Désolé. Je suis confus. Les événements se bousculent maintenant dans ma tête et j'en perds la notion du temps.
(version revue et corrigée)
Pendant toutes ces années
____ C'est ce matin que tout a commencé. J'en suis à me demander si ce n'était pas plutôt hier. Ou encore, il y a quelques jours. Bref, j'ai eu une forte impression de "déjà-vu". Tu connais, mon ami ? Permets-moi de t'appeler ainsi, même s'il y a à peine quelques minutes que j'ai vu ton visage pour la première fois. Cela me sera plus facile. Mais ce n'était pas une simple impression d'avoir déjà vécu un certain moment. La sensation était beaucoup plus forte. Comme si c'était plusieurs fois auparavant. Et puis, il y a eu cette lettre. Attends. Non, je me trompe. La lettre était bien avant. Désolé. Je suis confus. Les événements se bousculent maintenant dans ma tête et j'en perds la notion du temps. Je prends lentement conscience de ce qui m'est arrivé. Oui, la lettre. Je crois l'avoir lue avant ce matin. Et voilà encore que je mélange tout. Disons plutôt, avant la forte impression de "déjà-vu".
____ Je l'avais trouvée entre les panneaux des boiseries à la tête de mon lit. C'était un vieux papier jauni par le temps. Il craquait et éclatait de poussière alors que je le dépliais. Le texte était d'une belle calligraphie faite avec une vieille plume qu'il fallait tremper dans un encrier. D'ailleurs, comme celui sur le bureau près de la fenêtre de ma chambre. Je n'arrivais pas à saisir tous les mots puisque l'écriture s'étirait par endroit et devenait illisible. Comme si la main qui avait étendu les mots était parfois prise d'une grande fatigue qui en diminuait le détail des caractères. Elle racontait l'arrivée d'un jeune homme, d'une certaine libération. Tout n'est plus aussi clair dans ma tête. Si je l'avais encore en main, je pourrais une fois de plus la relire pour tenter d'en saisir un peu plus le message. Effectivement, mon ami, il y avait là un avertissement et maintenant, j'en réalise toute l'ampleur à chaque minute qui passe.
____ J'aimerais encore avoir en main cette lettre, mais elle me l'avait arrachée des mains dès la première fois qu'elle m'avait vu la lire. Je me souviens maintenant, en parlant d'elle, que la lettre en faisait mention. L'auteur y décrivait une charmante dame distinguée, d'âge mûr et sa fille, encore plus charmante et délicieuse. Il est étrange, mon ami, que je voie tous les jours les mêmes personnes que décrivait cette lettre jaunie par le temps. Je crois qu'il s'agit des mêmes femmes qui m'ont accueilli chez elles, il y a quelques jours. Non, il y a bien plus longtemps. Pourtant, je me souviens très bien de ma première journée ici, ou plutôt de ma première soirée. Et comment puis-je oublier ces derniers instants, mon ami ? Par contre, entre ces derniers et ma première soirée, tout est sombre et très vague. Plusieurs images me reviennent et quelques événements, mais je ne saurais comment les mettre en ordre.
____ Je me souviens de la première fois que je l'ai rencontrée. Elle était très belle. Mes yeux ne voyaient qu'elle. Je crois que je la vois tous les matins. Elle ne prononce aucun mot, comme sa mère d'ailleurs. Mais j'arrive tout de même à les comprendre. Alors que je vois la fille le matin, je vois sa mère tous les soirs. Elle vient me porter une tisane pour m'aider à dormir. Comme sa fille m'apporte le petit déjeuner. Je réalise, mon ami, que je ne me souvient pas de les avoir rencontrées ensemble. D'ailleurs, je ne sais pas si je voyais l'une ou l'autre à d'autres périodes de la journée. Enfin, pire, je constate que je ne sais comment j'occupais mon temps entre chacune de leur visite.
____ C'est la première fois que je sors du manoir, mon ami. Je suis souvent sorti de ma chambre. Il s'agit d'un très grand manoir. Il est vieux et puisqu'elles ne sont que deux, et temporairement trois avec moi, pour l'habiter. Selon mon jugement, l'endroit n'est plus aussi bien entretenu qu'autrefois. Ce devait être un lieu magnifique quelques siècles plus tôt. C'est comme ici, à l'extérieur, sur les jardins de l'entrée. Elles n'ont pas l'occasion de s'occuper de l'extérieur et ma foi, je dois avouer qu'en plein jour, le manoir est un endroit bien désolant. Mais après le coucher du soleil, la noirceur semble effacer ses défauts, arrondir sa silhouette et l'endroit est magnifique. Tout comme la première fois que je l'ai vu.
____ Je suis messager du sixième bataillon de l'infanterie de France. En ces temps de guerre, j'avais un message à livrer aux lignes de notre armée un peu plus au nord. L'Allemagne nous pressait sur plusieurs fronts et l'Angleterre tardait à nous venir en aide. Je ne me rappelle plus de l'ordre écrit sur ce message, ni de son importance. Pourtant, cela ne fait que quelques jours. Non, c'est vrai, mon ami. Alors que je regarde à nouveau ton visage, je réalise une fois de plus que ma tête me joue des tours et que tout ça date de bien longtemps. Très longtemps. Mais je m'en souviens comme si c'était hier. Peut-être parce qu'il s'agit du seul souvenir que j'ai. C'est pourquoi je ne peux pas te dire mon nom, mon ami. Je l'ai oublié. Tout comme le visage de mes parents et de ma famille, si jamais j'en ai eu. Tout est très, très vague. Tout ce qu'il me reste de tangible est ce moment et les images de la mère et de sa fille.
____ J'avais un message à livrer, disais-je, et il se faisait tard. Je devais me rendre à cet autre campement au plus vite, mais la faim me tenaillait et j'avais si soif. J'ai alors aperçu ce manoir qui semblait si somptueux dans la pénombre. Il y avait une lampe allumée à l'une des fenêtres au premier et aussi celle du portique. Je me suis alors arrêté pour quémander un bout de saucisson, une miche et une petite bouteille pour faire glisser le tout. J'avais fait le tour du même bassin où nous sommes présentement. Alors que je posais le pied sur les marches du portique, la porte s'est ouverte. Il n'y avait personne. La lumière du hall d'entrée m'éclairait et j'ai cru entendre une voix qui m'invitait. J'ai gravi les marches et, au seuil de la porte, je me suis penché pour jeter un coup d’œil à l'intérieur.
____ Le hall était immense, montant jusqu'à l'étage supérieur. Un beau chandelier de cristal illuminait tout l'espace. Un grand escalier en courbe montait jusqu'au premier. Tout en haut, se tenait la plus jolie des femmes que j'ai vues de toute ma vie. Elle portait une longue robe rouge sombre avec un large décolleté qui mettait en valeur son cou décoré de colliers de perle. Sa longue chevelure noire était ramenée et tombait d'un seul côté, révélant le diamant qui brillait à son oreille. Ses yeux semblaient briller tout autant. Elle restait là, silencieuse, me dévisageant alors que je faisais quelques pas pour mieux la voir. La porte s'est refermée derrière moi. Je m'étais aussitôt retourné. Il n'y avait personne. J'ai tendu la main vers la poignée pour vérifier si elle s'était verrouillée. J'ai cru qu'elle m'avait adressé la parole. Je me suis retourné pour la regarder. Elle avait descendu quelques marches. Et sous son regard paisible, j'étais bien embarrassé d'être surpris par une porte emportée d'un courant d'air.
____ Je me suis excusé de la déranger si tard. Je lui ai expliqué que j'étais en mission et je lui demandais si elle n'avait pas quelque chose à manger pour tenir la route. Sans m'en apercevoir, je m'étais avancé jusqu'au pied de l'escalier. Elle, de son côté, avait continué à descendre et se trouvait à ce moment-la au centre de l'escalier. Son sourire irradiait tout comme son être et je me sentais emporté vers elle. Je continuais à lui expliquer ce qui m'amenait à frapper chez elle alors qu'elle s'avançait vers moi.
____ J'étais devant elle. Je sentais le bas de sa longue robe se frotter à mes jambes. Ses yeux avalaient tout le décor autour. Je ne voyais qu'eux. Ils étaient noirs, si profond et sans lueur. J'ai alors réalisé que c'était plutôt moi qui m'étais approché d'elle en gravissant les marches. Angoissé, j'ai bredouillé que j'avais ce message important à livrer. Elle avait souri un peu plus, dévoilant ses belles dents blanches et fines. Le plus bel ivoire dans un écrin rouge écarlate. Elle a posé son doigt sur mes lèvres. Un doigt fin, orné d'un ongle rouge sombre. Elle a déplacé son doigt sous mon menton pour soulever légèrement mon visage. Elle s'est approchée et m'a embrassé. Je respirais à plein nez son étrange parfum enivrant.
____ Tout ce dont je me rappelle après ce baiser, mon ami, c'est qu'elle m'avait pris par la main pour me conduire à sa chambre. Le message pouvait bien attendre une nuit. Au matin, je m'étais retrouvé dans ce qui est maintenant ma chambre. Empli d'une grande lassitude, j'étais incapable de quitter mon lit. Je n'avais revu personne ce jour-la. Et j'avais oublié le message à livrer. Je ne me rappelle plus d'ailleurs ce que j'ai fait ce jour-la. Le soir, j'avais rencontré la mère qui m'avais apporté une bonne tisane. Elle était toute aussi charmante à sa manière et j'avais alors remarqué combien sa fille tenait d'elle.
____ Après, mes souvenirs sont très vagues, mon ami. Les jours se sont suivis sans que j'en prenne conscience. Dans ma tête, je ne suis ici que depuis deux ou trois jours, mais je constate maintenant que plusieurs années se sont écoulées. Plusieurs dizaines d'années même. Et je réalise que j'ai passé la majeure partie de ces décennies dans ma chambre à regarder par la fenêtre. Ce n'est que ce matin, ou plutôt, il y a plusieurs jours que j'ai eu cette impression de "déjà-vu".
____ J'étais à la fenêtre de ma chambre lorsque j'ai vu une feuille tomber du chêne dans le jardin. J'ai cru avoir vécu cette scène plusieurs fois de façons différentes. L'accumulation des années m'avait alors frappé. J'ai regardé mes mains et je les ai trouvées toutes ridées. Je n'arrivais pas à le croire, mon ami. Je me suis mis à la recherche d'un miroir. J'ai cherché partout dans le manoir. En vain, il n'y en a aucun. Après quelques temps à ma fenêtre, j'ai remarqué que la pluie s'accumulait dans le bassin où nous sommes. Après plusieurs efforts, j'ai enfin réussi à trouver le courage d'ouvrir ma fenêtre et de le rejoindre. Arrivé tout près, j'ai été surpris de constater qu'il était gelé. Seulement quelques heures étaient passées selon moi. En réalité, l'automne avait fait place à l'hiver.
____ J'étais avide de savoir la vérité. J'ai pris une pierre ornementale qui était tombée au sol et je l'ai lancée dans le bassin pour casser la glace. J'étais épuisé par cet effort. Heureusement, la glace était assez mince. J'ai écarté les morceaux en surface et, rassemblant tout mon courage, je me suis enfin décidé à plonger mon regard dans l'eau. J'ai été saisi par le spectacle. Je suis resté là à regarder l'image du vieillard que me renvoyait le miroir liquide. Et c'est à toi, mon ami, cher vieillard que je vois dans l'eau, que je raconte cette histoire. La seule manière que j'ai trouvé pour ne pas perdre la raison face à toutes ses années perdues. Un passage de cette lettre me revient soudain en mémoire, mon ami. Il était écrit : "enfin, voilà un jeune homme qui me libérera de mon enfer. Ce sera le sien maintenant et je n'ai aucune pitié. Je suis trop heureux de savoir que la mort viendra me délivrer."
____ C'est à mon tour de prier pour qu'un autre vienne me libérer de cet enfer. La nuit est déjà là, mon ami. Et je sens qu'elle m'appelle une fois de plus. Par contre, elle semble triste de savoir que je suis maintenant conscient de mon sort. Je me retourne et vois, mon ami. C'est comme la toute première fois.
____ La lampe à la fenêtre du premier. Celle qui éclaire le portique. Elle m'appelle. Je pose le pied sur la première marche du portique. La porte s'ouvre. Vois, mon ami, comment cette lumière éblouit. Elle cache les fissures dans les murs, les feuilles qui jonchent le plancher, la balustrade détruite de l'escalier. La porte se referme derrière moi. Mais en réalité, mon ami, ce n'est plus une porte. Il n'y a que de vieilles planches qui bouchent l'ouverture. Et la lumière, elle ne vient pas du chandelier au plafond. Elle irradie d'elle. Elle n'a pas changé, elle, durant toutes ces années. Ni pendant toutes les précédentes. Elle vieillit un peu durant le jour. En réalité, mon ami, la mère et la fille ne sont qu'une seule et même personne.
____ Comme la toute première fois, et comme à tous les matins, elle est toujours aussi belle. Je la rejoins dans l'escalier. Elle m'embrasse. Elle me prend par la main pour me conduire à sa chambre. Et chaque fois, l'oubli m’envahit. Certainement que c'est trop horrible, car vois, mon ami. Ses lèvres n'effleurent pas les miennes. Son doigt reste sur mes lèvres alors qu'elle se penche à mon cou. Ce ne sont pas ses lèvres qui me caressent, ce sont ses dents qui me lacèrent. Ce n'est pas l'amour que je ressens, pauvre naïf que je suis, c'est la vie qui quitte mes veines. Et demain, après avoir tout oublié, elle reviendra encore me tourmenter.
Vilmon