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Des fleurs, partout, avaient recouvert les parois de la grotte. Les murs, tous en cœur, s’étaient tapissés du nuancier fantasque de millions de pétales. Une lumière douce, qui chatoyait parmi les pistils, généreux, duveteuse. Elle faisait bon.
Lentement, la note de silence, s’estompait.
Une grande ouverture crevait le mur ; elle donnait sur l’océan. L’air, humide et salé, s’engouffrait par la brèche comme le vent ; tout doux, sur la figure exaucée. D’un glissement long, ample et étudié, la caverne soufflait. Un courant épurateur, ancien, enfoui… révélé au jour, enfin. Le monstre était défait. À sa place, une grande crevasse, elle s’ouvrait dans l’explosion ; fleurie, verticale, paisible.
Bientôt l’odeur du sang sera bel et bien chassée. Des rivières carminées naîtront des torrents, de nouvelles fleurs éclatantes. Oh, non. Elles recouvreront les corps, tièdes, et qui ruissellent.
Ce sera la fin. La fin du combat, la fin du cœur qui vibre, trop vite, trop fort, qui se calme et puis s’apaise, trop mal.
« C’est… C’est quoi, ça ? Ils… sont… morts, tous ces gens ? Ahh… Ahh.. C’est pas possible… Réponds-moi. Tu… pourquoi tu souris ? Tu… Tu souris !
- Parce que c’est toi qui les as tous cassés. »
Vautré par terre, paralysé, d’affaiblissement et d’atonie, Nelwan regardait celui qui était assis sur le caillou. Fiellet sur lequel courraient les tiges, les feuilles en tous sens ; il avait des poches noires sous ses yeux clairs, et sa petite bouche d’enfant, qu’il gardait fermée. Mais cela ne pouvait pas être vrai. Nelwan ne pouvait pas avoir tué tous ces gens ! Il ne s’en rappelait pas. Il les aimait, ces gens, ses compagnons, ses… camarades… Il se souvenait de voir le monstre, sortir du mur, essayer de les happer. Il n’aurait jamais pu les abattre, ils étaient tous, chacun, plus forts que lui, il les admirait, il… Il réentendait un cri, de sursaut, poussé par surprise et, un éclair puis, Millo esquivait. Cela faisait trop longtemps qu’ils voyageaient ensembles, il ne pouvait pas, si simplement… Un autre cri ; un hoquet. Il ne voulait pas avoir volé tous ces gens… Et puis plus rien.
Ce Fiellet, qui souriait, un peu de vide. * *
*
« Han, dommage, pense-t-il. »
Pierrot est un petit garçon, il va au collège à pieds. Cela le trouve bien.
Le matin il se lève un peu après sept heures, sa maman vient le réveiller en entrant et en passant une main entre les barreaux de son lit en hauteur. Le soir, il s’endort tard. Niché en haut, sous le plafond qu’il peut toucher de la main, coincé entre quatre rembardes, clouées à deux murs, juste au-dessous de sa petite étagère suspendue ; il pose ses lunettes dessus avant de s’endormir. Il laisse allumée sa petite lanterne, qui éclaire ses paupières, avant qu’il dorme. Après dîner, il prend le petit feuillet que lui a prêté Johannes, il le lit jusqu’à la fin. Ensuite il le repose en équilibre sur ses bandes-dessinées, et les livres qui jonchent la planche de chevet. Il doit les réetalonner, sinon les feuilles glissent et il tombe. Ensuite il s’endort, et il éteint sa lumière. Si Gros doudou est dans le bon sens, si les doudous sont à leur place, dans ses bras, il ne se réveille plus.
Et Pierrot… est heureux.
Ce matin c’est l’hiver, le ciel est sombre lorsque Pierrot sort de chez lui. Il fait froid et la nuit toute noire pèle, contre le visage tout nu du petit corps qui, serré dans son manteau, est sur la route de son collège. Les lampadaires se suspendent en grandes loupiotes, blanches et immobiles. Et les vents qui glacent les petites oreilles du Pierrot sous sa capuche l’incommodent, lui transissent son nez humide ; lui piquent sa maigre chaleur toute perméable. Il fait froid, et la nuit noire pèse, contre les épaules tout tremblantes du petit corps ensommeillé, qui avance doucement, qui sort en baillant et en plissant les yeux de la lueur dominatrice de l’éclairage public.
Pierrot se réveille. Il ouvre grand les yeux, s’affirme d’un frisson, il tape du pied droit sur le sol, ouvre la bouche à nouveau, la referme, il ferme les yeux.
Il continue son chemin, se tait, c’est terrifiant.
En avançant les paupières rabattues il défie, pas après l’autre, un grand silence environnant, sa mâchoire de gladiateur, toute scellée ; toute la force de ses instincts de primitif. L’animal connaît le trottoir par cœur, il les a vu mille fois, les talus d’herbe givrée. Il sait que s’il se tient bien droit, il lui suffira d’avancer. Il ne s’éloignera pas, et il ne tombera pas non-plus. Les yeux clos, le noir environnant, l’anxiété dans la tête. Il essaye de marcher sans la lumière. Ses pupilles pulsent ; alors que ses pas s’amenuisent, il craint de les ouvrir. Ses globes crient, gémissent. De l’information. Ils ne savent plus où ils sont. Ils veulent une vision. Mais lui sait où il est. Ils le pressent, ils le frappent, ils gigotent sous leur voile ; ils sont coupés de leur monde. Ils se meurent, d’inanition. Mais eux aussi, ils sont dans sa tête. Et à la fin de la nuit, il ne leur sera rien arrivé ; le soleil se lève.
Peut-être que Pierrot a menti. Éclairée, la nuit n’est jamais vraiment toute noire. Ce n’est pas vrai, lorsqu’elle peut l’être, il ne veut plus la regarder. S’il ne la voit pas, qu’importe ses sens, elle n’existera pas.
Il y a une défaillance d’éclairage public, sur une portion du trajet entre la maison et le collège ; en hiver, il y fait jour de plus en plus tard. Heureusement les cours ne poursuivent pas, à la fin de décembre ; la nuit s’étirera, petit à petit allongera son encre, mais elle n’ira pas jusqu’à l’attraper. Chouette. Sous les regards des lampadaires, éteints, ne se meuvent plus que leurs ombres ; elles le terrifient. Pierrot baille à nouveau, il mâchonne deux fois une langue invisible, profite du matin tout rouge, il continue son chemin.
Il a gagné, comme d’habitude.
Il est encore fatigué. Il aurait bien dormi plus, et ce n’est jamais vraiment assez. Mais il se contente de bailler ; il s’est réveillé en avance, encore. Une fois Johannes lui avait dit, dans la cour toute vide de l’ouverture du collège, qu’il ne fallait pas regretter le sommeil perdu. « Toi tu dors, profite-en, un jour tu ne pourras plus ! »
Ce jour-là n’aie pas que des souvenirs de remords, s’il-te-plaît.
Johannes est un anormal. Il fait peur à Pierrot. Il est le seul ami de Pierrot. Il le sait. Pierrot reste avec Johannes parce que Johannes lui fait peur. Il le sait. Johannes fait peur à Pierrot parce que Johannes va éliminer Pierrot cette année. Mais personne ne fait jamais comme s’il savait. Pierrot reste avec Johannes parce que Pierrot aime les histoires que lui raconte son ami Johannes. Johannes le sait. Johannes ne fait peur à personne, parce que personne n’est l’ami de Pierrot. Mais non, enfin. Johannes fait des choses formidables, que personne ignore. Ce n’est pas ça. Johannes, est fantastique. Pierrot le sait.
Mais Pierrot… est bien le seul.
Pierrot pleure, un peu silencieusement. Johannes l’a frappé en arrivant ce matin. Sans prévenir, sans colère, un uppercut dans son abdomen comme un coup de boule. Il serre les dents, plus fort, pour retenir des petites larmes qui coulent quand même.
« Pardon Pierrot. Au fait, je te le dis mais, je meurs aujourd’hui, et un autre aura pris ma place demain ; ne t’en fais pas. »
Il a mal, à gauche au-dessus de l’estomac ; Johannes aussi, il a mal. En fait, tout le monde a mal. C’est la vie, mais Johannes s’en fiche. Pierrot le sait, il le lit assez. Ferme tes yeux, pleure, pleure, ne viens rien chercher dans les miens, tu ne t’y retrouverais pas. Rien qu’un anneau vert, vert foncé, et une pupille gorgée, étouffée. Que tes larmes coulent, et ton nez en cadence, que ta manche ne les arrête pas, qu’elles mordent le sol et qu’il s’effondre, le sol ; Johannes ne passera pas la nuit, demain il ne sera plus là, et toi ? Et toi ? qu’est-ce que tu vas en faire, de toi ? Tu t’abîmes, tu n’as rien écouté, Pierrot, tu t’abîmes à tenter de te délivrer… Regarde, c’est une forêt.
Elle n’a qu’une clairière, une seule, et c’est un lac d’encre. Tu n’y trouveras rien. Toi pas plus qu’un autre. Quelqu’un vivait ici, avant, avant que tout ne prenne à brûler. C’était le feu de forêt. Les arbres s’enflammaient, ils s’embrasaient, ils tombaient, et avec eux ceux qu’ils abritaient, celui qui les habillait, qui les faisait pousser, il les aimait… Il les aimait, ces arbres mais, lui aussi, il crame maintenant. Chute et rechute.
Non. Non, Pierrot ne voulait pas que ce soit possible. Sourire. Dans le reflet des verres des lunettes qui posent des bouts du soleil sur ses lèvres. La pierre blanche des pylônes du hall, béton ou granite ; effritée, qui se délite. Dans la pénombre orangée, un petit corps s’affaisse. Loin, si loin de lui-même. Ses muscles s’étreignent, se taisent. Pris d’assaut. Sa tête, à des centaines de mètres de là, frissonne, vrombit. Des nuées de corbeaux de vent, noirs, qui l’achèvent. Qui vrillent dans ses tempes. Le sol sourd, dur, il est mouillé ; il s’incruste par morceaux indistinct, dans les paumes râpées.
À des dizaines de mètres de là.
Calme-toi, Pierrot. Ne crie pas. Ne te veux pas de mal. Tout le monde nous regarde. Redresse-toi, Pierrot. Ne ressent pas leur ressentiment. Il faut que tu te détendes. Ils noient leur curiosité dans un simulacre de crainte. Cela n’est pas de ta faute. Ils sont trop loin, Pierrot, pour apprendre à t’aimer. Réfléchis, Pierrot. Ils ne s’approcheront jamais, ils reculeront. Cela ne peut être de ta faute. Ils ne t’aimeront jamais. Tu t’effondres. Le sol est dur, froid ; il est douillet, aux creux de ta joue de garçon percée qui s’avachit. De stress. Tu n’as rien retenu. Encore. Mais ne t’en fais pas. Je suis là.
Je serai toujours là. Pour te porter.
Dis, petit dos, dis-moi. Tu peux me reposer, je vais mieux maintenant.
Il ouvre les yeux sur un plafond blafard ; et un drap. Il est sous une couverture, une couverture d’hôpital ; il a peur. Il s’agite un peu, mais son corps ne répond plus, il ne bouge pas. Entre un rideau et un mur. Cela lui rappelle son père, et cela l’effraie. Son père. Ses souvenirs, qu’il lui garde, qui sont comme un peu tachés, dans sa mémoire, comme peuvent l’être les souvenirs. Des taches de pensées. Des regrets. De l’appréhension. Le lit blanc. La télécommande. La chemise de nuit. Bleu pâle. La chemise qu’il n’enlèvera plus le jour. Qui ne le quittera plus jamais. La chambre de l’hôpital ; dont la dernière petite chose pas encore vouée à la quitter un jour était son petit papa. Papa, qui n’avait jamais été très bavard. Qui ne l’a jamais emmené sur le toit de la maison. Il n’avait pas de télescope, son papa. Ni de livre. Le weekend, il s’asseyait simplement sur un des fauteuils du salon. Et il regardait passer les murs. Le temps. Le temps. Finalement, dans sa chambre mortuaire, Papa n’avait pas changé ses habitudes. Il avait seulement gagné ses jours de congés. Enfin. Encore plus, Pierrot se disait-il, depuis que les cours avaient repris, et que lui ne pouvait plus venir le voir. Qu’il était tout seul. Il regardait l’âge, que la solitude dilate. Pierrot se dit que la mort était telle un trou noir. Béante. Et qu’à son horizon, le temps se distendait à l’infini.
« Quoi qu’on fasse, et quoi qu’on tisse ; il ne faut jamais oublier une chose : on meurt seul. » Il avait entendu cette phrase de la voix de quelqu’un qui s’était enregistré sur un magnétophone. Il s’était dit que la mort était alors la plus grande des solitudes. L’isolement de tout. Il en était venu à sa théorie du trou noir. Si la solitude est l’égarement, la mort la perte, à l’orée de la mort, on est plus seul qu’on ne l’a jamais été, et qu’on ne le sera jamais. Le temps, alors, est si évasé qu’il paraît presque se figer.
La mort est infinie.
Et comme l’égaré, à l’horizon, qui s’éclate en rôt stellaire aux paupières du cosmonaute endeuillé, d’une nuit à l’autre son papa fut enfui. Sa dernière vague aurait été une réunion de noir. Mais il n’y avait pas assisté. Il n’était pas dans la boîte. Papa, il était resté dans la chambre qui avait un numéro. Il y serait resté toujours. Il y reste encore. Parce que pour lui, le temps n’avait pas fini de s’étirer. Toujours pas encore.
Pierrot, quand il repensait à son papa, se disait qu’à l’heure qu’il était chez lui, il devait être devant un mur bleu pastel, dans des draps de papier blanc azur ; ses tuyauteries vissées dans ses nouveaux poignets ocres. À l’heure qu’il était, chez lui, son papa devait regarder un mur, perdu dans le vide, sans voir rien que le tissage du temps qui passe sans plus passer. Bloqué dans un univers de vide. Répété.
Heureux.
Il est effrayé, quand il repense à son papa. Toutes ces tâches hagardes, d’égards, qui tentent désespérément de se frayer un chemin dans ses pensées, elles l’assomment ; elles l’assaillent. Elles veulent le remplacer dans sa tête. Mais il se retourne, sous la deuxième couverture piquante. Il est encore en manteau. Il a fait une rechute. Il est à l’infirmerie. Le mur, à sa droite, est rosé comme une vieille tapisserie, couleur saumon, salie par les années, démodée. À sa gauche, une fine trame le sépare encore du monde. Il est enfermé entre un lit, des draps, un mur, et le plafond.
Il referme les yeux mais cette fois rien ne parvient le tourmenter, que la sérénité.
Alors Pierrot… s’élonge. Un peu. Silencieusement.
On pousse le rideau. Comme un voile qu’on retire. Tac-tac-tac-tac en cascade lointaine, vaporeuse, dont l’insistance réveille. Pierrot garde les yeux bien clos. Il mesure sa respiration, la régularise ; surtout, il ne bouge pas. Un petit être, si lointain, chuchote d’une voix douce, complice. Sur son front qu’une paume légère enserre, efface délicatement de son contact ; soigneusement, l’empêche de tout mouvement.
« Tu sais que tu ne me tromperas pas comme ça. Chut. Écoute. Tu n’as plus de fièvre, tu es tout froid, tu es un caillou sous la neige, un glaçon dans un étui cotonneux. Tu es fichu, tu vas fondre tout doucement et tu te retrouveras dans dix mille ans, métamorphisé en bloc de schiste bleu ; moche, tout déshydraté. Mais t’en fais pas, fais-moi confiance, je vais te ranimer. Je vais faire de ton corps de glacier un golem, je te frictionnerai l’âme, et le cœur, alors tes jambes se renforceront, elles pourront soutenir ton buffet de grès. Je peux faire cela, parce que tu en es capable. Tu es comme le matou. T’es toujours vivant. Allez, marche. Reviens.
- Mrrmh… J’ai pas envie…
- Dans quelques minutes tu te rendras sans doute compte qu’il est déjà dix heures vingt, fin de la récré ; tu culpabiliseras d’avoir raté tes deux heures de français. Tu te morfondras d’arriver de plus en plus en retard en anglais. Je ne te donne pas plus de six minutes pour sortir de ton cocon fendu dans lequel tu te drape, tiraillé par le remords, contrit par ta nonchalance !
- C’est ça, laisse-moi me rendormir où c’est douillet maintenant… Tu n’as pas entendu l’infirmière, j’ai besoin de mon repos. »
Il croit pouvoir retrouver Morphée, et les minutes passent, comme des droits de rêves somnolents. En les laissant défiler, tout en y prenant garde, mais ignorant leur découpage, elles sont inutiles. Quand il se pense inerte, enfin, s’il s’apprête à plonger plus loin, qu’il songe juste à s’assoupir complètement, la bougeotte embaume ses cuisses engourdies. La glace se cisaille ; en fracas de menaces. Son ami a raison. Sur le petit lit givré un autre Pierrot émerge de son sommeil. La pierre se craquelle. Quelque chose qui, dessous, la maltraite, la tord. Quatre morceaux, annonce l’horloge bruissante, tic, tac et remuages en deux sens. À gauche, à droite, fluide ; visqueux. Debout. Attrape mon sac ; tu as gagné, Johannes.
« Je t’attendais. »
Ils quittent l’infirmerie. Ils y laissent la chrysalide des draps, cristallisés, gelés par le passage de Pierrot, l’infirme, enseveli par ses gravats. Sans s’en retourner. Ce ne sera qu’une mue de plus.
Les derniers retardataires se pressent au bout des couloirs. Affolés, ils toquent, attendent et rentrent. Les allées se vident. La lumière se coupe ; faute de mouvement. L’air retombe. Même les oubliés, ceux du fond de la cour, lorsque ça a sonné, ont rejoint leur classe. Les murs s’immobilisent. Pour cinquante-cinq minutes, jusqu’à la prochaine sonnerie, le collège peut s’éteindre. Et Johannes et Pierrot évoluent, lentement, dans l’univers des portes placides, et des escaliers déserts. Alors, peut-être est-ce le moment.
« T’es vraiment comme le lion, Johannes ? Tu ne veux pas attendre un peu après ce soir ? … »
Il esquive son regard en se détournant, un peu anxieux, il remue son index droit dans sa main gauche ; il se remet, mais il est encore triste. Il est toujours triste. Et Johannes s’en veut.
Il veut lui dire que non. Il s’y attend, bien sûr. On ne s’échappe pas de l’étreinte de la vie comme ça. Mais Johannes est Johannes, cela se pourrait. Un soupçon de chagrin projette son ombre. Orangée, dans le vert des pupilles.
« Le monde change. Parce qu’il est fabriqué de toutes les choses qui le constituent, qui nous entourent ; et de nous, aussi. Il change parce que toutes ces choses-là changent elles aussi, en chœur ! Mais le changement, moi, je ne sais pas ce que c’est. J’ai demandé à des livres, à des gens morts depuis longtemps, et à d’autres qui ont dépensé leur vie à demander cela eux-mêmes ; le changement. C’est la modification d’un système au cours du temps. Cela ne veut rien dire. Pose-toi, regarde un ciel noir d’étoiles, ferme les yeux, rouvre-les, qu’importe, cela ne voudra toujours rien dire. On ne fait pas une définition de termes à définir. La modification, c’est un synonyme, le changement c’est le changement ; ça ne va pas. Mais elle n’est même pas l’objet du problème : le changement est le passage d’un état à un autre au cours du temps. Le passage, c’est encore le changement, c’est stupide, mais c’est normal ; on ne parvient pas à le cerner dans sa moelle sans faire appel à lui. Pour la raison unique : la composition du temps. Une différence entre une même chose, à des instants différents. Je ne comprends pas. Je ne comprends pas le mystère qui nous pousse, à considérer que cette même chose peut à la fois être et demeurer différente d’elle-même. Pour si peu que le temps change entre-temps. C’est stupide. Entre le temps, il n’y a plus de temps. Le temps n’est nulle part.
… Je ne sais pas. On n’a même pas de définition. Ça ne sert à rien. »
Ils arrivent à la porte. La salle du numéro douze. Toquent. Ne pleure pas comme ça, Johannes. Sèche tes yeux, monsieur Johannes. Raccommode tes mains.
Raccommode tes mains.
Parce que Pierrot… peine encore à comprendre.
Il voit que les gens se transforment. C’est comme cette fois contre le mur chaud. Autour de lui, face à lui, à ses côtés ; les gens changent. Était-ce ce que voulait dire Johannes ? Il ne pense pas. À sa droite, son ami paraît si malheureux. L’un d’entre eux s’endort, à sa gauche. Son voisin sombre les yeux ouverts. La tête posée sur ses poignets, elle suinte doucement. Petit à petit, ses mains, son menton, ses poignets, se lient. Dans de la salive épaisse. Il garde les yeux ouverts. Sa bouche se noie, dans des filets de colle liquide. Il dort. Dans sa nouvelle forme, son esprit lui paraît si distant.
Johannes ne bouge pas. Il fixe la professeure d’anglais. Avec hargne. Son regard lui fait peur ; ses pupilles tremblent. On dirait qu’il va la dévorer. Il ne faut pas. Pierrot peut tenir, il a l’habitude, il est endurci. Il est loin, loin, tout au fond de sa carapace. Sa belle carapace, sa muraille derrière laquelle il peut se réfugier. Sa mue, au sein de laquelle il peut vivre. Où le mépris et le retroussement sporadique des babines de Mme Vigy ne peuvent l’atteindre.
À droite, dans le vrombissement des iris, on réfléchit intensément. À toute vitesse, mais sans avancer, on gratte, frénétiquement, pour faire fléchir un sol dur, dur. Qui ronge les sangs comme celui qui, devant, frémit, sur le second rang ; il recopie, vite comme il peut, son devoir maison. Il serre son stylo dans ses doigts noués, forts, crispés, et sa posture se voûte, ses cervicales s’arquent ; il évolue, nerveusement, vers son enfermement. S’enferre, il se coupe du monde des néons stroboscopiques, trop rapides, ses doigts crissent comme crissent les deux mandibules de sa plume sur le papier froissé ; ses ongles poussent, en vrille, et ses mains sont des serres sur la feuille qu’il ne finira jamais à temps. Il n’a plus le temps.
Les gens se transforment. Dans les petites bouclettes blanches grignotant les joues de ces deux adolescents accoudés au mur du foyer ; dans la toison drue qui brûlait sur la pommette de Pierrot comme le soleil sur béton dans son dos. Dans le nez fin des adultes qui s’écrase, lorsque leurs faces rentrent dans leur crâne, façon tatou, pour ne plus voir, ne plus entendre ; ils ne peuvent pas l’aider. Ses camarades se métamorphosent, et lui aussi. Mais personne ne fait comme s’il savait. Les gens sont comme Crapule. Ils sont des ânes. Les gens sont tous des ânes qui s’ignorent, et lui aussi. Sauf Johannes. Johannes meurt. Johannes ne change pas. Johannes meurt. Mais il est toujours là, comme le chat. Comme l’air un peu navré du regard de madame la professeure d’anglais qui a remplacé la mine épanouie, radieuse, bienveillante, bénéfique, de Mrs. A. « Je suis désolée », veut-elle dire. « Mon enfant. » Il manque un « mon enfant. » Il manque tout. Il n’y a rien. Pierrot n’a rien. Rien que ses mues. Son corps. Ses changements. Il lui manque Mrs. A. Il ne tiendra plus ; Johannes veut la dévorer. Mais lui, il n’a pas de crocs. Johannes est un anormal.
Dans les draps de la désolation, il y a souvent une pointe d’aversion, elle empale Pierrot dans son petit écrin. Mais ce n’est pas grave, il est endurant, il peut tenir. Il a construit une muraille, il a filé une carapace, ont dit les médecins. Recroqueville-toi, Pierrot, et ça passera.
Quelle douleur, pour celui qui n’a pas mal ? Aucune. Rien que de la compassion. Morceaux de désolation, et bouquets d’épines.
Johannes ne la ressentait pas. Il ne pouvait pas la ressentir ; personne, nul ne le pouvait. On ne ressent jamais que sa chair. Rien de plus. Mais il fulminait. Sa rage, sa tristesse, elles étaient sa mousse. Il ne pensait pas le sauver ; au monde, aux autres, il leur opposait une férocité en glace liquide, qui le gardait proche. Fluide, inatteignable. Inatteignable. Il était le gardien.
Le gardien de Pierrot qui bave parfois, celui qui accompagne la voix hésitante qui ripe les oreilles de ceux qui s’adonneraient à son attention, la voix qui n’a jamais blessé personne, qui paraît causer tant de mal, pourtant.
Écoute, tais-toi, cela ne suffira pas. Les autres ne se retrouveront pas dans ton regard. Je resterai là, je te parlerai. On s’amusera. On poursuivra seuls ta petite vie.
« … »
« …Il faut qu’on trouve un angle d’attaque.
- Hein ? Sur quoi ? Sur la vie ?
- Oui. »
Je me raidis. Il est sérieux.
« Réfléchis. On ne tiendra pas. Tôt ou tard on va se faire broyer, comme des fuseaux. Elle ne peut plus durer comme ça. Ça suffit. Il faut qu’on trouve un angle d’attaque, il faut qu’on l’affronte, qu’on la renverse, qu’on la brise. On doit redevenir les maîtres à nouveau. Les maîtres de la vie. Celui qui n’est pas maître trop longtemps finit par ne plus jamais rêver.
- Mais, p… Pourquoi ?
- Parce que je veux qu’elle s’arrête ! »
Il s’est raidi. Lui a crié.
« Il est déjà trop tard ! Il a toujours été trop tard ! Il n’y a jamais eu un seul instant de notre existence où le temps opportun n’était pas déjà passé ! Tu comprends ? Il n’y a plus de temps opportun ! Plus pour nous ! Il file, il fonce à toute allure, il nous tamponne de toute sa vitesse et nous, on se défile ! Il nous maltraite, n’a qu’à nous effleurer pour qu’on se réfugie comme des craintifs dans nos bras béants ! Comme s’il était puissant, comme s’il était maître. Non. Comme si nous étions trop faibles. Réveillons-nous ! Le temps est nu ! »
Hurle-t-il. Autour certaines têtes se retournent.
« Il peut bien avoir toute la vitesse qu’il souhaite, il n’a pas de corps ! Il n’a pas de masse, pas d’impulsion, pas d’énergie ! Non. Rien qu’une force. Et il croit que nous sommes sous son joug. Non ! C’est nous, qui sommes sa masse ! Nous, qui sommes son corps ! Et son champ veut nous affecter ? Haha, je ris ! Non. Écoute-moi bien, Pierrot. Nous ne sommes ni à sa botte, ni sous sa tutelle, ni soumis à ses humeurs. Il le croit, parce que nous le pensons. Parce que nous le pensons ! Mais rends-toi compte, Pierrot : cela ne se peut. Nous avons quelque chose qu’il n’aura jamais. Qui est à nous, rien qu’à nous, et qui nous rend insaisissable : nous n’existons pas. »
Il vocifère à voix grosse. Aux tables alentours, on s’agite.
« Quand tu réalises que rien n’a d’importance, l’univers t’appartient ! »
…
L’air pique beaucoup moins, aux alentours de midi. Un peu réchauffé, il acquiert une sorte de fine buée environnante, il devient moins limpide, et la vue un tout petit peu plus trouble. Imperceptiblement plus confortable.
« À partir de quand tu crois qu’ils ont décidé de vraiment nous jeter dehors ? Je pense que c’est quand je suis monté sur la table. J’ai dû brailler un peu trop fort.
- Quand tu leur as dit que tu les haïssais tous pour la seconde fois, le prévôt a reçu un postillon sur le visage, il n’a pas du tout aimé. Ça donnait très vrai.
- Merci d’être parti avec moi au fait, et merci aussi pour nos sacs. Tu as eu le temps de ranger nos plateaux ?
- Tu aurais pu ne pas te débattre, ils avaient l’air bien embêtés, à te transporter comme ça.
- Il me fallait partir avec panache !
- … T’aurais pas dû en frapper un personnellement, j’ai vu son nez qui saignait après, il va t’en vouloir maintenant. Avant c’était pas certain, mais avec ce sang ils vont t’envoyer voir le psychologue.
- Et alors ? T’as survécu, toi, pas question d’y rester. Je lui donnerai ce qu’il désire, et c’est tout, je rentrerai chez moi, on me regardera comme avant, et je m’en ficherai très bien, moi. »
Il a balayé la cour et ses habitants de la main.
« Et… tu comptes t’y prendre comment ? »
J’étais un peu gêné.
« Qui est-tu ?
- Hein ? Je suis Moi ! »
Le bras levé, retourné, le buffet de Pierrot avait accusé un regard dur. Il n’y avait rien, pourtant. Dans ce filet vert, de sa curiosité vive, et un peu de surprise ; mais j’imagine que c’est ainsi : il a chassé quelque chose.
« Oui. Toi. Un jour un vieil homme a dit : « Je pense, donc je suis. » Cela lui avait pris du temps, il avait beaucoup réfléchi. Il se trompait des pieds à la tête. Tu es à chaque seconde, Pierrot, à chaque instant et à chaque prochain. À chaque prochain. Dans le fourmillement des millions de milliards de petits neurones qui constitueront ton toi d’après ; par télégrammes moléculaires, qu’ils s’envoient sans cesse, comme des aliénés ; tu existes à chaque instant. Et à chaque suivant. Mais entre-temps… entre-temps tu n’existes plus seulement. Tu vis. Juste après une naissance, juste avant une autre, pour une micro poussière temporelle, rien ne bouge. En attente de la réception du prochain signal. La prochaine salve de sérotonine. Ce Toi là, ce petit Toi, en qui tout est figé en qui toutes les molécules sont en trajet, il vit. Il vit, et le temps n’a aucune emprise sur lui, parce que petit Toi est discret, parce que le temps est dense. Entre sa genèse et sa fin, se tasse une infinité de morceaux de temps différents. Indénombrables. Il est le corps. C’est le corps, Pierrot, qui devrait être maître. Parce que le temps a créé la conscience, pour détruire les sensations. Il l’a articulée, il lui a donné ses traits. Il l’a faite continue, et son existence en tous ses points. La pensée. Et sa plus grande réussite, elle a été de te faire croire que c’était la conscience, qui était Toi.
As-tu une idée de comment établir la bijection entre le discret, et le continu, Pierrot ?
- …Non. C’est quoi, Johannes, une bijection ?
- C’est un pont.
- Je ne sais pas.
- Le temps. Le tissu du temps. Pour combler un creux, tends ton fil entre ses deux bords. La conscience, c’est le passage d’un bord à l’autre. La communication entre tes petits Toi. Les messages nerveux. Les pensées. Oh, oui, les Pensées. Elles obnubilent. Je pense donc je suis asservi. Asservi au temps. Les pensées sont omniprésentes. C’est la conscience qui les porte ; alors elles oblitèrent tout. C’est normal. Pierrot, c’est normal. Continues, elles seront tout autour de toi. Elles existent infiniment plus que toi, Pierrot. La vérité, c’est qu’elles te volent. Regarde-toi, Pierrot, tu n’as aucune constance. Un coup tu désireras quelque chose, un autre tu y accorderas tant de désintérêt que tu ne sauras même plus ce que c’était. Rends-toi compte, tu n’es même pas capable de te souvenir précisément de ce que tu as un jour pensé. C’est un mensonge. C’est normal. La mémoire n’est qu’un bricolage. Un leurre étudié par la conscience. L’impression de former un tout concret. Réfléchis, Pierrot, elle se substitue à toi, c’est Toi, qui est concret. Rien d’autre. Et elle te jalouse ça. Elle veut te supplanter, pour avoir l’impression d’exister autant que toi ; elle évolue dans un monde continu, infini, qu’elle ne comblera jamais toute entière. Elle est, seule, dans un univers de vide. Tu es les pylônes sur lesquels elle veut s’appuyer.
S’il-te-plaît, avant de la laisser s’installer… Sais qu’elle n’aspire qu’à te substituer.
Réveille-toi, tu n’es pas ta conscience, tu n’es pas l’évanescente chape de différences qui t’animent, Pierrot… Tu es chaque image du folioscope. »
Dans la cour, certaines choses s’articulent.
Mais toujours cette dissonance, qui reste. Le lézard n’est toujours pas doré de soleil.
Il est treize heures.
Un peu étourdi, Pierrot… est chaque image du folioscope.
On n’est jamais fou que de l’extérieur. Naturellement : la folie n’est qu’un problème de communication. À l’intérieur, toutes les causalités en pondération, les idées font forcément plus sens. Cette après-midi, Johannes a continué de lui parler de lui, du temps, de sa conscience, de son plan, il voulait qu’il participe. Il ne pourrait pas le faire seul, disait-il. Qu’il aurait besoin d’un peu de compagnie, un tout petit peu, que celles des autres que lui n’existait pas. « Ils sont en-dehors », ajoutait-il. Et Pierrot trouvait cela étrange, parce qu’il ne se sentait pas plus dedans, lui. On n’est jamais que chez soi. C’est ce que le monsieur au magnétophone avait omis de dire : on meurt seul, et on vit seul aussi. Les gens sont tous de gros nématodes dans des boules de verres colorées ; depuis lesquelles ils font varier les motifs des parois comme s’ils se retrouvaient un peu entre eux. Mais les boules sont bien fermées. L’extérieur ne peut pas rentrer.
C’est là que Pierrot a dévié, doucement, de sa position pour changer d’avis. Les boules colorées.
Cela lui a rappelé sa maman. La main qu’on lui passe dans les cheveux tous les matins pour dormir. Tous les soirs, pour éteindre la lumière qu’il laisse allumée. Assoupi, roulé en boule comme un furet. La lumière est éteinte quand il dort. La nuit, le monde est gris, c’est à cause des cônes, des bâtonnets ; la nuit, la lumière ne passe plus au-travers du verre. Roulé en boule comme un furet. La fourrure sous ses doigts. Enfin pour une fois il n’y a plus que lui pour admirer ses motifs. Les ressentir, comme une longue queue duveteuse, contre son cou. Les sens, la vue, la proprioception, sont des illusions. Dans le cerveau, toutes les sensations sont des influx nerveux, et des particules d’électricité.
C’est ça, qui lui a fait tiquer. Des déplacements de charges.
Il était prêt à rester abandonné. C’était ce qu’il se disait auprès de sa maman. Les illusions, et le réel, n’ont que peu d’importance. Au final, ce sera toujours lui-même, qui ressentira. Et il ressentira la même chose. Lui-même. Les illusions sont faites de la matière du réel, le monde est une illusion cohérente, par nos sens, par notre perception. Mais non. Le monde est une illusion de cohérence. Il est réglé. Il est dicté. Il se répète. Il ne s’arrête pas. C’est normal. Le monde est par rapport à l’observateur. Pierrot s’était fait prendre à la facilité, lui aussi. Né dans un flot constant, inarrêté, il s’était raccroché à ce qui revenait le plus souvent, aux ramures des arbres les plus fréquents, en oubliant les troncs sur les côtés du torrent. Au fond de la barque de sa petite vie, il s’était réduit à regarder au ciel, allongé, contemplateur de la beauté du monde qui l’entourait. Allongé, il avait oublié qu’il pouvait se lever. À trop ressentir les cahots du courant contre son dos, il avait fini par oublier qu’il n’en faisait pas partie. Comme les tendresses de sa maman, il se perdait dans un monde… qui s’éclairait de plus en plus aux couleurs de rêves.
Précisément. Le contact avec l’intérieur de sa petite boule. La douceur de l’étreinte de sa maman. Pierrot ne parvenait pas à penser à sa maman.
Il se rendait compte qu’il ne la ressentait pas. La mémoire est un animal facétieux, qui reproduit les mimiques qu’on lui a faites il y a longtemps pour faire comme si elle les préservait. Par la mémoire, la conscience achète sa place. C’est elle qui, vraiment, gardait Pierrot de s’en éloigner. Il est amusant, ce désir de réminiscence. Comme un besoin de communiquer, de se rappeler, au-travers du temps, d’un Pierrot à un autre qui, maintenant, est tenu de se souvenir qu’il a eu un précédent. Il est plus curieux encore, ce sentiment d’appartenance, de continuité entre les époques. Ce matin à huit heures, hier soir à dix heures, ne voit-il pas que ceux-là ne sont pas lui ? Avoir besoin, souvent, de se dire qu’il est plus qu’un frémissement dans le continuum de l’espace-temps.
Pierrot aussi, il pensait qu’il en avait besoin. Cela ne le dérangeait pas, il voulait bien se lustrer dans un petit étang de conscience et d’illusoire, peu importait. Mais petit à petit il perdait un peu de son envie. Il s’amenuisait les sensations, il se prenait à penser beaucoup plus que d’habitude, et il vivait cela comme un envahissement, de plus en pis. Un envahissement par quelque chose qu’il pensait accepter, mais qui ne lui témoignait aucune bienveillance.
Et plus il pensait, plus il se prenait à penser, et plus le monde lui apparaissait derrière un immense voile chamarré. Un voile dont il choisissait les couleurs sur des sautes d’humeurs, qui teignait un univers si vaste comme pour lui donner de ce qu’il connaissait. Cela ne l’avait pas mis en défaut, il acceptait volontairement, sa conscience pouvait le manger, peu lui importait. Mais non, cette après-midi, c’était comme si quelque chose avait changé. L’usuel nihilisme s’était entiché de splendeur ; d’une existence absolument éphémère d’une infinité dénombrable de Soi. De chaque instant. Pilonné par ces millions, ces milliards d’individus, tous semblables, tous un peu de lui, tous un peu Pierrot, un peu un autre, son corps accueillait le coup avec une sorte d’humilité camarade qui le réchauffait en pulsation dans son buste.
Il se mit à courir.
Il se mit à fuir les pensées. Sorti du cours, il n’attrapa pas son sac, il profitait de l’aspiration d’une houle d’une centaine d’élèves précipités ; il se glissait entre les êtres mouvants en les poussant, il espérait pouvoir s’y enfoncer et s’en extirper. Très vite il sortit aussi du troupeau déformé qui se dépêchait vers l’entrée principale, il descendit les escaliers dans son élan, bondissait, esquivait les premiers en avant-garde, et les dépassait. Il n’était pas pressé, mais il ne pouvait pas s’arrêter. Il voulait courir. Courir le plus vite possible. Courir loin, loin de toute ébauche de pensée, il voulait éreinter ses réflexions au point où il ne serait plus que lui, tout seul, perdu dans la fraction d’une éternité. À ses épaules, un immense poids s’évaporait. Il filait au-travers de l’air un peu piquant de la fin de journée. Très vite, il sentit son souffle se déliter, et ses poumons crier. Il songea à s’arrêter. Il songea encore. Ses jambes couraient toujours, alors qu’il menaçait de les stopper.
Alors, son ami Johannes apparut à sa hauteur dans ses yeux ébauchés. Et de sa vision, tout en nage, agitant les bras comme un possédé, et remuant ses pieds déchaussés, Pierrot compris. Il n’aurait pu le faire seul. On ne s’échappe pas de l’étreinte de la vie comme ça. Dans les yeux fous de Johannes qui détalait comme un forcené, les larmes collantes qui se mêlaient d’une chaleur entêtante, dans la sueur ; non, il fallait être deux.
Ils échangèrent un regard ; mais ils s’aperçurent qu’ils ne se voyaient plus. C’était normal.
On ne voit jamais vraiment que ce qui est à l’intérieur. On ne voit jamais vraiment qu’au travers du verre de la conscience.
Elle s’échappait, donc le monde se substituait. En courant ainsi, ils parvinrent à la distancier. Ils parvinrent à distancier la distance.
D’abord est venue la douleur, intense, puis plus faible, puis son retour en puissance. Ça commence par un calme profond, et ça dégénère en longs picotements le long du bassin. Ç remonte un petit peu dans le haut du plexus. Ça coupe la respiration. Ça stupéfie. Si on ne s’arrête pas, ça empire. La vue se fit brouillée, et des éclairs glacés s’encastrèrent dans les parois de sa gorge rendues roides par le frais. Le souffle se fit rauque ; et la lumière se tarit. Quelqu’un frappa ses côtes avec lourde masse pour y faire sortir ses poumons brûlés. Comme ils restèrent coincés, il changea la masse pour une tronçonneuse. Le corps s’inquiétait. Il se sentait se départir d’un très large morceau d’étoffe, et s’y agrippait. La conscience plantait ses griffes pour ne pas se faire semer, et il gémissait de toute part de la morsure de ses embouts rouillés.
Et puis elle fut éjectée.
Comment dire, ce fut un peu comme une dépression immobile. D’abord la souffrance disparut. Ensuite la temporalité changea. Les secousses des pas devinrent de plus en plus espacées. Après le monde coula sur les petits torrents qui précipitaient sur sa face exaltée. Les secousses des pas se scindèrent en énormément de minuscules morceaux différents. Enfin, les carreaux du monde éclatèrent.
Pierrot reçut une esquille argentée dans le thorax.
Et un pieu suivit. Et dix mille fragments empalèrent onze mille Pierrots sans douleur.
Et chacun d’entre eux continua de courir.
Et chacun d’entre eux qui y était, à l’heure qu’il fait chez eux, est toujours en train de courir.
Mais la musique reprendra. Note, par note. Après un top large hurlement, qui aurait déchiré la mâchoire inférieure. Sans ouvrir les yeux ; sans non-plus lutter pour les garder fermés. Le reste semble éteint. Les lampes sont trop nombreuses. Elles claquent, une par une, pour s’illuminer. Les crampes sont trop puissantes. Il est figé. En clapots, aux rivages de l’âme. Il gémit très silencieusement. La respiration en friche, à un confins de la réalisation de l’être. Brûlé, ravagé de cendres, c’est peut-être cela que ressentent les fumeurs, l’intérieur tout rappé ; quand on n’est plus qu’un mégot, se disait-il.
S’il était encore là, il aurait pu sourire. Sourire. Mais il était parti. Fini. Ils s’étaient affalés dans un talus d’herbe humide. Côte à côte. L’haleine rase ; la voix chevrotante. Quand ils inspiraient, un râle clandestin s’exfiltrait. S’échappait. Prenait des aises dans la trop faste vasque de l’air.
De chaque jour à son lendemain.
Chaque Pierrot aura son successeur.
Chaque lendemain a sa veille.
Et cela tombe bien.
Aujourd’hui, je meurs. Maintenant. Le temps de finir une raison ; je suis déjà remplacé. Ne t’en fais pas. C’était sûrement ça que voulait dire Johannes. C’est normal.
Comment dire ? Ils avaient visité un nouvel univers, il n’avait appartenu qu’à eux. Ils avaient été rattrapés. La mémoire du corps ne s’encombre pas du camouflet des souvenirs. Ils avaient pu vivre. Ils avaient vécu. Pour des années. Des siècles, des millénaires. D’autres les avaient remplacés. Deux autres les avaient secondés. Et eux n’y auront jamais accès. Ni personne. Personne. Nous sommes tous seuls. Dans notre bulle de verre bariolée.
C’était ce que Johannes avait dit.
Alors c’est ainsi. Fini. Ils ont été rattrapés. Cela devait arriver ; c’est normal. Ils avaient abandonné. Ils pensaient qu’ils n’abandonneraient jamais. Ils pensaient.
Le monde va dans ton sens, Johannes.
Tu altères tes perceptions, Pierrot, tu vois les gens qui s’altèrent, qui s’aliènent, puis comprennent, puis reprennent. Et moi ? J’altère la réalité. Mais celle que je vois est toujours la même. Je l’ai vue s’arrêter. Merci. Merci, Pierrot. Je vais m’en aller. Le petit feuillet que je t’offre ce soir sera le benjamin… Je n’ai plus ma force d’écrire. Je suis rassasié.
Je suis rassasié.
Garde-moi au plus près de ton cœur, là où tu m’oublieras.
Je serai heureux de te cajoler.
Ses yeux avaient un éclat d’adieux.
« Finalement je n’aurai pu tout dire. Je n’aurais jamais le temps, ha ! Hah… »
Ça n’a pas été facile, n’est-ce pas ?
…
À demain.
Bonne nuit, Pierrot.