Bonsoir,
le texte qui suit à été écrit dans l'optique d'un concour alors s'il vous plaît ne modérer pas vos critiques.
Le thème indiqué par le concour est " pigeon voyageur" ( je précise car j'aimerais savoir si vous le retrouvez dans le texte ou non). Le texte est peut être un peu court mais ça fait également partit des modalités du concour.
ATTENTION
Le texte contient une scène qui peut être choquante ( scène de viol ). C'est également une scène qui n'est pas totalement pour les jeunes adolescents.
Bonne lecture.
Une rose pour un sou
Tout commence par une détonation, une balle perforant un crâne, un hurlement, de peur peut être, ou de rage qui sait, et puis aussi par du sang, tellement de sang… Tout commence là, là et nulle part ailleurs.
Le soleil s’écrase à l’horizon, envahissant les rues d’une pénombre effrayante. C’est bien dans cette obscurité que se tapissent les monstres et les truands d’ailleurs, non ? Des enfants courent pourtant à travers les rues, partant retrouver leurs parents pour un bon repas réconfortant. Ils passent d’un coup, comme un souffle d’air, comme un éléphant rose dans l’imagination d’un cadre supérieur, comme une chimère insaisissable, évanescente. Puis au claquement des pas dans les flaques et aux rires enfantins succède un silence de mort. Il s’installe tranquillement, s’infiltrant dans chaque parcelle d’ombre et glissant dans la brise. Il s’installe jusque dans les allées des grandes maisons aux volets clos et aux lumières éteintes. Le quartier prend soudain un aspect fantomatique.
Dans ce silence funèbre, un bruit résonne. Un claquement précipité. Puis des pas se font entendre, précipités eux aussi. Une jeune femme vient de sortir de l’une des nombreuses propriétés qui borde notre coin de rue. Mais que fait-elle donc là, seulement vêtue d’une robe de chambre de soie et d’une paire de talons hauts ? Tout dans sa démarche fait penser au prisonnier qui fuit la chaise, douce faucheuse prête à embrasser son occupant. Sur son visage est inscrit un masque d’effroi, mais ses yeux brillent pourtant d’une détermination nouvelle, d’une rage joyeuse qui nous emplit après l’accomplissement d’un acte aussi malsain que jouissif. Qui pourrait deviner que ce regard apeuré enferme en lui le plaisir sadique que l’esclave a de voir son bourreau étendu sur le sol, la gueule hurlante et suintante d’une marée ocre ? Ses pas commencent à s’éloigner de là, boitant tant bien que mal, puis elle s’arrête brusquement, envoie valser ces chaussures attachées à ses pieds comme deux poids l’empêchant de partir. Et puis, dans l’air glacé du soir, cette inconnue s’en va, courant furieusement sur les pavés qui lui écorchent les pieds.
Cours ma belle, vas-y cours. Loin de ta cage dorée, loin de ton bourreau aux allures de gentleman, loin de ces barreaux de soie, loin des chaînes qui coulent dans tes veines. Cours comme un enfant qui fugue dans la nuit glacée, comme si rien ne te retenait, comme si ta vie en dépendait. Cours, vas-y cours.
En se répétant ces mots peut être que Pàn Luàn essayait de se convaincre de quelque chose. Peut être cherchait-elle à trouver au fond d’elle ce réconfortant qui lui permettrait de laisser partir ces larmes qui lui rongeaient la peau. Que ce soit de l'espoir ou de la rage qu'elle espérait trouver peu importait, ses paroles résonnaient de toute façon avec un tel accent de mensonge dans sa tête. La réalité était tout autre, elle laisse désormais derrière elle les dernières ruines de sa vie, les derniers fragments d'existence qui la constituaient encore. Maintenant elle n'est plus rien, juste une masse de chair précipité en avant dans une course absurde.
Parfois sa tête pivote, et ses yeux scrutent avec effroi l'obscurité qui l’entoure. A tout instant peut surgir une de ces brutes en costard aux bonnes manières, alors elle continue à courir, en espérant fuir la nuit qui l'enveloppe. Tout est tellement embrouillé dans sa tête, les images défilent follement, les noms aussi, les sons, mais rien n'arrive à s'emboiter, les pièces du puzzle ne veulent pas s'assembler; alors elle court. Fuyant ses assassins, fuyant ses peurs, fuyant le temps, fuyant les images d'une vie passée, des souvenirs et des visages qu'elle ne veut plus voir.
Son cœur s'accélère. Le battement furieux bat la cadence d’une mélodie de claquement sourd contre le pavé. Le monde se met soudain à tourner, le sol s'enroule autour du ciel, les étoiles pleuvent sur les rues. Les drogues qui coulent dans son sang commencent à s'éteindre, disparaissant dans un dernier sursaut d'animosité.
Brusquement tout s'éclaire, tout devient si limpide, sa pensée s'organise avec une aisance surprenante. A nouveau elle retourne la tête, à nouveau elle plonge ses yeux d'ambre au fond de la pénombre; mais cette fois elle n'y voit plus la créature d'effroi qui l'enveloppait, elle n'y voit plus que le jeu de la lune avec le monde, rien de plus qu'un simple jeu. Maintenant elle voit l'éclat des étoiles qui lui sourit, maintenant elle sent le vent frais qui lui caresse la peau, un froid qui l'envahit comme une ivresse irrépressible, maintenant elle se souvient.
Tu les revois maintenant ? Ces vastes étendues de verdure qui bordaient la maison, tu les revois? Oui, c'est obligé, tu dois te souvenir les voir s'éloigner de ton regard lorsque ces deux hommes t'emmenaient. C'était la dernière fois que tu voyais papa et maman, eux qui t'avaient cédée à un avenir meilleur pour quelques billets, enfin c'est ce qu'ils pensaient. Une vie pour un sou, c'est équitable non?
C'est vrai, c’est la dernière fois qu’elle a vu sa mère, la dernière fois qu’elle passait sa main dans ses cheveux, la dernière fois que son père l’embrassait tendrement. Et dire que c’était il y à déjà dix ans… Maintenant elle ne fuit plus le temps qui l'embrasse et l'étreint, elle le laisse simplement danser devant ses yeux, ramenant à elle les saveurs d’un autre jour et d’une autre heure. Sa course pourtant continue, vers où ? Vers quoi ? La seule réponse qui lui vient à l'esprit est une nouvelle image, une autre parcelle de cette souffrance qui la ronge.
La nuit était belle et fraîche, comme celle là d'ailleurs. Des gens défilaient dans la rue face à toi. Quel âge avais-tu déjà ? Seize ? Dix-sept ? Peut-être plus, peut-être moins. Tu étais là à attendre, regardant béatement l'enseigne d'une boutique, attendant à côté d'un homme imposant. Une de ces personnes qui vous fait frissonner quand vos yeux croisent les siens. Les épaules larges, la mâchoire carrée, les yeux presque aussi sombres que ses cheveux. En fait c'était le parfait « méchant ». Mais était-il réellement ainsi? Ce visage aux traits si fins et cette carrure d'ogre ne te rappellent-ils pas quelqu’un ? Cet homme que tu as laissé baignant dans son propre sang par exemple ? Peut être après tout... Quoi qu'il en soit ce n'est pas ça qui importe ici, dans les rues de Pékin il y a plus de huit ans, ce n'est pas le visage de ton tortionnaire qui importe, mais plutôt celui du client qui t'a achetée, puisque tu n'étais plus alors qu'une marchandise avec à peu près autant de valeur qu'un collier de toc ou qu'un bouquet de fleur. Le visage de cet homme qui a arrêté sa voiture devant toi, avant de t'y faire monter. Celui-ci qui a attendu d’entendre la route glisser sous les roues pour défaire ton corsage dans l'ombre de sa limousine. Lui aussi qui t’a laissée étouffant dans ta nausée après avoir éjaculé en toi son venin répugnant, tu dois t’en souvenir de ses traits. Oui, ceux-là mêmes que tu as vus en première page d'une revue politique. Les traits d'un porc à visage presque humain.
Une image de plus venait de passer, mêlée à tant d’autres, toutes similaires, toutes identiques. Tant de moments ou elle n'a été qu'un morceau de chair qu'on s'échange avec délice, une poupée pour jouer, une rose dont chacun veut sentir les fragrances. Voilà ce qu'elle a été jusqu'à présent, une simple rose, mais une rose incomparable qui changea de main pour un prix si insignifiant.
Tu te rappelles le nombre de « patrons » que tu as eus ? Ils sont si nombreux que tu ne dois même plus pouvoir faire correspondre les fantasmes et les visages; il y en a un que tu n’oublieras pas en tout cas...
Tu te souviens la façon dont tous te voulaient? La façon qu’ils avaient tous de faire comprendre que tu leur appartiendrais, que tu serais leur esclave, la façon dont ils pensaient tous réussir à réduire ce caractère, ce qui t’a rendu unique, à néant? Tu te souviens aussi la façon dont tous te renvoyaient au service après vente ?
La jeune femme ne peut s'empêcher d'esquisser un sourire. Oui elle se souvient de ça. Personne n'a jamais réussi à annihiler totalement cette volonté de survie qui l'animait. Cette volonté qui était née en elle alors qu'elle était encore considérée comme une enfant, une gosse ignorante et imbécile qu’on endoctrine à coups de belles paroles et de mixtures en tout genre. Pourtant tout a été si vite après son départ. Tant de choses se sont passées devant ses yeux, trop pour une enfant. Alors elle avait grandi, chaque jour était une nouvelle année, chaque nuit était une nouvelle éternité, passant de main en main, passant d'homme en homme. Et malgré tout cet enfer, malgré tous ces inhibiteurs et ces drogues qu'on faisait couler dans ses veines, elle arrivait à garder une étincelle de lucidité. C'est sûrement pour cela que cette volonté inébranlable a pu s'épanouir sur ses pétales. Elle se rappelle encore ce jour- là, ce jour effroyable et le visage de cette femme...
Tu te souviens au début, avant de te marchander à ces hommes aux porte-monnaie bien épais et aux comptes en banque bien pleins, tu te rappelles comment ils t’ont « formée ». Comme une ration quotidienne tu ingurgitais tes doses, de quoi, ça Dieu seul sait, mais tu les avalais toutes, aussi effrayée qu’un animal apeuré. Alors ils ont pensé que c’était bon, que tu étais prête. Ils pouvaient t’envoyer sur le terrain comme ils disaient. Alors tu as embarqué dans un de ces poulaillers roulant avec une autre, comme toi, mais qui avait déjà l’expérience du métier. Le visage de l’homme qui vous paya toutes deux t’échappe, tu revois juste ses mains. Deux grands appendices aux extrémités crasseuses. Ces deux choses qui ont fait glisser tes vêtements sur le sol sans même que tu puisses t’en rendre compte, trop abrutie par trop de crack. Elles aussi qui ont empoigné ta taille et qui t’ont tiré vers cet homme. Jamais tu n’as refusé, jamais tu n’as protesté, et pourtant à ce moment là il t’a violée, collant son sexe dans ta bouche comme un revolver. Et puis tu t’es laissé faire, obéissant à ces mains qui dirigeaient tes gestes. Elles qui t’ont retournée, te plaquant sur le sol avant qu’il ne te baise sans scrupules, encore et encore, déchirant ta chair d’une insupportable douleur. Pourtant tu ne pouvais rien faire sous le poids de ce corps qui t’étouffait d’angoisse. Sa main obstruant ta bouche, aucun son ne voulut s’en échapper. Pas un cri, pas une plainte, juste quelques trainées ocre et brûlantes qui coulaient le long de ta peau. Alors dans un silence qui n’arrivait pas à couvrir le râle de ton bourreau, tu as attendu qu’il finisse ce que ses sous lui accordaient. Tu as attendu avec en face de toi le reflet d’un visage à l’agonie.
Ce jour-là, il t’a violée pour un peu d’argent, sans que tu dises quoi que ce soit, sans que tu ne protestes un seul instant, sans que tu n’aies pu un seul instant formuler la moindre plainte, le moindre de ces hurlements qui résonnait en toi dans une cage aux barreaux de haschich et de crack.
Au sourire amusé de la torturée succèdent ses pleurs. Des larmes se mettent alors couler contre ses joues, trainées de sel rongeant sa peau d'une effroyable détresse. Elle ne veut plus se souvenir finalement, elle ne veut plus revoir ces visages aux traits aussi répugnants qu'humains, elle ne veut plus se rappeler toutes ces nuits où elle n'a été qu'une fleur qu'on se passe, tous ces jours où elle a été moins qu'un être humain, vivant avec un serpent enroulé autour d'elle. Son cœur bat encore mais elle est morte depuis longtemps, tous ces porcs ont dévoré son âme, toute ces drogues ont annihilé son sourire et ses rires.
Ils l'ont fait suffoquer, comme un serpent s'enroulant autour de sa gorge, Ils ont fait faner cette rose éclatante, elle comme tant d'autres. Alors elle court. Pour oublier, pour vivre, pour se souvenir, pour fuir, elle court. Vers où ? Vers quoi ?
Et dans la nuit, perdue au milieu de la ville, seule entre les immenses immeubles de verre et d'acier, une jeune femme prit alors la décision de se rappeler, de se souvenir malgré tout. Elle prit la décision de laisser couleur ses larmes pour pouvoir un jour sourire à nouveau, elle prit la décision de revoir toutes ces images, tous ces visages, tous ces gens pour un jour raconter cette histoire, son histoire. Celle d'une femme qui oublia son nom pour se rappeler qu’elle n’est qu’une rose comme une autre, une fleur aux mille visages et aux mille prénoms.
Et dans sa course effrénée vers de nouvelles ombres, elle s’enfonce un peu plus dans son esprit, revenant au cœur de son être, ramenant au fond de ce monde d’illusions et de souvenirs son fardeau de mots à graver dans la chair et le roc. Des mots à ne plus oublier, à ne plus laisser se perdre entre les lèvres agonisantes. Comme un pigeon voyageur elle s’enfonce au creux d’elle même, un peu plus loin, encore un peu, pour y porter cet espoir nouveau, cette conviction absolue, pour pouvoir peut être supporter la morsure des pavés contre sa chair meurtrie et la brûlure du vent contre son corps.
Et dans les rues d’une ville aux murs gris et aux cœurs de pierre, elle s’effondre sur le sol, les membres raidis par le froid et les yeux brillants. Les ailes brisées, l’oiseau messager s’effondre dans sa course, son fardeau sombrant avec lui dans l’oubli et l’ignorance.