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Je suis en retard. Les feuillages des arbres remuent comme d’énormes draps suspendus au vent. Il fait froid, c’est comme cela tous les soirs depuis deux semaines, il paraît que l’air n’a pas encore fini de refroidir. Le vent est fort, de face, mon manteau claque sèchement ; il fait noir tout autour, j’ai l’impression d’être seul. J’ai l’impression que la nuit m’embrasse, mais son étreinte lève et chasse pour elle la chaleur de mes joues. Je dois presser le pas si je ne veux pas rater le début de l’histoire. En plus il commence à pleuvoir, grosses gouttes éparses, l’allée va s’embourber. J’espère que Monsieur Ardeo n’a pas commencé à conter.
J’arrive devant le petit portillon de derrière, il y a déjà de la lumière à l’intérieur ; pas étonnant : il est tard, et il y a toujours du peuple, à la Taverne du Semi. Par contre ne plane pas un mot, et cela est mauvais signe. Ou bon, cela dépend du côté de la façade que l’on occupe. Je me faufile discrètement dans l’arrière-salle, Monsieur Ardeo est déjà sur l’estrade, assis, je me fais une petite place sur un banc. Je suis en retard, il ne m’attend pas. C’est prévu.
« …Car la Lune a ce don de la fascination. Elle et ses atours, sa manière de trouver toujours le moyen de se parer d’ombres. La nuit est au service de sa face blanche, elle n’est là que pour mieux ciseler sa superbe ; la sienne et celle de toutes ses étoiles. Cette nuit-là n’échappe pas à l’emprise de l’astre, mais Tom ne la regarde pas. Tom est absorbé par la constellation des étoiles. Allongé sur un lit de velours, comme un ver il offre son corps à l’immense et au ciel ; il vient de découvrir que le firmament est cave. Il n’en revient pas, est soufflé ; il n’a même plus froid. Il a contemplé un instant les nuages, il a plongé son esprit dans la mer nocturne et il s’est fait happer tant qu’il n’avait pas considéré son infinité. Il les croyait maintenant, les instruits, il constatait par lui-même : l’espace n’a pas de fin. Il dissolvait tant d’années d’indiscipline dans tant de grandeur ; face à cela, que pouvait bien l’Arrogante ? Il inspirait à poumons pleins tout le gaz autour de lui, il voulait respirer la nuit toute entière, capturer le temps lui-même. Sa tête reposée sur le coussin diaphane il s’imprégnait par tous ses pores. Tom avait les étoiles dans ses yeux.
« Mais La Lune ne pouvait le supporter : quel affront. Un homme admirait le Ciel, un mortel écrasé d’insignifiance, et il ne la regardait même pas. L’odieux. Elle ne pouvait le laisser impuni ; heureux, il devait payer. D’une candeur mal dirigée, Tom venait de blesser la Lune dans son orgueil. Alors elle entreprit de se venger.
« Elle obligea Tom à la regarder, elle, mais il ne reconnut pas sa splendeur. Tom songea encore aux milliers de soleils, là-haut entre les étoiles. Alors elle descendit sur Terre, elle revêtit sa robe la plus soyeuse, et elle se glissa dans le lit blanc. La Lune enlaça Tom de tous ses charmes, elle se pencha sur son torse… Mais la Belle eut bien beau de tenter tous ses moyens : Tom restait subjugué par autre qu’elle. Il était tombé amoureux dans la Nuit. Atteinte, jalouse, la Lune déchira le Ciel, elle illumina les lambeaux de ses apparats, elle resplendissait de tous ses feux ; mais Tom ne lui donna pas son amour, il pleura la disparition de la voûte céleste. La Lune n’en supporta plus ; elle perdit patience, et sa gentillesse avec.
« Elle ôta au coquin sa vue, si elle ne pouvait le séduire, rien ne devrait jamais. Mais dans le noir de ses paupières, Tom croyait toujours apercevoir sa compagne. Aveugle, mais pourtant, écoutant, il la redécouvrait. Ulcérée, la Lune griffa ses globes oculaires, et sous sa cornée déposa un morceau d’elle, qui le dévorerait. Et le fragment chassa la nuit. Et Tom fut plongé dans un univers de blanc. Alors il ne put se résoudre à ne plus voir, sa chair en un instant dépérit. Et volée de dépit.
« L’homme avait voulu contourner ce que tous considéraient comme la Beauté ; c’est cette faute de goût, cette fidélité à la poésie, qui vola sa vie. »
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