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Il est dix-huit heures trente. Je suis policier. Je regarde ma table, face à moi, mes mains, mon incapacité à les bouger, mon incapacité à effectuer aucun mouvement. Tout part de là. De mon bureau. C’est absurde, pourtant, j’ai toujours aspiré à devenir policier ; je suis allé à l’école, je me suis assis sur des bancs, et j’ai tant réfléchi. À l'époque, déjà, il n'y avait pas mon bureau. Assis profondément sur ce banc, qui n'était pas le mien, perdu confortablement dans des pensées, qui ne sont plus les miennes, je savais bouger. Mais Pourquoi, pourquoi ? Je ne parviens pas à me rappeler, pourquoi je ne le faisais pas. J'avais peur, peur des autres, peur de moi, peur d'être autre, j'avais peur que les autres aussi, ils aient peur de moi. Je voulais le retrouver, celui qui était là sur son banc, je voudrais le prendre dans mes bras, le câliner, l'aimer, de tout mon corps ; celui qui était moi sans pleurer, à l'écart, sur un banc qui n'avait jamais été le mien... C'est pour cela, je crois, que je suis policier. Cela ne pourrait guère être pour autre chose, parce que c'est tout ce que je suis.
Il est dix-huit heures trente. Les autres sont partis. Je me retrouve tout seul à mon bureau, affairé à un sentiment de malheureux, préoccupé par des affaires méchantes, des successions d’événements malheureux, qui auraient su être évités. Et la voix dans ma tête se reproduit et elle se répète, comme un mauvais livre. Je suis en proie à une sensation terrible qui me rend veule. Toute frémissante. Comme un filtrat de désolation, alors que je n'ai rien fait de mal. Je n'ai rien fait de mal. Je ne suis que policier.
Il est dix-huit heures trente, je refais une crise. Bien ancrée dans le siège de mon bureau, ma colonne vertébrale s'arque confortablement. Elle me soulève en courbure, si irrégulière, étrange, en porte-à-faux, tordue, et pourtant sans tension ; elle ne me fait plus mal. Elle me soupèse. Ma voix s'emmêle. C'était il y a quelques jours, une souffrance dorsale était apparue, je n'étais pas allé chez le médecin. Elle s'était installée. Elle s'était appliquée à me voûter. Mais maintenant ? Maintenant que je n'ai plus mal, dans cette position impossible, je ne bouge pas, je n'ose plus rien bouger, je donne l'impression de me délecter, alors que mes muscles sont crispés, et que je ne peux pas, alors que je ne peux pas, m'empêcher de penser à la petite fille à qui j'avais rendu son chat.
Il était dix-huit heures dix, il ne faisait pas encore beau, dans le ciel en haut un nuage était passé, et voilà bien deux heures que son ombre ne finissait pas de s'étioler. Et il y avait bien deux heures, que son ombre n'avait pas à finir de s'effiler. Elle s'aspirait par morceaux, comme un voile, comme une âme ; elle s'éclaircissait. Elle s'infusait, ses formes confuses, vagues à l'envers, elle s'étirait, c'était évident ; et nous guettions sa mort, nous appréhendions, son effort, sa constance, comme du bétail, comme des cons(1). Alors qu'il nous volait le soleil. Le nuage. En-dessous il y avait la petite Barbara. En-dessous il y avait son chat, perché dans l'arbre, trop terrifié pour miauler, trop haut perché pour sauter. Déjà, une petite boule se déroulait ; la petite voix dans ma tête se réverbait.
Elle soupçonnait son frère, taciturne, renfermé, enfermé, de l'avoir placé là, à l'arrière de la maison. Elle avait appelé le commissariat, je n'avais rien à faire, je l'avais grondée ; j'étais allé grimper, et j'avais redescendu le chat.
Je ne l'avais pas remarqué, alors, parce que je n'y avais pas fait attention, mais il y avait une étrange mousse, sur l'arbre humide, prolifère, trop humide ; son odeur de mousse était restée sur mes veines après que je les eus rincées.
Il est dix-huit heures trente-et-une. Ça me reprend, je le sens, ce sentiment de vague-à-l’âme, un sentiment qui tourne en boucle, d'incomplétude, d'infection oblitérante, le sentiment d'avoir perdu quelque chose ; de moi. Et le temps, juste le temps, de l'ausculter, de le prononcer, le voilà évincé. Si seulement, si seulement... Si seulement, cela suffisait, de ne pas le sentir. Si seulement je pouvais parvenir, toujours, à ne plus le supporter. À crever.
Mais stop ; on s'évade. Il faut rationaliser. Les pensées suicidaires ne sont que des symptômes primaires de l'infestation. Obturation. Depuis que je suis seul, que je sens mon corps m'évader, j'ai pris l'habitude d'imaginer qu'en fait, je ne marche pas correctement. Que des extra-terrestres sont venus d'un autre monde, qu'ils m’ont injecté un virus très spécial, et que c'est pour ça.
Et que c'est pour ça que je pense si mal. Et que c'est pour ça que les autres me répugnent. Et que c'est pour ça que j'en ai si peur. De ça. D'autres, de mimiques, qui ne sont plus des gens ; parce que les gens sont des semblables. Juste autres ; que moi. Des extra-terrestres. Je ne suis pas leur semblable. Je suis un extraterrestre. Identification ; rejet.
Seconde phase de l'infection. Obturation.
Il est dix-huit heures trente-et-une.
Il est dix-huit heures trente-deux.
Combien de temps ? Depuis combien de temps suis-je assis dans le vide ? Le regard perdu dans le noir ? Deux minutes. Que puis-je faire ? Que dois-je faire ? Ai-je des choses à faire ? Les yeux creux dans ses doigts malléables, l'âme. Mais pourquoi ? Je… suis capable de me lever. Il est tard. Je dois quitter le bureau. Je dois rentrer chez moi, je travaillerai mieux chez moi. Il faut que je trouve ce qui ne va pas au village en ce moment. Hier, l’épicier a appelé, il a retrouvé un sac contaminé, moisi, dans la plus sèche de ses réserves, qui sentait le mouillé. Il faut que je démêle ça vite, je les entends, tous, commencer à parler de bon Dieu. Le développement des imprécations religieuses, ce n’est pas bon. Ce n’est pas bon du tout. Ils vont finir par se voir. Ils vont finir par me voir. Il faut que je passe au petit commerce en rentrant chez moi parce que je n’ai plus de riz. Il faut que je passe au petit commerce en bas de chez moi. Je suis triste, j’aurais eu envie de nouilles ; ils n’en vendent pas.
(1) argot, insu Se dit d'un aliéné, dont on a limité la faculté de penser. Sous-individu, non-individu