Désolé, vous n'êtes pas autorisé à afficher le contenu du spoiler.
Un ver dans un cabinet… un ver dans un cabinet. On entend ça quelque part. Ce serait comme une pomme tenue au bout d’un fil, position suicide, dans des toilettes. Les toilettes sont voulues telles un cabinet de curiosité. On y entre et que voit-on ; tout mais pas ça. Un grand panneau couvre toute la longueur du mur, y sont épinglées toutes sortes d’insectes (volubiles) ; libellules, scarabées, coccinelles et papillons, avec leurs ailes décrochées. Des moucherons, aussi. L’illustre décorateur des lieux a voulu la lunette du wc en moquette et velours. Sauf que pour un cabinet, on y abaisse pas son pantalon. S’y balance une balançoire, maintenue en action par quelques esprits ayant mauvais gout. La planchette de la balançoire se conforte de ces menues présences. Au-dessus du cadre se balance un écriteau avec marqué « pousser très fort ». Yavonne a la sensation d’être face à une nature morte. Une pomme se balance sur une escarpolette ; ce qui donne 3 fils suspendus. Une ampoule clignote dans le coin supérieur droit. Il s’y sent à l’étroit. Pousser très fort ; qu’est-ce qu’il convient d’écarter de quoi ? se demande Yavonne. Ca y est, il va se statufier sur place, fier olibrius en mousse sur un décorum de vanité. Allons, allons. La pièce est molletonnée, sur sa droite, de vieux livres scientifiques entrouverts. Une telle chose ne peut pas lui arriver.
***
Yavonne va bien ; il avance même sans détour. Armé d’une perforatrice dans sa poche droite, juste au cas coup — un vieux zeste de paranoïa hérité de son adolescence. Il prend le bus au lieu de marcher, mais c’est tout pour l’instant. Un chapeau de pirate, sorte de relique d’un déguisement d’enfant, lui cache une moitié de regard. Sous ses airs de porte manteau se cache une toison de fines plumes qu’il n’ose arborer en public. Sa pomme d’Adam va et vient dans sa gorge à la vue de l’encadrement d’insectes ailés, poignardé pour faire une décoration de toilettes. Il pourrait se trouver sur ce panneau à encadrement doré. Il aurait plein de petites épingles un peu tout partout, et on lui tondrait le plumage pour faire un tapis. Sa cravate lui serre fort ; il ne sait plus qui de la pomme suspendue ou de lui-même est à la mauvaise place. Mais voilà. Il aurait aimé avoir des plumes de paon en guise de chevelure mais la vie l’avait pourvu de marasmes ondulés, sortes de dégoulinures couleur bouse de vache. Il a mis de la dentelle autour du coup. Un beau col dentelé l’étrangle gentiment. Sa cravate paysage lit dans ses pensées et coule depuis son cou jusqu’à s’enrouler comme du lierre à ses chevilles, avant de serpentiner autour d'une corde de la balançoire — comme une invitation.
Enfin. Il allait à peu près bien. Il aspirait comme un buvard les méandres de quelques-uns qui penchaient obliques. Il les écoutait ; un tel avait la grippe, un autre un rhume, certain déprimaient les uns des autres, un chagrin d’amour, un estomac d’artichaut, du chômage dans les chaussures, et mélancolie. Yavonne n’avait rien de tout cela, aucune raison de se plaindre, si ce n’est le commun des mortels d’ennui un brin existentiel. Pas de quoi pleurnicher, somme toute. Il se trouvait ridicule. On lui sait le penchant curieux de vouloir tout emballer dans des papiers cadeaux. Son lit, son bureau, les assiettes,… tout y passe. Comme si le présent était un présent. Il semble reconnaissant pour tout ce qu’il n’avait jamais reçu. Ou décorait tout son intérieur dans l’attente inespérée d’un quidam à remercier. Et qui ne viendrait jamais.
Chez lui, les non-dits voyagent. Les coups d’oeil à la volée finissent amarrés aux nuques de passants qu’on a pas osé accoster. On parle à la volée. Une façon pour les charlatans de se faire connaitre est de déposer, ni vu ni connu, des cartes postales dans les poches de silhouettes déjà-vues. Aussi Yavonne était-il rentré chez lui, un jour, vêtu d’un petit message. La carte disait : « Monsieur Calepin, charlaton ». Yavonne avait sourit. Un charlaton ne pouvait pas être bien méchant. Il était allé le voir ; le bonhomme lui avait demander ce qui va, ou ce qui ne va pas. M. Calepin sévissait dans les consignes d’une gare. Il ne partait jamais. Ne faisait qu’étiqueter les gens avec quelques mauvaises aventures et présageait l’avenir sur base du retard des trains. Il s’ennuyait ferme, se disait Yavonne.
— Je me sens bien. Je voudrais aller mal, comme les autres. Ils ont de bonnes raisons de se plaindre, pas moi.
Il mâchouillait un mouchoir, en faisait des boulettes qu’il ressassait d’un bout à l’autre de son palais, avant de recracher de dégout à un moment ou l’autre.
— Soyez propre, soyez net. Ne laissez la place qu’à la poussière et demandez lui où elle veut s’installer.
— J’emballe déjà mes meubles et objets dans du papier cadeau.
— Parfait ! Continuez, surtout.
Un spaghetti sortait du nez de M. Calepin. Il le faisait visiblement valdinguer par tous les orifices internes de l’anatomie de son visage — pestilentiel, la face.
— Vos pièces sont vivantes. Vos toilettes — qui n’en sont plus vraiment — s’appellent Bergamote, tandis que votre sas d’entrée s’appelle Cardamome. Leurs poussières sont des épices ou condiments. Vous leur devez le plus grand respect. Si vous mangez Bergamote et Cardamome, je peux vous assurez que vous aurez mal au ventre.
Yavonne avait dévisagé M. Calepin. Ses traits se gommaient à mesure qu’il l’observait intensément. Ses traits se distordaient, se mélangeaient comme une peinture à l’eau très kitsch. La perforatrice ballotait dans son ciré. Il songeait qu’il pourrait tenter de le fixer sur ses consignes, comme un crucifix sur de petites portières. Yavonne avait pris le train du retour.
***
Chez lui, Yavonne ne doit plus souvent revoir la lumière du jour. Il erre dans sa maison devenue chambre noire. Il fait la courbette à son sas d’entrée et ses toilettes. Bergamote et Cardamome deviennent ses plus grands amis, ceux qu’il n’a jamais eu, tout empaquetés qu’ils sont — la petite table, le radiateur, le paillasson, le miroir à droit en rentrant, tout le vestiaire, et caetera jusqu’aux cabinets. Il ne s’habille plus — marque de politesse envers son intérieur. Il perce des trous à la troutrouteuse dans le papier cadeau pour que sa maisonnée respire. Puis… l’extase. Il sort d’un placard une fiole, et de quelque part, un pinceau et une petite cuillère. Il entreprend, vaille que vaille, de récolter la poussière. Quand un paquet de particules tapisse le fond de la fiole, il la met du bout des doigts à la pointe de l’obscurité, et leur demande :
— Où cela vous convient-il de vous poser ?
Les épices d’intérieur chuchotent qu’elles voudraient le couvrir, lui, Yavonne. Il se voit déjà cadavériquement semi-vivant prêt à être dégusté par les morts, poussiéreux à souhait — voilà longtemps qu’il ne faisait plus le ménage ni sur lui, ni partout ailleurs. Yavonne en veut à M. Calepin. Il se sent encore heureux. Certes, un terrible mal de ventre l’assaille de toutes parts et fait pulser tambours les pans de murs. A dire vrai, Bergamote et Cardamome doivent se nourrir de sa vitalité, sous prétexte de saleté poudreuse. Yavonne, une fine pellicule de pappus de pissenlits et de poils de mouches le recouvre. Le sol sourit, le plafond maudit soit Yavonne. Avec son manteau en pappus des graines, reliquats de tant s’être roulé par terre — où visiblement un champ s’exhumait tel un mort, il se rend à la porte du jardin — anciennement les toilettes. Là, une pomme se valdingue sur une balançoire. Yavonne la mange et prie pour Bergamote & Cardamome. Prenant appui contre le mur du fond, où des insectes meurent encore, il pousse de toutes ses forces. Peut-être qu’il décolle, tel un ver dans un cabinet.