(Titre temporaire, je n'ai rien trouvé de mieux pour le moment)
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Je vais énoncer une banalité, mais évoquer la mort est toujours perçu comme une transgression. La plupart des gens s'imaginent qu'en éludant le sujet, ils éloigneront la fatalité. Beaucoup essayent de se persuader qu'ils peuvent y échapper, ou à tout le moins, retarder au maximum sa survenue. Ne pas parler de la grande faucheuse, c'est l'empêcher d'exister. De fait, ils sont sidérés, quand elle surgit. Ils se sentent dupés par la vie, alors qu'ils se sont juste menti à eux-mêmes.
Conséquence, quand j'énonce mon métier, thanatopracteur, beaucoup ont un imperceptible mouvement de recul, comme si la mort était perchée sur mon épaule, menaçant de s'élancer vers eux. J'en vois même froncer subtilement le nez, semblant soudainement déceler son odeur sur moi. Mise en retrait. Hésitations. Tentative d'évasion. Comment passer très rapidement à une autre conversation ? En filigrane, je perçois leur questionnement. Comment quelqu'un de sain accepterait de se retrouver dans cette voie ? Certainement parce qu'il éprouve une fascination morbide. Ou parce que le domaine funéraire, ne faillissant économiquement jamais, représente une bonne niche. Ou simplement parce qu'il n'a rien trouvé de mieux.
Non. En réalité, ma profession, je l'ai choisie en connaissance de cause. Ni hasard, ni opportunisme. Véritable vocation. Il s'agit d'une pure forme d'humanité, d'un véritable goût pour l'autre, qui, en même temps, me contraint à remettre en place les choses. Qu'est-ce qu'un corps, qu'est-ce qu'une âme ? Qu'est-ce qui compte réellement ? Côtoyer la mort, c'est réapprendre l'essentiel, chaque jour. Faire la part des choses. Ne pas se laisser guider par des illusions, même si, paradoxalement, mon métier consiste à en créer. Suspendre la décomposition. Arrêter un instant l'autodestruction de l'organisme. Futilité pour beaucoup sans doute. Rendre un corps "beau" pour quelques jours ou quelques heures...c'est juste retarder l'inévitable. Une lutte perdue d'avance. Pour moi, c'est favoriser le deuil en offrant une dernière image sereine. Apporter de la douceur dans des instants de douleur.
Car je me vis tel un homme discret au service du défunt et des familles, une ombre bienveillante, qui voit tout, entend tout, connaît le plus intime, et pourtant n'en dit rien. Je m'efface. Ni bonjour ni bonsoir, par exemple, termes ô combien inappropriés. Un simple hochement de tête, une légère inclination du buste, en guise de salut. Économiser chaque parole. Je suis un invisible parmi des êtres pétris de chagrin. J'absorbe tout, je ne recrache rien.
Mais parfois demeurer d'une exemplaire neutralité s'avère bien difficile, voire impossible. Certains décès vous atteignent. Irrémédiablement...
Fin de weekend. Ciel sans soleil. J'attends et je redoute l'instant. Je m'en grille une, assis sur le trottoir, histoire d'ajouter des nuages aux nuages. On n'est jamais trop embrumé.
Quatres gamines jouent à la marelle au milieu de la route. Couleurs criardes sur le bitume, ou l'art qu'ont les minotes de rendre le laid joyeux. Leur vivacité est presque douleur. Je pressens que cette scène sera pour toujours assimilée au moment où j'apprendrai la nouvelle. La beauté de l'existence enlacée par l'idée du trépas.
Je les observe, tentant de me distraire malgré tout. On repère déjà la cheftaine, celle trop sûre d'elle, habituée à ce qu'on la trouve belle. Elle en impose à toutes les autres, qui essaient tant bien que mal de l'imiter. Leur destin me semble déjà tout tracé. Les filles effacées passeront leur vie à regretter de ne pas être aussi bien nées, à chercher à s'aimer. Quand même.
Leurs voix résonnent dans la rue presque vide. Ça se jauge, ça se juge, ça se dispute en hurlant : "Tu triches !".Tant de passion pour un simple jeu. J'aimerais moi aussi m'enthousiasmer ainsi pour quelque chose, n'importe quoi. Au lieu de quoi, je guette ce néant qui m'engloutira. Je regarde la vie s'élancer, conscient que quelque part, ailleurs, elle s'en va. Et je songe à la monotonie de la mienne, comme un énorme gâchis.
Dans ma poche, mon téléphone vibre. Je retiens mon souffle. Je tremble un peu. Message lapidaire, comme toujours : " Cécile Petruski. 34 ans.Mort naturelle." Ça a marché. Puis son adresse. Que je connais, évidemment. Cécile. La joyeuse Cécile. L'adepte de spiritualité, de méditation et d'autres excentricités. Coach ou gourou. Réparatrice des âmes et des cœurs. L'éternelle optimiste.
Je redresse la tête, contemple encore la légèreté de l'enfance, quand on garde l'envie et la force de recommencer, indéfiniment, malgré les erreurs, malgré les chutes, malgré les tricheries et les injustices. Quand on croit encore qu'il suffit de respecter les règles pour atteindre le ciel.
Cigarette finie, je jette le mégot. Plus de nuages, plus de pensées grises qui s'envolent. Je les garde aux creux de moi, dans mon ventre, dans mon sang. Il est temps d'aller accomplir la suite de ma mission.
Je mets en sourdine ma mélancolie, je m'oblige à cette impassibilité, gage d'efficacité. L'émotion est reléguée en arrière-plan, pour un autre moment. Je vais chercher mon attirail et rejoins ma voiture.
Tout le long du trajet, je me concentre sur les médias, à la radio. Voix monocordes qui tournent en boucle.
Je me souviens soudain de son éclat de rire, si communicatif, qui atteignait même son regard.
Reprends-toi, Thierry, punaise.
Cours de la bourse. Guéguerres politiciennes. Manifestations. Je me force à tout suivre, tout en régulant ma respiration, pour ne pas trop penser.
Mes tempes battent un peu quand j'arrive enfin à destination. Une vague qui menace de me submerger. Lente inspiration. Je la chasse mentalement d'un revers du bras. Tout va bien. Je n'éprouve rien. Rester serein.
Armé de mes deux grosses valises, sur le seuil de sa maison, je frappe deux, trois coups, pas trop brusques. J'entends l'écho d'un pas traînant presque aussitôt. Une dame aux cheveux blancs, paupières gonflées, m'ouvre. J'énonce mon identité. Son silence en réponse, elle se contente de me faire signe de la suivre. Marche lente, dans un long couloir. Guirlandes joyeuses et lumineuses sur les murs. Photographies de voyage, d'anniversaires, de fêtes. Cécile qui sourit, Cécile qui sourit, Cécile qui sourit. Seule ou en compagnie.
Mon hôte ouvre une porte de bois, reste en retrait. Voilà Cécile, étendue sur le lit, dans une chambre bien féminine, recouverte d'une sorte de vieux peignoir en éponge bleu. Son parfum flotte dans l'air.
La vieille femme se retire, sans m'avoir donné la moindre indication. Peut-être pour ne pas figer cette scène dans sa mémoire, qu'elle ne ternisse pas sa vision de l'histoire.
À moi d'entrer en action, de transformer la situation, de donner un autre sens à cette vision. Je m'approche, j'observe. Cécile reste fidèle à mon souvenir, même si la mort a déjà entamé son processus. J'installe mon matériel, j'évalue l'étendue de ma tâche. J'en aurai pour une ou deux heures, grand maximum. J'enfile ma blouse, mes longs gants de latex, en songeant que je vais, je veux m'appliquer encore plus que d'habitude. Rappeler sa fraîcheur. Sa joie de vivre. Rayer son choix final.
Je la déshabille. Pour la première, et la dernière fois, je la vois nue. Entièrement nue. La vulnérabilité du corps. Ses imperfections. Cécile sans cesse au régime qui floutait ses contours sous des tenues bohèmes. Larges jupons, blouses fluides. Superpositions de tissus vifs, fleuris, colorés. Et la voici dans la vérité toute simple de sa chair.
Je commence à la masser pour amoindrir la rigidité cadavérique. Les bras, les jambes. Des gestes mécaniques, répétés des centaines de fois. Redonner de la souplesse à la rectitude. Puis je saisis le désinfectant. Il devient brume sur sa peau cireuse, ses yeux, sa bouche teintée de bleu. Je tamponne avec de la gaze, précautionneusement. Je la trouve belle. Une fleur empreinte de rosée. Une tulipe en train de se faner, faite de courbes simples et émouvantes.
J'apprends ses cicatrices, sur un genou, le coude. Des zébrures d'un blanc transparent aussi, sur son ventre et ses cuisses. Des détails qui me nourrissent.
Tant de fois j'aurais voulu...
Je me ressaisis.
Reposer le flacon. Préparer la machine. Vérifier les tuyaux. Je me penche sur son cou. Mes doigts suivent la clavicule, la lame s'enfonce. Un instant, rien qu'un instant, j'espère voir le sang couler, signe de vie. Je me rêve prince charmant éveillant sa belle d'un baiser, la révélant à elle-même.
Quel abruti.
J'attrape la canule que j'enfonce dans la carotide. Petits cercles. Forcer. Mais pas trop. Je me retourne vers l'appareil, appuie sur le bouton. Emplir. Vider. Se jouer de la nature, pour feindre le sommeil, l'apaisement.
Le ronronnement des moteurs. Je regarde le formol entrer, les fluides corporels la quitter. Je masse encore son visage, le bout de ses doigts, pour que le liquide se diffuse bien, que la mort ne s'accapare pas ses traits. Pas encore. Tu seras belle au bois dormant, Cécile. Ou Blanche neige. Celle qui attend que l'on vienne la secourir, celle à qui j'aurais volontiers promis le "Et ils vécurent heureux et eurent beaucoup d'enfants."
Voilà que je me perds à nouveau dans des rêves impossibles...
Retour à mon ouvrage.
Une autre entaille près du nombril pour absorber les gaz. Ventre rond de gourmande. D'une assoiffée de la vie. Dualité, sachant qu'elle a décidé d'y mettre un terme...
Je songe soudain qu'il y a une part d'égoïsme dans tout ce cérémonial. À la générosité de ton acte, Cécile. Accepter une fois de plus les faux-semblants pour la tranquillité des autres. Leur éviter les questionnements, la culpabilité. Jusqu'au dernier moment, tu reprends ce rôle. Les autres avant toi, plus que toi.
Éphémère prise de conscience... Je poursuis la procédure, par réflexe, par habitude, ou parce que moi, aussi, je suis égocentrique. Elle m'appartient un peu Cécile, en ce moment. Je suis tout empreint d'elle. Tous mes sens et mon esprit sont tournés vers elle.
Vérifier les mains, nettoyer les ongles. Maquiller ses traits pour simuler la fraîcheur du teint. Redessiner des lèvres roses et brillantes. Discipliner la chevelure. Des actes si intimes rendus impersonnels par le trépas.
Voilà. Elle ressemble à nouveau à toutes ces photographies que j'ai vu en arrivant. Dors, Cécile, dors. Fais de jolis rêves peuplés de rires, de ciels bleus, de mots heureux. Promets-nous qu'il y a un paradis, après. Que l'on s'y reverra.
Je débranche mon matériel, avec comme un regret. Cela signifie que je vais passer à l'étape finale. Recouvrir ce corps d'oripeaux, le draper d'apparences. Un autre moyen de rendre le défunt très exactement fidèle à la représentation que ses proches en espèrent.
Sur une chaise, près de son lit, du linge est préparé. Dessous, bas, jupe et chemisier. Te revêtir Cécile. Pour laisser croire que tu seras ainsi protégée du froid de la mort. Pourtant, pour créer cette impression, je prends réellement conscience de l'inertie, de la lourdeur de la dépouille. Dépouille. Le terme est si causant. Une enveloppe vide. Inanimée. Privée de son âme. Et pour laisser croire que cet esprit survole encore un peu ici, je dois batailler. Faire avec les raideurs, avec la pesanteur. Poupée glacée que je rhabille. Marionnette rigide malgré tous mes efforts.
Ultimes gestes, croiser délicatement les mains sous la poitrine, rectifier les plis des vêtements.
Je me recule et évalue mon ouvrage. Me quitter moi-même et prendre le point de vue de l'entourage. Que verront-ils ? Accomplissement de mon objectif, Cécile paraît si tranquille. Mais je n'y vois aucune victoire, juste un pieux mensonge.
Alors enfin je m'accorde une rupture dans mon professionnalisme. Juste une minute où je laisse mon cœur se fendre. Une rose pourpre éclot dans ma poitrine, ses épines s'enfoncent dans tout mon être. La tristesse m'assaillit. Je n'ai pas le temps de m'effondrer, de m'auto-apitoyer. Je n'ai pas le droit de dire les mots d'amour ou d'exprimer mon désarroi. Juste une minuscule pause où ma douleur explose.
Après tout, je n'étais rien, dans sa vie.
Quelques secondes de plus, le temps de réendosser le costume de l'homme impassible... Se composer une figure de marbre, raidir ma posture.
Je quitte la pièce, me dirige vers les voix chuchotantes. Famille, amis. Des inconnus. Légère révérence. Phrases brèves, pondérées. Certains viennent à ma suite, pour évaluer mon travail.
Je lis le soulagement dans le relâchement de leurs épaules, dans la détente des traits de leurs visages, au fond de leurs pupilles.
Un vague merci. Cécile devient le centre de leur attention. Je peux m'en aller et les laisser veiller.
Sur le trajet du retour, je conduis en mode automatique. Les images refont surface. Un après-midi d'automne, dans son cabinet. Cécile me regarde, se penche vers moi, pose une main légère sur mon avant-bras. Sa voix claire et réfléchie. "En réalité, toutes les circonstances sont neutres. Nous les interprétons comme nous le voulons. Rien n'est naturellement triste ou joyeux. Nous choisissons. Même la mort reste un simple fait. Les pensées qui nous habitent colorent l'événement. Tu peux éprouver une mauvaise joie en découvrant que Madame Trucmuche, l'horrible mégère du deuxième étage a trépassé. Parce que tu t'es d'abord souvenu de tous ses méfaits. Tu as choisi l'émotion qui te plaisait. Tu peux être affligé par le décès d'un enfant inconnu, parce que tu as visualisé toutes les choses qu'il va manquer. C'est à toi de décider quelle pensée côtoiera tel événement et le sentiment que tu y attacheras."
Pour ta mort, Cécile, je choisis de penser que tu as agi en toute clairvoyance. Que tu as opté non pour le désespoir, mais pour la délivrance.
Et je te visualise, libre et légère, au-dessus de nous. Un petit bout de ton âme en chacun de nous.