Relu et bon à publier (le 04/04)
Voici Pituite.
Au début ce texte devait répondre au défi de Rain et puis en fait, j’ai arrêté d’écouter la musique et je suis partie sur autre chose. Je sais pas trop ce que ça donne dans son ensemble, j’aime bien certains passages mais je doute de la réussite du tout. Et de la fin.
C’est différent par rapport à d’habitude, je crois. Enfin un peu. Vous me direz.
Je suis pas sûre de moi, question narrateur, crédibilité etc, donc n’hésitez pas à être pointilleux.
Il lui fallait marcher jusqu’au pic de la montagne, tout là-haut, près des nuages. Là-bas, un peu avant le sommet, se dressait le grand palais de glace. Lieu de magie et d'enchantements. Lieu des souvenirs qu’on lui avait volés.
A l’entrée du palais aux cristaux, des petits pages lui présentèrent de grosses pantoufles pourpres. Ellys eut du mal à marcher avec, les pantoufles étaient bien trop grandes pour ses petits pieds, elle tomba à plusieurs reprises. Des dames chaudement habillées de robes en velours et de longs châles se moquèrent de sa maladresse. Elle tenta d’ignorer les rires, mais se trouvant trop ridicule, elle préféra s’éclipser ; son pied glissa, elle tenta de retrouver l’équilibre et comprit alors que c’était la seule façon possible de se déplacer dans un tel lieu. Il fallait glisser comme sur une piste de patinage. Elle s’élança donc plus assurée, mais pas moins godiche. Elle passa en trombe devant la porte qu’elle aurait dû franchir, voulut faire un mouvement bien trop tardif pour changer de direction, se retrouva sur un seul pied et s’étala de tout son long.
Elle se remit debout et frotta ses mains meurtries l’une contre l’autre, maugréant contre ceux qui lui avaient dit de venir dans un tel endroit. Il lui fallut cinq bonnes minutes pour revenir devant la porte, la fatigue et ses nombreuses chutes l’avaient rendue vacillante.
Ellys entra enfin dans la pièce. Une petite voix criarde lui fit remarquer sèchement qu’elle aurait pu avoir la délicatesse de frapper.
Elle s’excusa et expliqua à la vieille femme la raison de sa présence. La dame la jaugea de la tête aux pieds, semblant retenir un petit rire nerveux devant son pauvre accoutrement.
-Vous voulez revenir en enfance ? Je pense plutôt qu’il vous faudrait grandir, mademoiselle.
-Vous pouvez m’aider oui ou non ? demanda-t-elle, la nervosité à fleur de peau. Elle pouvait bien se permettre de lui dire de grandir, ce n’était pas elle qui avait construit un château où l’on ne pouvait se déplacer qu’en faisant des glissades comme les enfants en chaussettes sur les planchers des chalets.
La dame parut s’étrangler pendant un instant avant de chercher dans un tiroir un papier qu’elle lui remit.
-Pituite. Il vous aidera. Au bout du château, au bout du jardin, à droite du dernier sapin, premier escalier à gauche dans la grotte. Bonne journée.
Et elle se plongea dans la consultation d’un vieux livre poussiéreux, s’affublant de lunettes qui lui donnaient un air très sérieux.
Ellys la remercia sombrement et sortit. De retour dans le couloir, un sourire orna ses lèvres. Au bout du château qu’elle avait dit. Bien, il suffisait donc de se laisser glisser. Elle s’élança joyeusement, filant comme une flèche, les yeux brillants, brillants de terreur lorsqu’elle vit se dresser devant elle les deux lourdes portes qui séparaient le couloir du jardin. Le vieux bois massif semblait bien dur. La panique commença à germer en elle, espérant une quelconque aide de la part de ses pantoufles, elle baissa les yeux vers ses deux gros pieds pourpres. Ils restèrent muets et elle s’emplafonna brutalement contre les deux portes. Des larmes naquirent au coin de ses yeux, ses pauvres mains étaient en charpie. Un homme eut pitié d’elle et vint l’aider à se relever et à ouvrir la porte. Il la laissa dans le jardin.
Elle se débarrassa de ses pantoufles. Le jardin était splendide. L’eau des fontaines, gelée, avait été sculptée et les arbres eux-mêmes étaient tous taillés en créatures mythologiques.
Ellys trouva la grotte, prit le petit escalier à gauche et descendit mille marches (oui, elle les compta, la pauvre âme). Tout en bas se trouvait un passage étroit qui aboutissait à une grande salle gorgée de lumière. Il y avait d’étranges reflets comme si des milliers de soleils renvoyaient leurs rayons partout dans la pièce. L’endroit était agréable, chaud comme une couette. Elle se dégagea de son lourd manteau et enleva les différentes couches de pulls qu’elle avait enfilées. Ça ressemblait à une sorte de caverne d’Ali Baba. Ce n’était que couleurs bariolées. Des jouets, des peluches, de petits circuits de train, des petits bonshommes, des pantins, des billes de toutes tailles se répandaient par-ci par-là sans nul ordre. Des cadres ornaient les murs mais ce n’étaient pas des tableaux, c’étaient des bouts de papier cadeau de tous les tons. Il y avait aussi des rideaux en soie de couleurs chaudes qui évoquaient les couchers de soleil et l’Orient. Une douce musique flottait dans l’air, celle d’un vieil orgue de Barbarie.
Ses yeux ne cessaient de s’étonner et de sourire devant tant de beauté. Elle s’avança dans la caverne, s’émerveillant à chaque pas. Un chemin de sable avait été tracé et ses pieds laissaient de fines traces blanchâtres. Alors que le son du vieil orgue semblait se rapprocher, elle aperçut des créatures qui sautillaient à ses pieds. Cela ressemblait à de petites boules de poils, de petites boules blanches avec de petits yeux noirs qui bondissaient en poussant de petits cris plaintifs. Elle se baissa pour tenter d’en toucher une, mais trop craintives, elles se dispersèrent et allèrent rebondir d’un bout à l’autre de la caverne en faisant de petits boiing-boiing intempestifs qui couvrirent bientôt le son de l’orgue.
-C’est pas bientôt fini ce boucan ? Il se passe quoi ici ? grogna une voix.
Elle se redressa et fit face à un petit garçon tout malingre, habillé d’un ensemble marron à capuche et couvert de guirlandes.
-Bonjour, je m’appelle Ellys, je… je cherche Pituite.
-C’est moi. Pituite. Tu peux m’appeler Tuit’ si tu veux, mais pas Pit, ça fait nom de chien.
Il se rapprocha d’elle. Ses mains étaient très étranges. Elles étaient toutes plates comme des spatules et il n’avait qu’un seul doigt, un pouce, les quatre autres semblaient être collés en un seul morceau.
-Tes mains ! Tu...
-Tu as vu les tiennes ? répliqua-t-il.
-Je me suis blessée dans le château.
-Hm. Fais voir.
Elle lui présenta ses mains striées de vilaines éraflures. Il les prit maladroitement dans les siennes (qui étaient très chaudes et douces comme du tissu) et souffla dessus. La douleur disparut aussitôt, elles étaient redevenues toute lisses.
Il lui sourit et l’entraîna derrière lui, suivi par les petites boules de poils.
Pituite était l’esprit des souvenirs d’enfance, une sorte de Peter Pan sans fée Clochette et Capitaine Crochet. Il vivait seul avec ces petites boules de poils. Dès qu’un enfant devenait adulte, il oubliait tous les jouets de son enfance et Pituite collectionnait ces souvenirs perdus.
Il faisait aussi des gâteaux, des sortes de petites galettes. Il aurait voulu faire des boules de pain. Elle proposa d’en faire pour lui. Pituite la regarda malaxer la pâte et façonner de petites boules. Il approcha sa drôle de main et toucha délicatement la boulette. Son visage souriait.
-Les boules c’est une forme que j’aime bien. C’est tout rond, tout mignon, gros comme un cœur, comme l’amour. Moi, je ne fais que des galettes, des trucs plats, tout tristes, qui te laissent tout raplapla. Une boule ça fait sourire. Une boule ça rappelle plein de belles choses : les boules de neiges, les boules du sapin de Noël, les boules de pain, les pompons, les visages et les ventres des bonshommes des dessins d’enfants. Une boule c’est comme un gros soleil.
Et il se mit à sangloter. Les larmes chez ce petit garçon étaient de petits filaments longilignes qui laissaient apercevoir des paysages et des personnes. Mais c’était trop petit pour qu’elle puisse distinguer précisément de quoi il s’agissait. Les petites boules s’étaient toutes blotties sur les genoux du garçon et se frottaient les unes contre les autres, produisant un son étrange qui ressemblait, un peu, aux gouttes de pluie tombant sur un toit. Elle ne fit pas un mouvement pour le consoler, elle resta subjuguée. Finalement elle lui tendit la boule de pain qu’elle venait de façonner.
Il mordit à pleine bouche la pâte froide. Elle sourit, elle aussi avait toujours aimé la pâte froide et les préparations de gâteaux.
-Moi, je voudrais être un nuage. Tu vois du pays, tu changes de forme, tu n’es presque jamais seul, tu peux voler, voir le ciel dans toute sa pureté de bleu, et quand tu te fâches, tes larmes, tout le monde les voit. Tu n’as pas besoin de te cacher pour crier ta peine au monde. Moi, je voudrais être un nuage.
Il ne répondit pas. Il se contenta de mâcher doucement sa petite boule. Il ne pleurait plus.
-Pourquoi tu restes toujours ici ? Tu ne vas jamais dans le château ?
-Je n’ai pas le droit d’aller au-delà du jardin. Je dois veiller sur tout ça. C’est mon devoir.
Il y eut un long silence respectueux. Finalement Pituite lui dit que si elle était là c’était pour retrouver ses souvenirs, pas pour pleurnicher avec lui sur son sort. Il se leva et la traîna pour lui montrer chacun des objets qu’il avait amassés. Mais elle ne se rappelait de rien. Tous les objets la fascinaient, ils lui évoquaient des souvenirs mais aucun objet ne lui avait appartenu, ça elle en était certaine.
Il soupira.
- Ce n’est pas pour retrouver tes souvenirs que tu es ici. Tu n’es pas adulte, tu n’as rien oublié, encore. Je ne peux rien faire pour toi. Tu devrais aller trouver un sorcier, peut-être qu’il pourra te transformer en nuage. Et comme ça, quand je verrai la pluie, je penserai à toi, je saurai que tu es triste et je sortirai dehors pour recueillir tes larmes.
Elle le regarda.
-C’est un sorcier qui t’a fait ça à tes mains, n’est-ce pas ?
Il acquiesça doucement.
-Avant j’étais comme toi. Mais j’étais très doué avec mes mains. Je savais créer n’importe quoi. J’aimais beaucoup une autre petite fille, la fille du sorcier. Je fabriquais des choses plus extraordinaires les unes que les autres pour elle. Son père fut jaloux, elle ne trouvait plus ses pouvoirs si merveilleux, et moi j’étais réellement doué sans l’aide de la magie et autres poudres colorées. Alors il s’est énervé et a changé mes mains. Avec ces sortes de spatules, je ne pouvais plus rien faire. Je ne l’intéressais plus cette fille. Alors je suis allé jusqu’ici, dans l’espoir qu’on me rendrait mes mains comme elles étaient. Mais on m’a assigné à cette tâche et on m’a donné quelques pouvoirs, pour compenser un peu. Et depuis je suis ici, je collectionne ces beaux objets dignes de mes anciennes mains, mais moi, je ne peux plus rien faire. Seulement ces galettes toutes raides et sèches comme ma peine. Parfois je rends la mémoire et la joie à ceux qui viennent me voir. Je leur rends ce qui leur a été volé. Mais moi on ne me le rendra jamais.
Ils restèrent longtemps chacun dans leur coin sans savoir quoi dire. Ellys ne comprenait plus pourquoi elle était venue et elle s’en voulait de partir en le laissant comme ça.
-Tuit’ ? Et si… et si tu partais avec moi ? Tu ne récupèreras pas tes mains ici de toute façon. Tout ça, ça perd de son charme. Tu es censé redonner le sourire, tu sais ? Tu n'es pas censé rendre les gens tout tristes comme tes galettes !
Il ne bougeait pas. Il persistait à faire la tête dans son coin. Elle soupira, s’habilla promptement, l’attrapa fermement par le bras et le tira. Il se débattit mollement ; elle, elle pouvait l’agripper. Elle le traîna dans les premières marches, puis il accepta de la suivre. Les petites boules sautaient derrière eux.
Arrivé dans le jardin, il s’arrêta. Visiblement perdu et angoissé. Elle le poussait à entrer dans le château ; il l’arrêta.
-En fait, on peut passer par derrière, enfin je pense que tu pourras passer. C’est creusé sous la palissade, un chien sans doute. Sinon ils ne me laisseront jamais partir si on passe par le château.
Elle hocha la tête et il l’emmena devant le trou. C’était un véritable trou de chien. Elle dut enlever ses couches de pulls, s’arracha un peu la peau du dos au passage mais elle réussit au prix d’un grand effort et de quelques souffrances à s’extirper de l’autre côté. Elle dut l’aider à se glisser parce que ses mains l’empêchaient de trouver une prise. Les petites boules, elles, se faufilèrent sans aucun problème.
Ils partirent chez le vieux sorcier. Pituite ne cessait de frissonner, inquiet. Ses guirlandes clignotaient. Ellys s’efforça de le rassurer, en vérité elle ne savait guère ce qu’ils allaient bien pouvoir faire une fois arrivés là-bas. Ce fut une jeune femme qui les accueillit. Elle avait grandi. Pituite ne la reconnaissait plus. Elle était grande, trop grande, trop femme désormais.
-Pituite ? C’est toi ?
-Ton père est là ?
Son visage se referma. Et elle secoua la tête. Le visage de Pituite se referma lui aussi.
Ellys expliqua à la fille du sorcier pourquoi ils étaient là. Il s’avéra par les prodiges de la génétique que la jeune femme touchait elle aussi un peu à la magie.
-Mon père n’a pas toujours été quelqu’un de gentil. Surtout avec toi, Tuit’. Et je n’ai pas été sympa avec toi, moi non plus. J’ai… j’ai grandi (ils détournèrent tous deux les yeux à ces mots). Je veux réparer le mal que je t’ai fait. Tu veux retrouver tes mains, n’est-ce pas ?
Pituite ne répondit pas tout de suite. Il semblait pris dans une rêverie soudaine.
- Tu as grandi. Je n'ai plus rien à t'offrir. Je ne veux pas retrouver mes mains d’autrefois. Je veux pouvoir créer des nuages qui iront voir du pays. Et je veux que tu transformes Ellys en nuage. C’est son vœu. Mais elle, elle reviendra me voir, n’est-ce pas ?
Ellys lui sourit et promit.
La sorcière exauça son vœu.
Ellys devint un nuage. Elle parcourut le monde, elle put toucher le soleil, cette grosse boule qui lui rappelait Pituite, le faiseur de nuages. Alors elle revenait vers lui, elle se rapprochait du toit de sa maison et lorsqu’il l’effleurait de ses drôles de mains, elle redevenait humaine. Et assis près d'elle, il fabriquait de gros nuages, gros comme le soleil qui brille au loin.