mais elle ne doit pas empêcher les nécessités...
Donc nous attendons ton texte. ;-)
Au plaisir.
LPDM
Salut Grisolles, je suis natif d'Oran, qui est tout à côté de Grisolles. ;D
Non je blague, je suis dans un mini-bled entre Moissac et Agen.
Bonsoir avistodenas,
Ah oui nous sommes voisins. :-)
Jolie abbaye sur Moissac.
LPDM
Bonjour LePlaisirDesMots,
C'est une très belle lettre, très émouvante. Je suis encore toute chamboulée par ma lecture. Ces quelques lignes me rappellent qu'il est important de dire aux gens qu'on aime, ce que l'on ressent pour eux.
Bonsoir marrailla,
Oui c'est important de le faire... Et même s'ils ne sont plus là. Ça libère.
LPDM
PS : Mon parrain va être content j'ai enfin suivi ses conseils pour fusionner mes réponses. :-)