Deux mètres de toutes parts
Je me demande comment me souvenir. J'en suis là dans mes pérégrinations : devant moi un cul de sac formé par un entrelacs d'ISAI (Immeuble suivant un arbre incorporé) et, derrière moi, une kyrielle de mobilénius. Les contours nets des bâtiments qu'on dirait coupés dans le ciel, avec leurs fenêtres pas même renfoncées dans les murs, ne m'offrent aucune prise propice à l'escalade. La surface plane parcourue de branches et de feuilles en tous genres, modifiées dans leur essence pour qu'elles acquièrent la platitude d'un meuble en bois, est sans pitié. Les mobilénius, d’apparence toute aussi calme que le quartier environnant, ne se montreront pas davantage cléments. Ce qu'ils sont fourbes. Ils attendent que j'aie fini de parloter avec moi-même. Ils ont tout leur temps ; le mien est fichu. J'ai oublié mon parapluie. Il aurait suffit que je l'ouvre, le renverse tête vers le sol, saute sur le parapet qui en couvre le fond et pose ma main sur la canne pour qu'il fuse vers le haut.
Dans mon dos, les mobilénius s'accrochent aux lampadaires ou aux bornes d'incendie. Ils se demandent ce que je vais faire. Aucune chance de pouvoir sonner à l'une ou l'autre porte qui me fait face : une règle ici bas dit que nul ne doit ouvrir aux inconnus. La peur qui règne depuis des décennies oblige quiconque à baisser le regard quand il voit quelqu'un en difficulté. Sans être du côté des mobilénius, personne ne m'ouvrira. Qu'ils me craignent – je fais pitié avec ma silhouette débraillée d'avoir tant couru. Cette ville m'attriste... l’apprentissage de l’ignorance a été lent mais certain. Le Conciliabule, avec sa volonté d'exécuter des politiques sociales de façon subreptice, a bien réussi à mettre en œuvre l'adage « Chauve qui peut ». Tant qu'il vous reste un cheveu sur la tête, préservez-le. Votre voisin en fera tout autant. Je m’égare. Du moins, j'aurais voulu. Les mobilénius tournoient lentement. D'après les journaux, le Conciliabule développe une méthode pour lire dans les pensées. On n'y est pas encore, je vis sans doute les derniers quarts d'heure des fuyards toujours en liberté sous leur caboche. Je décide de faire de même et m'assieds en tailleur devant leurs airs interdits. Eux et moi avons l'air d'une guerre à l'usure, mais ils n'en est rien ; ils ont gagné depuis le commencement de mon errance, et là tout de suite ils me laissent les quelques derniers mots avant ma fin. Dès qu'ils m'auront attrapé, je servirai de combustible aux Vaporeuses, d'immenses machines qui recréent de manière artificielle le cycle de l'eau mais à l'échelle urbaine. Elles engrangent toute la dynamique de la ville. Leur matériau pullule en profusion dans les rues : des types comme moi, rejetons de la surpopulation et qui ont eu le malheur de transgresser l'une de leurs règles démodées. Machines cannibales. Vu qu'il y a trop de gens, donnons les marginaux en pâture aux Vaporeuses. Dixit le Conciliabule. Il y a trop de monde ici bas, quid de là-haut ? Autant en faire le tour. On n'y pense pas. Mais je divague. Puis je toise les mobilénius assis à quelques mètres. Pas tant, en fait. Dommage. Je suis toujours là.
Ils ont la patience des forêts séculaires auxquelles l'humain a longtemps envié l'absence apparente d'émotions, l'endurance des organismes convaincus qu'ils arriveront à leurs fins en prenant leur temps. Rien ne les arrête, et je me dis qu'on a du leur enfoncer l'idée de missile dans le crâne. Je suis leur cible et sans sourciller, sans suer, avec des gestes calculés pour ne pas perdre d'énergie tout en restant diables efficaces, ils me prennent en chasse. J'aurai eu beau user de tous les artefacts bas de gamme à ma disposition – sucres pétillants qui stoppent tout mouvement de pensée, habits caméléons qui vous peinturlurent sur votre actuelle toile de fond, mantras qui vous incorporent à la fresque murale la plus proche, rien n'y a fait. J'ai suivi la piste des Et caetera, des courants d'air mus par la voix de la ville, pour me cacher. Ils m'ont toujours retrouvé après m'avoir fait croire qu'ils m'avaient oublié. Les mobilénius sont des hippocampes génétiquement modifiés. De taille humaine, leur corps translucide laisse entrevoir les organes fabriqués en plastique, polystyrène ou polyester. Ils incarnent en leur être les contradictions du Conciliabule, qui entendait promouvoir l'écologie à l'aide de substances disponibles facilement et en profusion. Les mobilénius évoluent en milieu urbain comme leurs ancêtres vivaient dans l'océan, en nageottant. Leur extrémité qui finit en boucles concentriques se spirale une énième fois autour du poignet de leur proie. Nous y voilà. Je sais ce qu'il va m'arriver, ils savent que je m'y prépare. Ils me laissent le temps. Nous nous faisons face. Une photographie sur fin de fuite.
Hélas pour moi, les fenêtres qui m'entourent demeurent hermétiquement closes. Je me demande pourquoi les feuilles des tilleuls et des sycomores – les ISAI qui m'entourent – m'attristent à ce point. A moins que ce soit mon contexte qui me saute enfin au nez, bien que je m'y sois résigné. A propos de l'unicité opaque du béton, je me dis que le Conciliable aurait tout aussi bien fait de construire des murs d'un gris traditionnel mais pourvus de motifs de feuilles. Au lieu de voir ces arbres emmurés et pouvant à peine respirer. La moindre écorce, fleur,... toute protubérance renfloue vers l'intérieur, donnant l'image d'un végétal encastré. Un peu comme moi, en fait, je me dis égoïstement. Je servirai bientôt à remplir une fissure d'un cycle artificiel et les engrenages aqueux perpétueront la gauche marche du monde.
Les mobilénius ne semblent décidément pas pressés. A croire que je n'aurais qu'à me lever, les frôler avant de m'en aller comme si de rien n'était. Mais tout est, hélas. Bien que factice, comme ces murs qui ont l'air de ne pas vivre mais qui grandissent les immeubles. J'arrive où je voulais en venir : comment me souvenir ?
Des mouettes. On dormait sur un clic-clac déplié devant une fenêtre dont on ne fermait pas les volets. On entendait les mouettes. Un musée dont l'objet de l'exposition temporaire était de narrer des histoires à partir de trois fois rien. D'antiques photos de la ville, quelques décennies plus tôt, accrochées au mur. Est-ce que j'invente. Aussi, il disait que ça sentait la mer – le musée était situé à quelques mètres. Je ne sentais rien. Des moules éventrées devant la porte d'entrée – les mouettes, encore ? Si je m'intitulais d'un ailleurs, je m’appellerais « Souvenirs de l'éternel présent », du nom d'une BD qui jonchait le sol. De la chambre, pas de la plage. Une voiture toute simple, « tant qu'elle roule, c'est le principal ». On ne se disait pas encore que l'odeur de l'essence ne nous manquerait pas. « J'ai l'habitude de dormir contre le mur », « Moi aussi ». Nos mots n'étaient pas inodores. J'ai si mauvaise mémoire, et je ne pourrai pas faire un parfum des sensations passées. Elles ne me survivront pas. Voyons... « Tu as une démarche de lampe de chevet ! » La pluie. Du temps où on ne la commandait pas. Elle rehaussait les environs. Même les nôtres, ceux de la chambre. On ouvrait les fenêtres pour qu'il pleuve dedans. Les objets par terre s'en trouvaient couverts d'une couche de vernis. Une brume s'en élevait. Elle sentait cannelle, clous de girofle, fleur d'oranger et cardamone. Toi, moi, on embaumait le thé vert. Venu d'où ? Des draps, sans doute. Sans aucun ailleurs. Dans la cuisine, la friture voilait chaque chose et m'empêchait d'y voir clair. Je puais la graisse de friture, tu ne le sentais pas. De ces années il me revient, à quelques mètres du point de non retour, en tête à tête avec les mobilénius, ce mélange d'air marin et de frites, de tisane et de boissons gazeuses, d'essence et d'huile d'amandes douces et de coco.
Les mobilénius se rapprochent lentement. Ils ne se doutent pas que je passe en revue la carte postale olfactive d'une période qui m'est chère. J'ai du mal à me résoudre que ces secondes sont vouées à n'avoir aucun impact, comme si elles se destinent à s'évanouir dans l'air sitôt perçues. Pour l'heure, ma peur masque tout. De ces arômes qui datent je ne les enfermerai dans aucun livre, aucune fiole. J'aurais aimé. Pour les envoyer par la poste, qui sait, à la personne avec qui je les ai partagés. Je me console en me disant que je finirai sous forme de vapeur d'eau. Peut-être que le Conciliabule n'a pas tort... les friandises sursucrées, la petite voiture, les saucisses, le gel douche, le liquide vaisselle. La mer. Ils s'évaporent pour qu'un nouveau présent se fiche et s'archive à leurs côtés, au fur et à mesure. Voilà, on me dira que je divague. Pour de bon. Deux mobilénius se détachent du groupe et enroulent leur torsade autour de mes poignets, m'élevant vers le sommet des ISAI. Maintenant que j'essaie de me remémorer du prénom de la personne avec qui je partageais cette chambre, pendu en air, il ne me revient que deux mots gris qui sentent la fumée : elle s'appelait Le Havre.
Plop Miro
Les contours nets des bâtiments, qu'on dirait coupés dans le ciel, avec leurs fenêtres pas même renfoncées dans les murs, ne m'offrent aucune prise propice à l'escalade.
La première virgule me semble à supprimer.
el, avec leurs fenêtres pas même renfoncées dans les murs, ne m'offrent aucune prise propice à l'escalade. La surface plane parcourue de branches et de feuilles en tous genres, modifiées dans leur essence pour qu'elles acquièrent la platitude d'un meuble en bois
, est sans pitié. Les mobilénius, d’apparence tout aussi calme que le quartier environnant, ne se montreront pas davantage clément. Ce
Souci de typo ?
Aussi : cléments
l’apprentissage de l’ignorance a été lent mais certain.
de l'ignorance ou de l'indifférence ?
On y est pas encore
n'y
Eux et moi avons l'air d'une guerre à l'usure,
Je comprends pas ce que ça veut dire
ils ont gagné depuis le commencement de mon errance
Pas convaincu par commencement, c'pas très fluide
rejetons de la surpopulation et ayant eu le malheur de transgresser l'une de leurs règles démodées.
qui ont plutôt qu'ayant ?
l'absence apparent d'émotions,
apparente
J'aime beaucoup le passage avec les mouettes et le musée. Il a une vraie ambiance super intéressante.
De ces arômes qui datent je ne les enfermerai dans aucun livre, aucune fiole.
Je comprends pas cette phrase
Super conclusion.
Bon j'ai adoré. Quelques petites maladresses, repérées ou pas, mais la langueur, la tristesse du texte rendent bien et la conclusion arrive toute seule.
Merci pour la lecture.