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LA CONVENANCE DE LA POUSSIERE
Elle a d'abord cru vraiment que c'était de l'asthme, ou une allergie, peut être. Un grattement de gorge, une toux violente par moment et un poids sur les poumons, quelle autre explication ? Elle avait dit à Nelle de ne pas s'inquiéter. Elle avait fait de l'asthme étant enfant, elle retournerait chez un docteur, et il lui prescrirait un aérosol, cet objet presque disparu de ses souvenirs.
C'était sans compter bientôt les particules grises qu'elle retrouvait dans ses mouchoirs à la fin d'une crise de toux. L'aérosol ne faisait rien, sa gorge était de plus en plus poudreuse, elle perdait le goût des aliments et même l'eau qu'elle buvait se faisait boue. Nelle s'inquiétait. Le soir dans leur lit, elles ne dormaient plus. Sa respiration était sifflante, forcée. Il fallait voir un spécialiste ?
On lui prescrivit de nombreuses analyses. On craignait le cancer.
C'était en fait bien pire : peu à peu, elle tombait en poussière.
*
DUST ANGEL is online
DUST ANGEL : Salut !
Marie : Hey ?
DUST ANGEL : Alors, c'est pour de vrai ?
Marie : … pardon ?
DUST ANGEL : Bah, la maladie, la poussière, tout ça ! Je trouve ça tellement cool !
Marie : va te faire foutre.
Marie just left
*
Elle s'effondrait, petit à petit, de l'intérieur. Ses yeux devenaient gris. Elle quitta Nelle et pleura du sable. Elle prit un chat à la place, de la même couleur que le fond de sa gorge. Elle avait refusé de voir plus de docteurs et cherchait des réponses sur des forums en ligne. Ça n'aidait pas, bien sûr : à peine la croyait-on.
Elle avait peur de ce qui arrivait. Peur que la poussière gagne peu à peu son squelette, l'empêche de marcher. Peur que son cerveau devienne poudreuse. Elle vivait sur quelques économies et n'allait plus au travail. Elle avait débranché le téléphone, supprimé sa boîte mail et les comptes de ses réseaux sociaux. Elle disparaissait peu à peu, dans une panique sourde, aveugle et muette.
*
Marie is online
Lily : Bonjour Marie :)
Marie : Salut :)
Lily : J'ai peut être trouvé quelque chose.
Marie : Vraiment ?
Lily : Oui. Mais il faut qu'on se rencontre pour que je t'explique.
Lily : Marie ?
Lily : Marie, tu es toujours là ?
Marie just left
*
C'était peut-être plus facile en définitive. De juste quitter le monde, de ne plus parler à personne : elle restait au lit. Elle lisait des livres. Elle sortait se balader, la nuit, parfois. Plus besoin de manger, de boire, de rien. Elle voyait le bout de ses doigts qui s'effritait peu à peu et se mit à porter des gants, de beaux gants de soie couleur prune, et des bas, des collants. Ses vêtements moulants la tenaient en place. Elle ne les quittait plus. Craignait un peu le vent. Évitait les mouvements brusques.
Elle se disait, peut-être que je peux après tout. Peut-être que je peux disparaître. Je me laisserai tomber en petit tas dans un coin, et alors on me balaiera. Ou bien j'irai me déshabiller sur une plage venteuse. Et puis plus rien. Ça conviendra à tout le monde.
*
Quand Nelle toqua à sa porte, un matin, elle ne sut pas être surprise. Elles s'embrassèrent. Elle craignait que Nelle n'avale de la poussière, et ce ne fut pas le cas. Elle craignait que Nelle ne la brise, ne l'effrite, et ce ne fut pas le cas. Elle craignait de se déshabiller mais se déshabilla. Elle craignait tout et se délectait de tout, de la bouche et des doigts de Nelle, de son souffle et de sa langue. Elle était à la maison.
Tous les nerfs de son corps se contractaient peu à peu, des vagues circulaires dont l'épicentre était la bouche de Nelle, la langue de Nelle. Elle se sentit submergée par la marée. Elle explosa.
*
Le chat faisait calmement sa toilette au soleil, léchant la poussière qui s'était prise dans ses poils. Avant de partir, Nelle ouvrit en grand les fenêtres de l'appartement. C'était un jour de vent.
Particule après particule, Marie fut balayée des murs, du sol, des meubles. Elle disparut avec légèreté dans la douceur de l'après midi. Quelques grains restèrent dans les plis des draps, un temps, puis s'envolèrent également.