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La porte était entrouverte, comme si quelqu’un venait de la franchir ; une ombre, un souvenir, un fantôme. Le passé tout entier planait sur la serre, l’emprisonnait dans ses griffes, refusait de la laisser suivre le cours du temps. La nature en était la gardienne et ses tentacules s’infiltraient par les carreaux brisés, remontaient le long des trilles qui avaient vu pousser nombre de plants de tomate, s’étendaient sur les tables de bois vermoulu. La fragile structure de verre et d’acier ployait sous le poids de cette invasion végétale, mais elle tenait bon, imperturbable face aux secondes qui s’égrenaient. Une, deux, trois. Le temps passait au rythme des gouttes qui tombaient sur le sol et creusaient chaque fois un peu plus leur cratère. Comme l’eau qui creuse la roche, chacune des secondes écoulées ne semblait rien changer sur cette serre, immuable malgré les années qui avaient passé ; mais le temps faisait son œuvre avec patience et minutie, doucement, lentement, sûrement. Et le passé resserrait son emprise de lierre sur la serre. Des fougères, géraniums et jacinthes étaient encore plantés dans les jardinières suspendues ; les fleurs avaient fané, mais subsistaient, résistaient ; les fougères s’étaient étendues, avaient profité de leur hauteur pour s’épanouir en toute liberté, avaient formé une forêt tropicale aérienne. Contre le mur, un miroir écaillé, terni par les ans, noirci sur les bords, ne reflétait qu’une image floue, distordue, irréelle, vestige du passé. Sur le cadre de bois pourri étaient encore accrochées des photos en noir et blanc ; deux enfants qui se jetaient à l’eau, une femme qui portait un nouveau-né enveloppé dans une couverture, quatre hommes qui fumaient et riaient autour d’une partie de cartes et de quatre bières. Le papier avait gondolé sous l’effet de l’humidité, le blanc avait jauni, le contraste s’était peu à peu effacé pour ne laisser que des silhouettes, aussi indistinctes que des souvenirs. La femme était-elle brune ou rousse ; les hommes jouaient-ils au tarot ou à la belote ; les enfants étaient-ils amis ou cousins se retrouvant pour les vacances ; le temps avait effacé toutes les réponses à ces questions. Il ne restait que la preuve que ces moments, ces personnes, ces sourires avaient existé, mais bientôt même cela aurait sombré dans l’oubli, se serait envolé avec la brise. Au-delà de la porte entrouverte qui laissait passer le temps, par laquelle s’enfuyaient les secondes, s’étendait une prairie aux herbes folles, indisciplinées, libres. Elles étaient hautes comme un enfant, véritable jungle pour ceux qui y avaient joué, territoire infini digne des plus grandes aventures, terreau fertile d’imagination. Un grand arbre dominait le paysage comme un toit végétal, ses branches basses s’étendaient au-dessus de la prairie, semblaient avoir poussé dans le seul but de soutenir la balançoire qui grinçait au rythme du vent. Une brise légère qui poussait le plateau de bois, caressait les herbes avec la douceur d’un amant, s’engouffrait dans la serre pour y soulever des volutes de poussière. Il était le présent, l’avenir, le changement ; mais la nature avait ancré ses serres et refusait de lâcher prise. De l’autre côté de la prairie, le combat avait déjà pris fin, et le vent avait gagné. La maison n’était que ruines, tas de planches vermoulues, de carreaux brisés et de pierres érodées qui ne tenaient debout que par une volonté surnaturelle. Pour elle, le temps était compté, chaque seconde avait son importance. Bientôt, l’équilibre fragile se romprait. Et tout tomberait. Un, deux, trois.