Je suis pas un sale type.
Je ne sais plus trop où j’en suis avec le #balancetonporc, et ça me prend la tête. Mais avant tout ça, j’aurais juré que n’étais pas un sale type.
C’est pas une excuse, hein, mais des violences, y'a pas que les femmes qui en subissent. On en subit tous un jour ou l’autre. Y'a même des violences « normales », celles qu’on relève plus parce qu’elles font partie du quotidien. Avec ma femme, on est très forts sur les insultes, par exemple. Et ça me viendrait même pas à l’idée d’aller la dénoncer quand elle me traite de connard. Je le prends même plus mal… Parfois même, c’est moche, mais je pense que ça me manquerait si elle arrêtait… Quelque part, je préfère l’insupporter au point qu’elle m’insulte plutôt que de devenir totalement transparent à ses yeux. Et j’avais l’impression que c’était réciproque… jusqu’à hier.
Hier, elle ne m’a pas giflé. Non, elle a fait pire. Elle a menacé d’aller me dénoncer aux flics parce qu’elle en avait marre je cite « de mes attitudes de macho qui ne sait plus appeler sa femme autrement que "ma p’tite salope" ».
C’est vrai, c’est pas reluisant, mais à force, on s’y était habitués. Enfin, je croyais : elle riait d’habitude, autant que quand elle m’appelait "mon connard préféré". Ou quand on dansait la danse des connards, tous nus (c’est notre private joke, ça… ça nous a toujours fait marrer). Enfin bref : jusqu’hier, pas de problème.
Je vais pas mentir, je suis pas un ange. Je suis pas non plus un modèle de romantisme et de galanterie, ni un super intello brillant qui réfléchit à la condition des femmes etc. Non, je suis un mec normal. Enfin, je crois. Je suis comme mes potes au boulot : je demande pas grand-chose, juste de vivre ma vie tranquille et de faire les choses bien quand j’en ai l’occasion. Je m’étais même dit que j’avais de la chance : j’aime ma femme. Même si on s’insulte tellement qu’on en a fini par remplacer les "mon/ma chéri/e" par des "mon connard/ma p'tite salope" (j’exagère, il y a quand même des fois où je l’appelle "ma puce" et où elle m’appelle "mon Loulou" ; mais c’est rare quand même).
Je dis ça parce qu’au boulot, il y en a beaucoup des mecs mariés. Mais des mecs qui aiment leur femme, à part Paulo et moi, j’en connais pas des masses. Du coup j’avais l’impression d’être plutôt un mec bien, un mec qui cherche pas juste son confort (parce que oui, si je l’aimais plus ma femme, je me serais cassé. Ça doit être la corvée de vivre avec une femme que t’aimes plus… y’a qu’à voir les collègues ! Mais bon, peu importe, c’est pas mon problème).
Tout ça pour dire qu’avec le #balancetonporc, ça a sacrément remué tout le monde. Y’a Marc qui s’est pris une main courante... À force de mettre une main aux fesses des stagiaires bien gaulées, fallait s’y attendre. C’est pas un mauvais type au fond Marc, c’est juste que quand il voit un p’tit cul qui passe, il peut pas s’en empêcher… Et je culpabilise parce que c'est vrai qu'il y en a certaines pour lesquelles j’aurais bien imité Marc, si j’avais pas refoulé mes pulsions… C’est p’têt ça la différence entre Marc et moi ? Une meilleure résistance à la pulsion ?
Bon, Jeff, lui, il s’est carrément fait virer mais c’est pas étonnant. Lui, vraiment, c’est vraiment un porc. J’ai jamais compris d’ailleurs comment elles pouvaient toutes se laisser embobiner. J’ai essayé d’en discuter avec Sonia une fois, pour comprendre. Elle m’a juste dit qu’il dégage un magnétisme intense… Super, le magnétisme du goret qui te prend pour un bout de viande... Je comprends pas. Pourquoi il les tombe toutes comme des mouches ? Ça me dépasse. Mais bon, de toute façon, c’est dégueulasse ce qu’il fait… Son exclusion de la boîte et le dépôt de plainte de Wendy, il les a pas volés. Wendy, c’est notre secrétaire. Elle s’est fait larguer par son mec le mois dernier, alors elle devait être « fragilisée » comme on dit. Et Marc lui a fait un truc ignoble : pendant qu'elle le suçait dans les chiottes (bon, ça, ça les regarde, du moment qu’ils prennent leur pied, moi, je juge pas !), il n’a rien trouvé de mieux que de la filmer avec son portable et de faire tourner dans toute la boîte… Quand je vous disais que lui c’était un porc, un vrai… Quel connard. Pour le coup, moi je suis juste un vilain petit connard à côté.
Celui qui m’a fait le plus de peine, c’est Mickaël, le dernier p’tit jeune qui est arrivé. Lui, il est juste totalement mal à l’aise avec les filles. C’est hallucinant, j’avais jamais vu ça. Il en pince à mort pour Elsa.... Et il a rien trouvé de mieux la dernière fois que de lui lancer un « t’es bonne » dans le couloir. Je suis passé juste à ce moment-là et j’ai explosé de rire. Mais j’étais le seul : Elsa était furax, elle lui a dit : « Va te racheter un dictionnaire et ne m’approche plus » et Mickaël était décomposé. J’ai cru qu’il allait pleurer. Je l’ai emmené avec moi au fumoir qui était vide pour qu’on puisse discuter tranquillement. Il avait l’air tout stone : il avait tenté une approche, il n’avait pas trop réfléchi. « Je ne voulais pas l’insulter » qu’il m’a dit… « je ne savais pas comment faire… J’ai voulu être direct. Il paraît qu’elles aiment les hommes directs les femmes, non ? ». J’ai voulu lui expliquer que « les femmes » ça n’existait pas parce qu’elles étaient toutes différentes (même si franchement parfois, ça fait du bien de toutes les mettre dans le même sac), mais je me suis retenu. Il était déjà perdu, c’était pas la peine d’en rajouter.
La douche froide est arrivée juste après pour lui : Wendy est venue le chercher parce que Patricia, notre chef, le convoquait dans son bureau en confrontation avec Elsa. Il est ressorti 30 minutes plus tard avec un avertissement, livide, et guéri des filles pour au moins 10 ans… le pauvre… pour le coup, lui, c’est juste un minot qui ne comprend pas encore grand-chose à la vie. Mais bon, d’un autre côté, je comprends Elsa aussi…
Je comprends Elsa, mais pas ma femme… Sérieux, Stéph, tu joues à quoi là ? Ça fait des années qu’on se balance des insultes à la figure et que ça ne pose souci à personne et là, tout d’un coup, t’en as marre ? J’aime pas faire ça, mais là, j’ai envie de faire une grosse généralité et de gueuler « Mais purée, je comprends vraiment rien aux femmes !!! ».
Ça me fait peur ce truc qui se déchaîne là : j’ai l’impression d’assister à la « revanche des femmes sur les hommes ». Le problème, c’est que si elles nous font subir tout ce qu’on leur a fait subir depuis la préhistoire avant de réfléchir à un apaisement, on n’est pas sortis de l’auberge… d’ici là, peut-être même que les femmes auront exterminé tous les hommes dans leur folie vengeresse ? Je veux pas y penser…
Je suis pas un sale type. Non, je suis pas un sale type.
Si, deux fois, je me suis senti un sale type vis-à-vis de Stéph. Faut dire qu’on est cons aussi… On avait pris l’habitude de jouer au cliché « elle dit non, ça veut dire oui ». Bon, juste en surface parce qu’elle DISAIT non mais qu’elle FAISAIT oui. Sauf qu’un jour, elle disait non, et j’ai compris qu’elle faisait non que quand elle m’a poussé en me hurlant : « mais Jérém, merde, je t’ai dit non ! ». Dans les faits, je sais que je me suis arrêté avant l’irréparable ; j’étais juste chaud bouillant, je pensais qu’on jouait à se débattre, je m’apprêtais à l’embrasser et quand elle a hurlé, j’ai débandé d’un coup. J’ai été persuadé d’avoir été un sale type à ce moment-là. Je m’en suis voulu de pas avoir compris. Je voulais pas la forcer. J’ai jamais voulu la forcer. Après on a arrêté de jouer à ce jeu débile parce que j’avais trop peur de pas saisir la nuance.
Je suis pas un sale type. Je voulais pas être un sale type.
La deuxième fois par contre, j’ai été vrai un sale type. Et je comprendrais qu’elle me dénonce à qui elle veut et qu’elle se barre pour ça. C’est pour ça que j’ai été lâche et que je lui ai jamais rien dit. Aussi parce qu’elle en souffrirai, et que j’ai pas envie de la faire souffrir inutilement. Je l’aime quoi. Même quand je fais pas semblant d’être un connard.
Pff, l’histoire, vous la connaissez tous. Me dites pas que ça vous est jamais arrivé. Pitié, me dites pas ça. Au moins au départ, s’il vous plaît… L’histoire, c’est celle-là : un soir de déplacement professionnel, j’ai été passer une soirée seul dans un bar. Et puis comme par hasard, ce soir-là, il y avait une fille un peu du genre de Wendy, « fragilisée par une rupture récente et douloureuse ». J’avais bu. Elle, je me souviens plus. Bon, ok, vous avez le droit de me dire que vous êtes des bons gars et que l’histoire s’est arrêtée là pour vous. J’accepte. Je veux dire, c’est crédible. Mais moi, ben ce soir-là, j’ai été un sale type et je suis rentré avec le sosie de Wendy. Au départ je me suis dit « merde qu’est-ce que je fous, je suis marié » et puis une autre partie de moi a répondu « ouais mais pour maintenant, si tu fais marche arrière, tu risques de dégoûter encore plus Wendy bis des mecs » – genre, grand seigneur… Pfff j’ai fait n’imp. Cette fille, je lui avais juste précisé dans la soirée que j’étais de passage, je ne m’étais pas étalé ; elle m’avait dit de pas m’en faire, qu’elle voulait juste oublier. Puis subitement j’ai pensé à Stéph. Stéph la personne, pas Stéph le concept. Je sais, ça fait vraiment le connard qui cherche à se dédouaner en mode « non mais chérie j’ai imaginé que c’était toi tout le temps ». Non, c’était pas ça, c’est juste qu’entre deux vapeurs d’alcool, je me suis soudain demandé pourquoi je n’avais pensé qu’avec ma queue. Ç’a été radical : panne sèche, la pire honte de ma vie. Pas pour la panne, non, pour la honte que j’ai ressentie. J’ai pensé à Stéph, je me suis dit que jamais elle m’aurait fait ça. Les femmes, elles n’ont pas de bite, elles ne savent pas ce que c’est de devoir réfréner ses instincts parfois… ou alors c’est moi qui suis un peu trop comme Marc ? Ou alors les femmes réfrènent mieux que nous ? Ou alors elles font pareil et j'en sais rien ?
Finalement, j’ai tout mis sur le compte de l’alcool et on a dormi dans les bras l’un de l’autre. J’ai tout fait pour effacer cette soirée de ma mémoire ensuite… mais ce que j’ai fait est là. Et si ma femme décide que je suis un sale porc qu’elle veut balancer aux flics, autant qu’elle le fasse pour un truc qui en vaille la peine… autant que je lui raconte tout ?
Stéph, j’ai été un sale type que deux fois. Et même ces fois-là, en vrai, je voulais pas être un sale type.