Broutille
La nuit est tombée sur la Grande Cité. Sous la bulle, les lampadaires réglementaires diffusent une lumière suffisante. L'heure du couvre-feu approche et les derniers citoyens se pressent pour rejoindre leur logement. Dans quelques minutes, les nettoyeurs envahiront les rues et leurs bouches mécaniques aspireront les rares déchets, pour la plupart microscopiques, qui jonchent les trottoirs de béton. Derrière les parois de verre des immeubles gigantesques, dans chaque appartement, les rations du soir sortent des nourrices automatiques. Le peuple sera nourri à sa faim, comme chaque jour. Les tablettes changent de couleur toutes les semaines ; elles se cassent sans s'émietter ; elles contiennent les nutriments et les oligoéléments nécessaires à la vie, parfois quelques molécules organoleptiques.
Bastien Broutille longe la base d'un gratte-ciel, le col de son imperméable relevé jusqu'à ses oreilles. Furtivement, il jette un oeil derrière lui, peut-être est-il suivi, finalement. Son coeur bat la chamade et une larme de transpiration dégouline sur sa nuque. Il accélère le pas. Une sirène retentit. Elle annonce le dernier quart d'heure avant le début du couvre-feu et la teinte de l'éclairage public change d'un coup, passant d'un blanc chaud à une lumière crépusculaire, presque bleue. Sous les trottoirs, les nettoyeurs se sont mis en mouvement et Broutille entend les vrombissements des petites machines qui se rassemblent et s'approchent des bouches d'égouts d'où elles émergeront dans un instant. Broutille se met à courir et emprunte une petite allée bordée d'arbres synthétiques. À deux cents mètres, il repère son contact. La jeune femme au crâne rasé marche vivement à sa rencontre. Elle s'assure que personne ne peut les apercevoir, puis elle fait trois derniers pas pour se placer sous les feuilles de plastique, contre le tronc d'acrylique - l'un des rares angles mort pour les caméras de la Grande Cité.
Broutille ralentit sa course et s'apprête à chuter. Encore quelques mètres, voilà. Son pied droit se place devant le gauche, ses jambes s'emmêlent et il s'affale au pied de la jeune femme.
— Vous allez bien ?
— Oui, ça va. Je suis en retard et le couvre-feu démarre dans un instant.
— Laissez-moi vous aider à vous relever.
La jeune femme se penche, tend la main à Broutille qui la saisit et se redresse.
— Merci. Vous feriez mieux de vous dépêcher. C'est bientôt l'heure.
— Ne vous inquiétez pas, j'habite juste ici. Et vous, ça va aller ?
— J'espère. J'ai presque un kilomètre à parcourir.
— Alors hâtez-vous.
— Oui. Merci encore.
Et Broutille reprend sa course tandis que son amie Camille se place devant le scanner de l'entrée de son immeuble. La porte s'ouvre sans un bruit. Tandis qu'elle disparaît, la sirène retentit à nouveau et la lumière passe à l'indigo. Tout là-haut, par delà la bulle, les étoiles apparaissent. Le jeune homme serre le poing sur la boulette enrobée d'un film plastique que Camille lui a glissée.
La porte de son immeuble est maintenant en vue. Bastien Broutille aperçoit la lumière rouge qui clignote. Hors d'haleine, il accélère. Une deuxième lumière s'allume à côté de la première et suit sa pulsation. Les règles de la Grande Cité sont formelles, si Bastien ne parvient pas à rentrer chez lui avant que la dernière lumière ne scelle la porte, il devra répondre de son comportement devant les services de la Ligue. Ses jambes le font souffrir et ses poumons brûlent ; il happe l'air la bouche grande ouverte et le sang martèle contre ses tempes. Chaque soir, la scène se répète un peu partout dans la Grande Cité, certains humains rechignent à être ponctuels. Mais les cas de non respect du couvre-feu sont extrêmement rares : les robots nettoyeurs ont vite fait de vous retrouver et de signler votre présence. Broutille atteint le scanner juste à temps, la porte s'ouvre et il s'engouffre à l'intérieur en haletant. Les mains sur les genoux, il peine à reprendre son souffle. Derrière lui, la porte de verre laisse filtrer une lueur rouge continue. La sirène retentit longuement et les lumières s'éteignent.
Le vrombissement des nettoyeurs, à peine perceptible, parvient jusqu'aux oreilles de Broutille qui entre dans l'ascenseur. Il glisse la boulette de plastique dans la poche de son imperméable et ouvre la grande fermeture Éclair. Son torse est trempé et son maillot colle contre son corps. L'ascenseur tinte, les portes s'ouvrent et Broutille s'avance jusque devant le scanner de son logement. À peine entré chez lui, il pressent quelque chose d'anormal. Au lieu de se rendre à la cuisine récupérer sa ration et se désaltérer, il préfère ouvrir le placard technique. Il déboîte le carter du compteur bioélectrique, plonge la main dans sa poche et en sort la boulette de plastique. Une fois glissée derrière la gaine métallique, il referme le carter : il aura bien le temps d'examiner son butin demain.
Alors qu'il s'apprête à poser la main sur la porte du couloir, elle s'ouvre d'un coup. Deux agents de la Ligue de la Propreté d'État se jettent sur lui. Le plus grand des deux lui saisit le bras, le tord et Broutille se retrouve immobilisé, à genoux. Le deuxième agent s'approche du carter du compteur bioélectrique.
— Alors, c'est ici que tu caches ta contrebande ?
Broutille ne répond rien. Il grimace et fixe le sol aseptisé.
— Voyons voir ce que tu trafiques...
L'agent glisse sa main derrière la gaine et en sort la boulette de plastique ainsi qu'une petite boîte.
— Amène-le par ici, dit-il au colosse qui immobilise Broutille.
Sur la table de la cuisine, les agents ont posé la petite boîte compartimentée. Dans chaque alvéole, un minuscule tube à essai fermé par un bouchon de silicone. Broutille, attaché à sa chaise, regarde l'agent chef qui examine ses trésors.
— Je vois que tu as étiqueté chacun de tes délits...
— Ce ne sont pas des délits, ce sont juste des souvenirs !
— Des souvenirs ? Une ribambelle d'infraction de catégorie IV.
— Ça ne fait de mal à personne !
— Entendez-ça ! De mal à personne... Tu pourrais contaminer la Grande Cité avec cet arsenal. Heureusement, la Ligue de la Propreté veille au grain. Ton trafic est terminé et tout ça sera détruit au plus vite.
L'agent grimace un rictus de dégoût en montrant les tubes à essais. Broutille regarde une dernière fois sa collection de poussières. Chaque étiquette évoque en lui une immensité de souvenir : papier, cendre de tabac, poudre de riz, fusain, miettes de pain, poussière de bois... Ce soir, Broutille dormira en prison, et les traces du monde d'avant disparaîtront avec lui.