Le Monde de L'Écriture

Coin écriture => Textes courts => Discussion démarrée par: avistodenas le 17 Février 2018 à 11:53:13

Titre: Tueur.
Posté par: avistodenas le 17 Février 2018 à 11:53:13
Tueur.

 

 

 

J'aurais aimé être musicien. Musicien d'orchestre symphonique. Le sort a décidé de faire de moi un tueur. Je serai musicien dans une autre vie, si elle existe.


J'ai toujours donné l'apparence d'un tireur froid. On exécute l'ordre sans haine et sans passion. C'est le sentiment que j'ai toujours voulu inspirer, sans quoi on m'aurait catalogué comme "individu dangereux". Les psychos m'auraient décortiqué, or ce sont les psychos les malades. D'ailleurs plus il y a de psys, plus il y a de cinglés.


C'est arrivé, je veux dire ma conversion de la musique à l'assassinat, lors de la sortie du film de Mathieu Kassovitz : La haine. Sa haine du flic et de la société m'a collé la haine du voyou. C'est ainsi que depuis je dézingue du voyou. Sur ordre. Sans haine apparente.


Cette nuit, j'ai pris mon poste, celui que mes chefs m'ont assigné. Avec mon fusil et ma lunette bronzés. Nulle clarté ne s'y reflète. Et je reste également invisible. Tout étudié pour ça, même le coussin sous le torse, afin de garder toute souplesse aux cervicales en cas d'attente prolongée. Tout étudié des caractéristiques du tir, il n'y en aura qu'un. Si je fais bien mon boulot. Je tiens mes consignes de mes supérieurs, et j'exécute : c'est le rôle que je préfère. Tueur de malfrats. Chacun d'entre eux a eu le choix. Il a choisi. J'ai choisi, comme lui. Nous sommes a égalité. Lui, et moi. Il a choisi d'être là où il est, moi aussi. Si je reçois l'ordre de tir, je lui épargne le tribunal, l'avocat, la prison, l'appel, la cassation, et surtout de narguer les familles des victimes.


Un type qui tient des otages et menace de les assassiner n'est pas un innocent. Celui que je tiens sous ma visée, le négociateur et le groupe d'assaut l'ont manoeuvré pour le mettre à ma disposition. Je ne faillirai pas. Les deux autres assassins - ils ont tué trois otages - sont du ressort de mes collègues.


Les malfrats sont bien entendu nerveux, anxieux, surtout le mien. Et encagoulés. Pour ce que ça va leur servir, avec un trou à la tempe.


Le mien partira en beauté. Car dès que je suis en poste, une musique prend possession de mes sens. Cela peut durer des heures.  La musique m'évite d'être parasité. Ce jour, c'est un air de "Pêcheurs de perles", de Bizet. L'extrait de "Au fond du Temple Saint", que je me repasse en boucle. La voix des deux compères, Hvorostovsky le baryton, et du ténor Kauffman, emplit mon âme entière, et je dédie cette musique, en cet instant, à celui qui va mourir, puisse-t-il m'entendre et relâcher ses otages.


Je ne suis plus que musique, et index sur la queue de détente. Entends-moi, et libère tes otages. C'est le dernier message que je t'envoie. Si tu t'agitais moins, tu entendrais. Mais tu te crois intouchable car tu détiens la télécommande de l'explosif. Comme tu voudras : là où je vais te toucher, tu n'auras même pas de réflexe, il sera coupé net, et il me faut moins d'une demie-seconde pour te fixer, malgré ton agitation. Ecoute ma musique, écoute : "...son voile se soulève... et la foule est à genoux...". C'est grandiose. Ecoute, bougre de con.
Après mon coup de feu, ma musique s'éteindra, et ta vie avec.


L'ordre est tombé. Salut l'ami.

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L'humour est la respiration du sérieux,

il signe notre supériorité sur la pesanteur du réel
. (Trouvé dans le caniveau).

http://avistodenas.over-blog.com/   
Titre: Re : Tueur.
Posté par: Léilwën le 17 Février 2018 à 14:20:25
 :o :o :o :o
Avisto, je crois qu'un tireur d'élite a flingué tes calembours et ton humour légendaires !  :o :o :o
Waoh, la claque... je crois bien que les texticules ont eu un accès de textostérone !  :o

Brrreeeef  ;D c'est très différent de ce que tu fais d'habitude... et ça tient la route !
Je n'ai pas grand-chose à dire à part que le texte est un peu court à mon goût parce que j'aurais aimé que la psychologie et les anecdotes du personnage soient plus développées.
La musique comme fil conducteur, c'est bien trouvé. Et les airs d'opéra pour tuer de sang froid, ça fait sens je trouve... je vois presque la scène du film avec AvistoRambo !

A très vite ! :)

PS : 2 coucougnettes

Citer
Avec mon fusil et ma lunette bronzés
=> bronzéE

Citer
demie-seconde
=> demi-seconde
Titre: Re : Tueur.
Posté par: avistodenas le 17 Février 2018 à 14:48:37
Euh....  Léilwën, le fusil aussi est bronzé (pour éviter les reflets)... :mrgreen:
Titre: Re : Tueur.
Posté par: Léilwën le 17 Février 2018 à 14:54:09
Ah, bah oui... je n'avais pas vu ça comme ça... désolée...  :-[
Titre: Re : Tueur.
Posté par: Claudius le 17 Février 2018 à 15:01:00
 8)  Gare à vous Avisto est armé ! Bon, pour l'instant de mots mais on ne sait jamais !

Différent mais intéressant, c'est bien mené et clairement détaillé !

 :mrgreen: :mrgreen:
Titre: Re : Tueur.
Posté par: avistodenas le 18 Février 2018 à 09:14:30
c'est bien mené et clairement détaillé !  

Détaillé, sans doute, dans la mesure où il s'agit d'un texte court. Mais je n'ai pas voulu insister sur l'environnement topographique, pourtant essentiel, afin de concentrer la pression sur les idées fixes du tireur.
Voila voila.
Titre: Re : Tueur.
Posté par: Alan Tréard le 18 Février 2018 à 20:10:55
Bonjour avistodenas,

J'avais lu un premier texte de toi que j'avais du mal à comprendre, celui-ci me paraît beaucoup plus accessible ; il est possible que je me sois habitué à ta plume entre deux, ou bien que tes explications m'aient permis de m'y retrouver.

Étrangement, le premier texte que j'avais lu de toi m'avait paru complètement détaché, et celui-ci m'a paru au contraire très engagé ; j'ai le sentiment que tu prends très à cœur le sujet que tu traites. En tout cas ça m'a pas mal parlé.

Au-delà de cette impression (qui pourrait à nouveau être faussée !!), j'ai le sentiment que tu concentres toute ton énergie sur ton personnage principal, si bien que tu délaisses son environnement proche et ce qui ferait de lui « un parmi les autres ». Cela aurait, selon moi, tendance à rendre ton personnage tellement fictif qu'il ne fait plus partie de la fiction ; comme s'il était envisageable qu'un être appartienne à l'impossible, ne faisant plus cas de ce qui fait de lui un personnage.

Pour rentrer un peu plus dans le concret, j'ai le sentiment que rien ne touche ton personnage ; je n'ai pas eu le sentiment qu'il était de sang froid car j'ai eu l'impression qu'il ne se mouvait dans aucun environnement physique ou social, comme détaché de tout. C'est comme s'il n'y avait rien à ses yeux qui ait une quelconque importance, comme s'il nous faisait part de l'immensité de son imagination sans queue ni tête plutôt que d'un état qu'il aurait pu rencontrer.

Ce détachement total de tout environnement m'a pas mal marqué, je me demande si une telle histoire ne risquerait pas de tourner en rond autour de l'imaginaire de ton personnage à force de trop délaisser l'environnement dans lequel il se meut.

Voilà, un texte qui inspire des questionnements, donc, c'est aussi que j'y ai trouvé quelque chose dont j'avais envie de m'emparer en tant que lecteur, c'est enrichissant.
Titre: Re : Tueur.
Posté par: avistodenas le 18 Février 2018 à 21:05:20
Tu as tout à fait raison Alan, j'ai volontairement occulté tout l'environnement du personnage (ce qui est j'en conviens une technique un peu sommaire mais formatage oblige) pour mettre en évidence ce qui peut apparaître comme sa "fêlure" (car je suis aussi fêlé) : un type, qui semble être fou de musique classique mais dont la fureur froide "accroche" sa cible humaine, la fait sienne, se l'approprie dans un combat à mort. Plus rien n'existe autour de lui, son cerveau s'étrécit à la dimension d'une cible et d'un ordre. Il devient "machine".

On a vu des cas un peu semblables notamment chez les nazis qui exterminaient des populations entières en faisant jouer Wagner. Des fous furieux, en somme. Dans quelle mesure ne sommes-nous pas tous, et chacun à sa manière (par exemple en politique), des fous furieux... ?
Titre: Re : Tueur.
Posté par: Alan Tréard le 18 Février 2018 à 21:15:57
Je dirais que ton angle d'attaque se tient, mais que tu aurais de bonnes raisons de le justifier au cours de la narration en rappelant qu'il existe un environnement extérieur "raisonnable".

On est fou vis à vis d'une lucidité, sans cette référence à la rationalité, des nazis pourraient lire ton texte comme un agréable divertissement... Mmh ! Non, j'exagère un peu quand même ; disons que j'aurais tendance à penser que sans échelle de valeur (du plus vers le moins, de la lucidité vers la folie, de l'environnement rationnel vers l'individu fou), sans cette échelle de valeur, ton personnage semble "normal" aux yeux du narrateur.

On est fou dans une fiction rationnelle ou réaliste, et pas dans une fiction merveilleuse ou comique.

Peut-être est-ce une avarice de ma part que de penser que ton lecteur doit bénéficier d'une unité de mesure (l'environnement direct du personnage) pour juger du comportement de ton personnage (autrement dit, dans une fiction SFFF, ton personnage pourrait très bien être lucide, tout comme dans un récit absurde, tant que tu ne proposes pas une échelle des valeurs entre une tendance et l'autre).

J'ai eu l'impression que tu avais mal reçu mon précédent commentaire, je suis sincèrement désolé si j'ai pu te causer un quelconque tort.
Titre: Re : Tueur.
Posté par: avistodenas le 18 Février 2018 à 23:13:17
Tu soulèves là l'éternel débat philosophique sur "qu'est-ce que la raison, qu'est-ce que la rationalité" ?

Qu'est-ce qui peut bien te donner à penser que j'ai mal reçu ton précédent post puisque je te dis : "Tu as tout à fait raison Alan," ?

De fait tu es le seul à approfondir ce qui était censé rester une sorte de message subliminal. ;D Que je m'envoie d'abord à moi-même sans aucun doute.

Songe seulement que des snipers de la fonction publique, il en existe dans la vie sans même qu'on y pense, et qui sont des pères de famille très " normaux", j'ai été l'un d'eux dans une autre vie très ancienne. Je me suis contenté d'insérer Bizet et non Wagner parce que ce dernier pour le coup eût été un indice de démence.

Je songe d'un coup que ce qui te fait réagir à "la rationalité" tient à ce que je fais penser à mon personnage de sniper ceci :

J'ai toujours donné l'apparence d'un tireur froid. On exécute l'ordre sans haine et sans passion. C'est le sentiment que j'ai toujours voulu inspirer, sans quoi on m'aurait catalogué comme "individu dangereux". Les psychos m'auraient décortiqué, or ce sont les psychos les malades

Et ça, c'est fait exprès.
Donc, tu vois bien que je donne des pistes, à dessein, pour suggérer... ce que tu relèves justement.


Bravo à toi, si je puis oser. Mais j'imagine bien que tu es un lecteur à qui on ne la fait pas non plus....
Titre: Re : Tueur.
Posté par: andre48 le 19 Février 2018 à 08:00:05
J’ai apprécié ce texte, la froideur du tueur n’existe que par ce qu’il est en mission.  Mission de soulager les victimes et la société en effaçant les « nuisibles », c’est une excellente justification. Tous, un jour ou un autre, nous avons rêvé de justiciers qui agiraient là où nous reculons et effaceraient nombre de nos lâchetés. Nous les préférons « sur ordre », occultant la réalité des crimes d’Etat.
L’attente est si bien décrite. Pour un tireur, l’environnement ne compte pas, sauf s’il peut gêner l’action. La musique peut être réelle, ou simplement résonner dans l’esprit du tireur. Quelle jubilation de tirer pile sur une note précise qui restera mémorisée, c’est une forme d’esthétisme, de l’art. Ce qui est essentiel, c’est le temps passé avant le tir, le relâchement des muscles, la respiration, le timing…
Pour moi, dans son format le texte est efficace et j’ai pris plaisir à le lire.
Titre: Re : Tueur.
Posté par: Alan Tréard le 19 Février 2018 à 09:30:06
D'accord avistodenas.

J'ai le sentiment que c'est douloureux pour toi de prendre position.

Selon moi, la littérature est là pour dire et non pour fuir, c'est peut-être ce qui nous distingue dans la conception du monde.

J'espère sincèrement que mes impressions t'auront aidé à progresser dans ta démarche d'écriture, nous avons toutes & tous besoin de changer nos vêtements, nos styles et nos croyances ; ne sommes-nous pas là pour ça ? J'espère t'avoir apporté des "pistes", comme tu dis, pour atteindre une plus grande aisance dans ton travail d'écriture.
Titre: Re : Tueur.
Posté par: avistodenas le 19 Février 2018 à 10:18:16
J'adore aussi l'esthétisme d'André, que je n'avais pas moi-même noté .  ;D ;D

la froideur du tueur n’existe que par ce qu’il est en mission   :  Ca aussi, c'est juste.

Et la musique sert d'"isolant" psychique : La musique m'évite d'être parasité

Ben, je crois qu'on a tout dit... ou à peu près.  ;D
Titre: Re : Tueur.
Posté par: Alan Tréard le 19 Février 2018 à 10:48:50
Toutes mes amitiés, et désolé pour le dérangement.
Titre: Re : Tueur.
Posté par: Oli_Martian le 19 Février 2018 à 13:45:19
Hello avistodenas,

tu m'as bien accroché avec ton histoire de tueur/sniper mélomane !
On suit avec intérêt le cheminement de ton personnage, jusqu'à ce final assez inéluctable et dramatique.
Belle montée en tension, le texte est court mais percutant. Bravo !

Titre: Re : Tueur.
Posté par: avistodenas le 19 Février 2018 à 14:11:37
Job, j'ai été le prof de Léon, qui a été celui de Nikita... Avoue que j'ai une belle descendance avec la petite. Qui je l'espère, va revenir à ses fourneaux, n'en déplaise aux Femen, lesquelles sont bien moins jolies. Et toc.  ;D

Oli, plus dramatique encore eût été de laisser périr des innocents. Dans le romanesque, la mort des innocents est plus payante, mais dans le réel, c'est difficile à supporter.  ;D