En ce 15 août 1794, d'une chaleur peu commune, une certaine peine m'afflige.
(version revue et corrigée)
Le Narval
____ En ce 15 août 1794, d'une chaleur peu commune, une certaine peine m'afflige. Une personne que je connais assez bien a été exécutée ce matin. Il avait été condamné pour des actes jugés criminels perpétrés sous le régime de Robespierre. Nous avions pris nos distances depuis quelques temps, mais je l'ai toujours considérer comme un des mes amis. Moi-même, tout comme lui, j'ai fait parti de la révolution et du régime de Robespierre. Contrairement à lui, cependant, j'ai tenté de le réformer après avoir été témoin d'actes et de décisions que j'ai trouvé répréhensibles. Un pouvoir corrompu avait pris la place d'un autre. Je me suis battu pour le renverser et mon ami s'est battu pour le préserver.
____Pierre Auguste de Roberval n'était qu'un aristocrate de la frange. Il excellait à la lame et maintenait sa réputation et sa notoriété parmi les siens en usant d'intrigues et de duels. Une des plus fines lames qui soit, il assurait son train de vie en marchant sur le fil de l'épée d'un duel à un autre. Il était accepté et respecté, car il était craint. J'étais l'un de ses très rares amis. Une amitié particulière, je dois avouer. Un mélange d'opposition et d'admiration mutuelle. Et celle-ci a été très éprouvée après que le régime de Robespierre a pris le pouvoir.
____C'était la liberté et le pouvoir du peuple. C'était le régime de la terreur pour les aristocrates et les royalistes. Tous les jours, le maillet de la nouvelle justice frappait leur sentence d'exécution. La guillotine était lubrifiée sans cesse par leur sang et chuintait plusieurs fois par jour au grand bonheur des anciens opprimés. Que de grandes rancunes pouvaient expliquer cette cruelle joie de voir rouler les têtes aux perruques blanches.
____Comme de Roberval, j'ai évité d'être parmi ceux de la première vague des guillotinés. De mon côté, j'ai fait valoir mes talents aux yeux du nouveau régime et ils m'ont accepté dans leurs rangs. À la condition que je leur livre d'autres talents et précieux atouts pour leur permettre d'asseoir leur pouvoir. L'un d'eux a été mon ami de Roberval. À ce moment, il fuyait les foules et les villes. Il se tenait tapis dans les bas-fond, le visage caché d'un mouchoir pour ne pas être reconnu.
____Je l'avais retrouvé un jour, défraîchi, avec l’œil terne, au fond d'une pauvre taverne. Je l'avais convaincu de me rejoindre à un lieu-dit le soir même. Il avait répondu à l'appel et nous l'avions pris dans notre piège. Il s'est faiblement débattu, mais ne pouvait rien contre nos lames alors qu'il avait vendue la sienne, sans doute pour une choppe de mauvais rhum. Sous la menace de perdre la vie, il avait été contraint de signer son contrat d'engagement. Il s'était retrouvé sous les ordres des loups du régimes. Une certaine élite de traqueurs de royalistes. Il était l'un des meilleurs. Comme il avait été inquiété auparavant par la perdre de ses titres de noblesse, autant il était alors terrifié de n'être qu'un personnage déchu. Afin de retrouver une part de son train de vie d’antan, il avait mis de côté sa hargne pour Robespierre et a fait volte face. Il était devenu l'un des plus fervents défenseur de la liberté et du peuple.
____Il était surnommé Le Narval. Il n'avait pas son pareil pour dénicher les aristocrates, connaissant tout de leur manière et de leurs cachettes. Il était animé d'une telle force, qu'il fallait trop souvent retenir sa lame. J'étais de ceux qui avait foi en la justice rendue par la cour et que seule la guillotine pouvait exécuter les condamnés. Il était de ceux qui se croyait empli d'une mission sainte de purification du peuple. Agissant en tout droit pour débusquer, juger et exécuter. Pour plusieurs, il était un héros, un matador qui pourchassait les anciens truands de la royauté. Pour nous, il était un citoyen fidèle et pratique, mais tout aussi dangereux.
____Une nuit, je l'avais croisé dans une rue, une femme enlacée à son bras, une bouteille à la main. Les deux enivrés chantaient des bêtises à la lune. Il était fort et fier. Il profitait largement de ses bénéfices. Il était acclamé pour ses exploits et les racontait sans gêne, avec de grands éclats de faits d'arme. Il était admiré et moi-même, il me fascinait. Mais il cachait un côté bien sombre de regrets et de honte. Il les noyait dans les plaisirs et la déchéance, pour oublier. Parmi ceux qu'il avait traqués et capturés, il y avait des amis et des amourettes. La cruauté avec laquelle il levait son épée alourdissait son bras à chaque coup porté.
____Lors de la révolution qui a renversé Robespierre, Le Narval a perdu beaucoup de sa verve. Il restait un homme dangereux et, bien que toujours mon ami, j'ai été de ceux qui ont témoigné contre lui à son procès. Les temps avaient changés, mais pas Le Narval. Trop en lui représentait l'ancien régime et ses services on été jugés criminels. Celui qui a envoyé tant de cous embrassés le fil de la chuinteuse, s'est retrouvé couché sous la même guillotine que ses victimes.
____Je mets sur papier ces souvenirs et ces réflexions afin de soulager mon âme. Il s'agit sans doute d'un exutoire émotionnel. Ce matin, j'ai voulu rendre visite à mon ami de Roberval avant son exécution. On l'avait devancé. Je suis arrivé trop tard. L'un des geôliers m'avait demandé de le suivre à son cachot. Il m'a expliqué que Le Narval en avait gratté le mur avec ses manilles durant toute la nuit. Ce matin, lorsqu'il était venu le quérir avec la garde pour son exécution, il avait trouvé le mur couvert de mots. Je transcris ici ce qui m'a été permis d'y lire avant que ceux-ci n'aient été effacés par le maçons et leur crépis. Il s'agit, je crois, de son testament. J'ai pris la liberté de lui octroyer un titre.
Fierté et regrets
Ah ! Diantre !
Il m'a dit : « Entre ! »
Et voici !
Je suis pris, cette fois-ci…
En ami,
Quelle infamie !
Le vilain !
Et je suis pris au filin…
Par malheur,
Des cabaleurs !
Et voilà !
À nouveau, cette voix-la…
« Monseigneur,
Soyez gagneur.
Et venez !
Laissez là ce cache-nez.
Approchez !
Venez cocher…
Et ainsi,
Éviter d'être aminci
De la tête…
De notre quête
Vous serez !
Par votre lame acérée
Et vos bras,
Tel un cobra,
Attaquez !
Par mille fois ! Et traquez !
Dès lors,
Du tricolore,
Je me bats !
Royalistes je rebats.
Citoyen,
Une arme au poing.
Sédition !
Pour le roi, sa reddition !
Torero,
Comme un héros !
Acclamé !
Mes services réclamés…
Par l'enfer !
Mon cœur en fer…
Des larmes,
Pour chacun de mes faits d'arme…
À l'aide !
Le ciel je plaide…
Mais hélas !
De ce sort, je me prélasse…
Et j'erre,
Mœurs légères…
Enivré,
L'oubli pour me délivrer…
Je m'écrie
Et vous écrits :
« Liberté ! »
Par regrets et fierté…
Maintenant,
Fer me tenant,
Guillotine!
Nouvel ordre de bottine !
Moi ! Héros !
Un torero !
Criminel,
Selon ces polichinelles…
Et aigri,
Cœur amaigri,
Me voici !
Pour la fin, cette fois-ci…
Le Narval
____ Je savais que mon ami était un habile manieur de lame, mais je ne savais point qu'il pouvait tout autant manier la rime. Chacun de ces mots portent en moi des coups d'estoc et de taille. Je ne crois pas que ce texte m'était personnellement destiné. Il s'agit là d'un dernier cri de rage d'un homme face à son monde qu'il trouve injuste. Mais je crois que je suis un des rares qui puisse en trouver le sens et le déchiffrer complètement. Mon ami, avec ce cœur qui saigne sous vos mots acérés, j'espère que vous avez trouvé la paix dans ce repos éternel.
Vilmon