Je me baladais, légère, dans la brise printanière et caressante ; Nib, mon lapin-totem, caracolait autour de moi.
Je ne sais pas si un lapin vous a déjà offert le spectacle de sa joie, mais je peux vous dire que c’est communicatif : et vas-y que je te louvoie de gauche à droite en 4ème vitesse (et même que je n’ai pas besoin d’embrayage MOI ! Nananèreuh), que je te saute en piquet, que je te fais un salto arrière, que je reviens vers toi… et non ! Tu ne me caresseras pas : je suis déjà reparti !
C’était une douce après-midi de printemps, la forêt chantait et verdoyait ; je me laissais aller au spectacle, bienheureuse.
Quand au milieu de cet océan de béatitude, un cri humainement inaudible retentit.
Je me figeai, effrayée, et scrutai les environs : rien. Pourtant, je n’avais pas rêvé : la forêt s’était tue et Nib était revenu à mes côtés. J’avais beau chercher de mes yeux humains et de mon antenne invisible, mais rien de rien. Quand soudain :
« Bah alors, on ne s’excuse même pas ?! Chauffarde ! Si même les elfes se mettent à nous écraser, on n’est vraiment plus en sécurité nulle part ! » dit une toute petite voix très en colère qui semblait sortie de terre, juste à côté de mon gros orteil gauche (oui, je me balade pieds nus en forêt).
En baissant les yeux, mon regard se posa sur un escargot. Un escargot me parlait ?!
« Hum, désolée de poser la question, Monsieur l’escargot, mais est-ce vous qui venez de crier ?
– Ben oui. Qui d’autre enfin ?! Quelle impolitesse ! Tu m’appelles Monsieur alors que tu ne sais même pas si je suis un escargot ou une escargote !
– Oh ! articulai-je, surprise. Pardon, je suis désolée… les animaux ne m’avaient jamais adressé la parole auparavant. Je te prie de m’excuser d’avoir failli t’écraser, je ne regardais pas à mes pieds. Je suis Léilwën, demi-elfe de ces bois. Et toi ?
– Bonjour Léilwën ! Pas besoin de te présenter, je te connais, comme tout le monde ici. Je suis Hublot/e l’escargot/e. Je te prie à mon tour de bien vouloir excuser mon agressivité, j’ai vu ma vie défiler devant mes antennes et la panique m’a fait péter une fractale. Pardon… je suis vraiment un/e escargot/e indigne… je vais aller m’auto-flageller dans ma coquille sous les feuilles. Au revoir ! Et encore désolé/e !
– Attends ! Attends ! Hublot/e, ne t’en va pas comme ça ! Ça ne te dirait pas de te balader un peu avec Nib et moi ? »
Les antennes de l’escargot/e se distendirent dangereusement… était-ce sa manière d’écarquiller les yeux ?
« Tu en aurais vraiment envie ? Tu n’as pas peur de t’ennuyer avec moi ? demanda-t-il/elle d’une voix mal assurée.
– Bien sûr que non ! Un/e escargot/e qui sait communiquer avec moi, c'est génial ! répondis-je avec emphase.
– C’est ton point de vue… avant de te dire oui, je préfère te prévenir que ma vie n’est vraiment pas intéressante, que je ne sais pas raconter les histoires et que, pour coquiller le tout, je suis un/e escargot/e ultra-sensible et que je pleure pour un rien et que tu ne le supporteras probablement pas, grommela-t-il/elle. Tu es toujours sûre de toi ?
– Oui ! souris-je. On n'est pas si différent/e/s tu sais.
– Ah bon, tu es sûre ? demanda-t-il/elle, surpris/e. Puis-je me permettre de poser une antenne sur toi pour sonder tes ressentis ?
– Je t’en prie ! dis-je, en mettant ma main à portée de son antenne gauche.
– Et ben mince alors ! D'accord. Tiens, c’est curieux la coquille de protection que tu t’es créée. Comment l’as-tu construite ?
– Alors, ça veut dire oui ?! Tu viens avec nous ? Je te répondrai en chemin ! m’exclamai-je malicieusement.
– Oui, je viens… mais je t’aurai prévenue ! Et c’est toi qui réponds d’abord à mes questions ! répondit-il/elle, de nouveau sur la défensive.
– D’accord ! » lui souris-je avec bienveillance.
Je repris alors ma marche, avec lenteur, Hublot/e à ma gauche et Nib cabriolant autour de nous, dans la forêt qui s’était remise à bruisser.
« Tu sais que j’attends toujours ? me rappela Hublot/e.
– Ah, oui, c’est vrai ! ma protection… C’est un voile opaque aux éléments extérieurs, que j’ai créé autour de moi en devenant elfe et que je soulève ou que je resserre en fonction de ce que je veux laisser entrer ou pas. Honnêtement, je pense que ce n’est pas très efficace : certaines joies que j’aimerais bien laisser rentrer s’y retrouvent bloquées et la peine passe souvent au travers des mailles du filet, à mon grand dam. Mais bon, j’ai trop peur de m’en séparer. De ne pas savoir gérer les événements de plein fouet.
– J’étais humaine avant. Je suis un/e demi-invisible, comme toi : les humains perçoivent ma part physique d’escargot, mais seuls les Invisibles perçoivent ma part intangible. C’est elle qui contient ma personnalité humaine et qui me permet de te parler.
– Pourquoi es-tu devenue un/e escargot/e ?
– J’ai le droit de pleurer en te parlant, hein ?
– Oui.
– Merci. Autant te prévenir : je vais assaisonner tout ça de quelques blagues, pour retarder le moment où l’émotion sera trop difficile à gérer. Il y plusieurs facteurs – rien à voir avec mon ancien métier de postière pour autant… D’abord, l’ultra-sensibilité ; contrairement à ce que j’ai pu voir en toi, je n’ai jamais su rassembler le courage d’oser trouver des amis qui m’accepteraient. J'ai eu trop souvent et trop violemment mal aux « autres ». Je n'ai pas supporté ce décalage et cette incompréhension réciproque : personne ne comprenait mes joies parce qu’elles naissaient de « rien » et éclaboussaient trop ; et on ne comprenait pas mes tourments non plus, qui naissaient de « pas grand-chose » et dévoraient trop. Moi, je trouvais les autres insensibles et indifférents. Ça me désespérait. Je n’ai compris qu’en devenant escargot/e que ce n’était pas de leur faute, qu’ils n’étaient pas réglés comme moi. Comment tu as fait, toi ?
– J’ai eu de la chance, sûrement. J’ai aussi été agressée par la brutalité du monde, comme toi, mais j’y voyais aussi beaucoup de beauté, parsemée au-dessus du tapis de violence. C’est l’amitié qui m’a sauvée, je pense. C’est d’avoir trouvé des humains assez ouverts pour m’accepter et assez patients pour me communiquer leurs ressentis dans les moindres détails quand j'en avais besoin. J’ai commencé à mieux comprendre.
– Oui, tu as eu de la chance.
– Tu ne m’as parlé que d’un seul facteur… il semblait y en avoir plusieurs, non ?
– Bon, une petite blague entre deux, parce que là, on est bien trop graves ! Chapi et Chapo vont aux toilettes… Qu’est-ce que ça fait ?
– Ah ah, tu t’attaques à plus fort que toi ici, m’esclaffai-je. Chapu, évidemment !
– Ah ah, heureux/se d’avoir trouvé adversaire à ma taille ! Enfin, métaphoriquement parlant. Le deuxième facteur… attends, redonne-moi ta main, avant de te le confier, j’ai besoin d’être sûr/e que tu ne me jugeras pas. ».
Je tendis la main pour la deuxième fois afin qu’Hublot/e puisse me scruter de son antenne humide. Il/elle semblait tout de même plus détendu/e et cela me faisait plaisir. Nib arrêta ses fanfaronnades et vint sautiller calmement à ma droite.
« D’accord, tu es assez ouverte d’esprit pour cela : le deuxième facteur, c’était mon incertitude de genre.
– Ta quoi ? demandai-je, perplexe.
– Je ne me suis jamais sentie à l’aise dans le sexe que la nature m’avait donné. Je suis née femme. Et j’étais bien femme oui, mais pas seulement. J’étais ce qu’on appelle un/e androgyne, au sens premier. Homme et femme, enfermée dans un corps uniquement féminin. Je me sentais déphasée de la gent féminine, mais je n’étais pas non plus en harmonie avec la gent masculine. J’étais littéralement déjantée AH AH (aucune gent – déjantée ? Tu as compris ? Ah oui, tu ris, ouf !)
– Ça ne devait pas être évident, effectivement… Je suis intriguée : si ce n’est pas trop difficile pour toi, tu pourrais m’expliquer tes ressentis ?
– Oui. Dans ma tête, j’étais androgyne, ni vraiment femme, ni tout à fait homme. Là n’était pas le problème : être homme ou femme est un concept variable en fonction des cultures ; il suffit de trouver la culture en phase avec ton propre ressenti. Le problème était physique : j’étais parfois engoncée dans ce corps féminin trop frêle par rapport au corps masculin que je me ressentais à mi-temps. Ma poitrine me gênait parfois, dans les moments où j’avais l’impression d’avoir été privée de mes attributs masculins. Mère nature peut-elle se tromper ? Peut-elle attribuer un corps qui ne correspondrait pas à l’esprit ? Étais-je une erreur de la nature ? De toute façon, le corps que je me rêvais aurait été qualifié d’anomalie par mes semblables. Qui aurait accepté un homme avec tous ses attributs affublé d'une poitrine, d'une taille fine et d’une vulve ? Je me serais trouvée magnifique et tellement en accord avec moi-même… mais qui m’aurait comprise ? Qui m’aurait aimée ?
« La société est violente par les choix qu’elle nous impose. Pour moi, choisir un sexe aurait été un déchirement : j’étais les deux ; choisir aurait été m’amputer d’une partie de moi-même. Et encore, j’avais de la chance ! Pour rétablir l’équilibre, je m’habillais en homme. La société tolère les femmes masculines ; l’inverse est beaucoup moins vrai. J’y pensais souvent : j’aurais pu naître physiquement homme et ne pas être aussi libre dans mes choix vestimentaires.
« Oh, j’ai presque avoué que j’avais eu de la chance ! J’ai eu une pensée positive ! Et je n’ai pas encore pleuré ! Youhouhouh ! Il faut au moins deux blagues pour fêter ça ! Connais-tu le bruit de la fourmi ?
– Elle croonde, parce que la fourmi croonde ! AH AH
– C’est trop injuste… Connais-tu le pluriel d'un Coca® ?
– Des haltères ! Parce qu'un Coca® désaltère !
– Tu les connais toutes, en fait ? me demanda-t-il/elle, déçu/e.
– Oui, je suis spécialiste ès blagues... mais je ris à chaque fois, même quand je les connais ! m’esclaffai-je à nouveau. Dis, je peux te poser une question très personnelle ?
– D’accord, vas-y, je crois que je suis prêt/e.
– Avais-tu une sexualité particulière ?
– Aïe, tu viens de toucher un point très sensible… bououh, snif.
– Oh non, Hublot/e, je ne voulais pas te faire pleurer ! dis-je, mal à l’aise. Reprenons nos blagues et n’en parlons plus, veux-tu ?
– Non sniff, maintenant snif, j’ai envie d’en parler, me répondit-il/elle, bougon/ne. Je n’ai jamais vraiment pu « vérifier » parce que je n’ai jamais eu de relation amoureuse. Bouououh… attends, je me mouche… Bvfrgbehe. À force de me sentir trop différente et jugée en permanence, j’ai choisi l’évitement ; mais je me suis souvent posé la question. Je crois que je n’avais pas de préférence. Aucune de mes parties ne se sentait fondamentalement homosexuelle ou hétérosexuelle. J’aurais pu aimer le monde entier, s’il m’avait acceptée. Mais il ne l’a pas fait... ... Bouhouh...
– Oui, je vois ce que tu veux dire, il me semble… Qu’est-ce qui est vert et qui se déplace sous l’eau ?
– Un chou mariiiiiiiin BOUHOUHOUHHHHH pleura-t-il/elle de plus belle.
– Oh ben non, je ne voulais pas te faire pleurer plus, je voulais te faire sourire… répondis-je, contrite.
– C’est réussiiiiiii BOUHOUHOUHHH je pleure de riiiiiiiire BOUHOUHOUHHH c’est ma blague préférééééééeee BOUHOUHOUHHH.
– Ah. Tant mieux alors, dis-je avec un sourire attendri. Il y a une dernière question qui me brûle les lèvres… comment es-tu devenu/e escargot/e ?
– Snif… Bvfrgbehe. Comment es-tu devenue elfe, toi ?
– Je ne sais pas exactement. J’ai hurlé ma peine sous la lune une nuit et le lendemain, j’étais devenue elfe.
– Non, ça ne colle pas. Ce n’est pas ça. La lune, elle est trop loin. Ce n’est pas elle qui exauce les souhaits parce qu’elle n’entend rien de là où elle est. Hum, prête-moi ta main une terce fois ! »
Je m’exécutai, perplexe. Je me rappelais pourtant avoir hurlé très fort cette nuit-là. Et puis c'était de notoriété commune qu’il fallait confier ses peines à la lune…
Hublot/e reprit la parole :
« C’est bien ce qu’il me semblait ! On a un exauceur en commun : c’est le saule qui trône près de l’étang qui t’a fait elfe. Ce n’est pas étonnant, il n’y a que lui qui écoute dans les environs.
« Voilà donc la fin de mon histoire : les seuls humains à m’avoir acceptée et aimée inconditionnellement ont été mes parents. Ils sont morts tous les deux dans un accident de voiture à la fin du siècle dernier… snif… Et moi je me suis sentie abandonnée. J’ai couru, désespérée, et je me suis retrouvée dans ses bois. Je me suis perdue et je me suis retrouvée seule avec moi-même au bord l’étang. J’ai hurlé de toute mon âme, c’était trop lourd… snif… et le saule m’a caressé le visage de ses branches. Ça m’a soulagée, un peu. J’ai été vider toutes mes larmes dans les replis de son écorce, collée à lui, ses branches m’entourant. Il m’a proposé de m’offrir une forme qui me conviendrait mieux.
« Je n’ai pas eu à réfléchir longtemps : « j’ai besoin d’une carapace pour me réfugier quand j'ai trop mal ; et j’ai besoin de pouvoir changer de sexe à l’envi » lui dis-je. « Que dirais-tu de devenir escargot ? » me répondit-il. Le lendemain, je pouvais me réfugier à toute heure du jour et de la nuit et je pouvais être mâle ou femelle à n’importe quel moment.
– Waoh, c’est la plus belle histoire que j’aie jamais entendue… dis-je, rêveuse.
– Non, c’est pas vrai, bouhouh, mes parents sont morts et je suis seul/e dans la forêt… Snif… Bvfrgbehe.
– Oui. Mais c’était leur vie à eux.
– Snif… Bvfrgbehe. Oui, répondit Hublot/e d’une toute petite voix. Snif… Bon, je vais être honnête avec toi Léilwën : je me suis inscrite au C.E.S.
– Au collège d’enseignement secondaire ? demandai-je, mal assurée.
– Mais non enfiiiiin… snif… C’est fini la vie d’humaine pour moiiiii… Bvfrgbehe. Non, snif, c’est le Club des Escargots Solitaires. C’était un défi que je me suis lancé à moi-même pour être moins seul/e. Snif.
– Mais c’est trop chouette ! m’exclamai-je.
– Non, pas chouette, nous sommes des escargot/e/s AH AH. Pardon pour la blague…
– On peut continuer pendant des heures que ça ne me dérangerait pas, tu sais ! lui dis-je avec un clin d’œil.
– Oh, une autre fois peut-être… La première séance se tient dans quatre heures et c’est à deux cents mètres, je ne voudrais pas risquer d’être en retard ! Merci en tout cas de m’avoir écouté/e et de m’avoir laissé/e pleurer. Ça m’a fait du bien. J’espère rencontrer d’autres elfes comme toi !
– C’était un plaisir de partager ton histoire et tes blagues Hublot/e ! J’espère que l’on se recroisera ! »
Hublot/e rebroussa chemin en me faisant signe de ses antennes. Je m’apprêtais à retourner gambader avec Nib quand l'escargot/e me héla de plus loin :
« Léilwën, tu me permets une suggestion personnelle ?
– Bien sûr Hublot/e ! Je t’écoute !
– Tu sais... j’ai vu beaucoup de choses en toi avec mon antenne… hésita-t-il/elle.
– Oui ? l’encourageai-je.
– Tu devrais essayer de t'ouvrir, toi aussi… Un jour un Poète m’a dit, et c’est Gage (http://monde-ecriture.com/forum/index.php?action=profile;u=4041) de vérité : "seul on va plus vite, ensemble on va plus loin". Tu devrais y réfléchir… »
Hublot/e repartit pour de bon et me laissa, pensive.