Je ne sais pas si cela se fait mais, comme je m'inspire beaucoup via la musique, voici celles qui m'ont aidé à écrire ce texte :
- Lullaby par The Cure ou Editors (la reprise)
- Engel par Rammstein (d'où le titre)
Elle était venue au monde sans l’avis de sa mère. Sa main droite n’avait pas eu le temps de grandir. Elle avait donc vu le jour avec un esprit complet et un intellect développé mais en contrepartie, sa forme charnelle était difforme. Une main en moins, des lèvres boursoufflées et un sourire fracassé. La malédiction du malin l’avait frappée.
Née dans le sang et la mort. Maudite dès la rupture de la poche. Elle était le mauvais œil du village, il fallait être stupide pour ne pas le voir. Une future sorcière en devenir.
La petite avait entendu les murmures, elle était consciente de la malchance qu’elle portait. Elle avait surpris les voix des voisins qui n’osaient l’accuser ouvertement de la mort de sa mère. Les villageois chuchotaient des prières pour se protéger d’elle.
Il fallait être vraiment stupide pour vouloir l’approcher.
Et son père devait être un homme stupide puisqu’il l’adorait malgré le malheur que sa naissance incarnait.
Il l’aimait à tel point que chaque nuit, il dormait à ses côtés. Il berçait dans ses bras puissant la petite chose qu’elle était. Il respirait le parfum de ses cheveux bruns, s’enivrait de sa fragrance. Il la caressait tendrement. Scandant la litanie de son amour et à quel point il lui tardait qu’elle ressemble à sa mère. Il lui avait donné le même prénom que la défunte : Vilde.
C’était son père. Donc elle devait l’aimer, le laisser faire malgré sa stupidité. Toujours obéir à ses parents. C’était ce que l’école lui avait appris.
Alors, pourquoi, le soir venu, elle avait l’impression que son père se métamorphosait ? Pourquoi ses yeux gris ne voyaient plus qu’un homme-araignée penché trop près de son maigre visage ?
Le monstre caressait son petit corps de ses pattes velues laissant une douloureuse sensation de brûlure sur sa peau. Il marquait sa chair à vif. Sa bouche, devenue deux mandibules acérées, diffusait un poison. La substance injectée faisait bouillir son sang à une température insupportable et déchirait ses veines en deux.
L’homme-araignée ne s’arrêtait pas là. Il la paralysait dans une toile de peur dont les fils étaient tissés grâce à ses yeux jaunes. Ses orbes hypnotiques atrophiaient ses muscles, glaçant leur mouvement. Leur couleur jaune révélait son tiraillement entre sa terreur envers ce monstre et son amour pour son père prisonnier la nuit dans le corps de cette abomination.
Son cerveau était verrouillé sur ce dilemme la rendant incapable de fuir. Elle était à la merci de la bête dans un trou sans fond dont la seule issue était d’attendre la lumière du jour. Elle devait survivre, espérer que les caresses ne soient pas trop brûlantes, prier pour que les deux pattes qui parfois se refermaient sur son cou ne l’asphyxient trop longtemps. Non, l’air circulant dans ses poumons ne devait être brisé.
Personne ne pouvait l’aider à sortir de cette horrible routine. Au grand jour, Vilde était une enfant maudite et son père était un homme stupide. Les murmures médisants affaissaient ses maigres épaules. Pourtant, tout ce qu’elle attendait, était une main tendue pour la sortir des griffes du mal.
De l’aide, la petite en espérait. Après tout, si une entité malfaisante enfermait chaque nuit son père dans le corps d’un monstre, il devait bien y avoir un ange qui les sauverait un soir ou l’autre.
Dernier espoir pour ne pas sombrer dans une folle et une cruelle terreur, elle s’y accrochait. Elle en était sûre. Un jour quelqu’un viendrait et emporterait le monstre ainsi que ses paroles acides qui faisaient le quotidien de sa vie.
Seulement, les nuits passaient, les unes à la suite des autres, de plus en plus douloureuses. Les journées, le sourire de son père se tarissait, prenant la poussière d’un vieux réflexe d’amour tragique. Quant au village … Les voix de malheur ne cessaient de pleuvoir dans son dos tandis que les visages se détournaient de sa personne dès qu’elle faisait un pas dehors. Ignorant ses yeux gris dont l’éclat de vie s’éteignait au fil des jours.
En fait, plus le temps s’écoulait, plus Vilde sentait la masse sombre du désespoir s’emparer de son âme. Elle parasitait ses pensées portées sur ces anges qui viendraient la sauver.
Mais ils ne vinrent pas lorsque la nuit de trop surgit sans prévenir.
L’appétit de l’homme-araignée était insatiable.
Alors, durant cette soirée d’automne, après que ses mandibules eurent dévoré sa peau une nouvelle fois, il s’attaqua à son âme. Déchirant sans prévenir l’intérieur de son être, Vilde sentit son corps convulsé et la douleur la traverser de part en part. Pour la première fois depuis que le monstre était entré dans sa vie, elle hurla de terreur.
Elle avait fini par céder à la folie de la peur et à la noirceur infernale dont l’homme-araignée venait de l’emplir. Vilde s’époumona, essayant d’évacuer la douleur physique et psychique qui la broyait. La petite venait après tout de comprendre que la bête et son père ne formaient plus qu’un désormais.
Il était impossible de les dissocier … Et à présent quel ange pourrait protéger une sorcière descendante d’une bête ? Elle était terrorisée, bouleversée par sa misérable existence vouée aux ténèbres.
Était-ce sa fin ? Personne ne viendrait-il à son secours ? Allait-elle devenir une poupée de chiffon morne, glacé par le poison de la bête ?
Dans la douleur et la peur, Vilde se raccrocha à son dernier espoir. Elle ferma ses yeux gris et pria de toutes ses forces pour qu’un ange descende enfin des cieux la protéger du monstre. Un ange qui avec ses flammes vengeresses terrasserait son mal et punirait tous ceux qui avaient osé détourner les yeux face à sa détresse. Elle y mit tout son cœur sur cette unique pensée. Son dévouement envers cet étrange espoir était décuplé. Elle savait après tout que si elle ne s’échappait pas du monstre maintenant tout serait perdu à jamais.
Alors, Vilde imagina ce feu destructeur courir entre ses veines, son sang bouillir et, son corps se réchauffer. Elle avait l’impression qu’avec cette prière le venin de l’homme-araignée s’évaporait petit à petit de son corps et qu’il reprendrait alors une certaine contenance.
Ce n’était pas qu’une impression. Un brasier s’était bel et bien emparé de tout son être lui redonnant force et vivacité. Il fit don à Vilde du courage, qualité qu’elle n’avait jamais cru posséder. Elle avait enfin le pouvoir briser ses chaines de terreur qui l’encerclait de toute part.
Avec son moignon, elle repoussa pour la première fois le monstre de toutes ses forces. Ce ne fut pas assez pour qu’il cesse sa maltraitance infâme mais, cela lui permit d’affronter son regard, ses yeux jaunes, putrides et terrifiants face à ses perles grises.
Les yeux de Vilde auraient dû s’éteindre face au dernier assaut de l’homme-araignée. Cependant, grâce à son esprit survivant par un espoir fou, une flamme bleue brillait en leur centre.
A la vue entière du visage de l’homme-araignée cette flamme s’emballa portée par la peur, l’espoir d’être sauvée et … Un sentiment bien étrange que la petite n’avait jamais éprouvé. De la haine. Son corps, son esprit réclamait vengeance.
Le monstre devait payer. Il devait souffrir autant que son âme avait été lacérée, torturée. Vilde libéra donc cet étrange brasier qui sommeillait en elle.
Elle succomba tout entière à cette dangereuse envie de meurtre.
Et le feu s’empara du monstre.
Des nuances vives de cyans écartèrent définitivement le malin d’elle. Il tituba, emporté au loin par ce maléfice qui avait pris procession de son corps. Aucune fumée n’était diffusée par l’étrange lumière. La bête ne suffoquait pas mais, les brulures infligées par le sortilège étaient d’une telle intensité qu’elle le consumait.
Une douleur inhumaine qui pénétrait dans la chair et le cœur du démon, une peine semblable à ce que Vilde avait vaincu pendant trop d’années.
La petite comprit cela en observant les convulsions qui accablaient l’homme-araignée. Elles étaient accompagnées d’hurlements de terreur et de douleur qui glaceraient le sang d’un être innocent.
Vilde comprit que c’était elle la responsable de ce spectacle vengeur et macabre.
Elle avait invoqué un feu sans fumée.
Un feu pour brûler la chair au plus profond de l’être.
Ses yeux gris furent spectateurs de ce bûcher. Elle observa sans ciller les poils de l’homme-araignée être consumés par les flammes petit à petit. Elle le regarda droit dans les yeux jusqu’à ce qu’ils ne fondent dans leurs orbites. Pas un seul instant, elle ne revit les sentiments bienveillants de son père, seulement de la haine et de la peur envers sa personne.
Entre deux hurlements, elle pouvait entendre la voix inhumaine l’insulter de démon, de pourriture des enfers, de sorcière. Mais, Vilde ne ressentait plus rien à ce propos. L’âme de son père avait été dévorée lentement, nuit après nuit par le monstre dès sa naissance.
Et un monstre était un menteur né. Ses paroles n’avaient que peu de sens pour elle. Ce don de flamme ne venait pas du monde souterrain. C’était un cadeau des cieux pour se débarrasser des abominations comme lui.
Ce fut sur cette dernière pensée que le feu s’intensifia encore plus. La peau, les mandibules, les pattes velues… Tout fut dévoré, carbonisé, remis à l’état de poussière. Le corps de son bourreau n’était plus, parti à tout jamais de sa vie. Elle l’avait vaincu.
Jamais plus ses toiles maléfiques ne se refermeraient sur son petit corps.
Vilde cligna des yeux plusieurs fois réalisant que cette étrange victoire étant bien réelle. Son souffle, qui était devenu court, reprit petit à petit un rythme normal. Son pouls ne battait plus dans ses oreilles. L’adrénaline invoquée par l’envie de détruire la créature s’estompa doucement de sa chair.
Elle laissa place à un silence profond, seulement rompu par sa respiration redevenue calme et régulière. Cette quiétude n’était pas embarrassante et remplie de tristesse. Au contraire, elle était apaisante. Le silence l’enveloppa d’une nouvelle sérénité.
Vilde avait toujours été entourée des murmures acerbes du village et des chuchotements acides de l’homme-araignée. Malgré son jeune âge, elle put enfin profiter du répit offert par l’absence de sons empoisonnés. C’était la première fois qu’elle se retrouvait avec elle-même et ses propres réflexions.
Elle revit la scène du meurtre de la bête, réalisant une fois pour toute qu’elle était bel et bien à l’origine de ce feu dévorant la chair et les entrailles.
Les villageois avaient-ils raison ? Etait-elle bien une sorcière finalement, destiné à être renvoyée dans les profondeurs et les tortures de l’Enfer ?…
Elle ferma ses yeux gris et inspira profondément. Vilde chercha la réponse à ses étranges questions. Si elle pensait au fait qu’elle venait de vivre, ses yeux gris avaient invoqué une arme d’une puissance innommable qui venait de terrasser le démon qui possédait son père.
D’après ce que les précepteurs lui avaient enseigné, une sorcière aurait pactisé avec le monstre pour le contrôler et dévorer les innocents sur les grands chemins. Elle aurait dû semer la terreur, maudire les moissons par une pluie de sang, annonçant la famine et la fin pour tous.
Cela n’avait jamais été son cas. La petite avait attendu qu’une limite soit rompue pour terrasser la bête. Son pouvoir s’était déclenché alors que tout espoir semblait perdu. Il s’était déchaîné alors qu’elle avait réalisé que son père n’était définitivement plus de ce monde.
Son raisonnement commença à prendre forme. En effet, ses flammes n’avait pas tué son père, conclut-elle. Elles avaient libéré son âme, le séparant enfin de sa fusion avec cet être envoyé par les enfers. Aucun doute n’était possible, elle avait été l’inquisitrice du jugement des âmes. Il ne pouvait en être autrement puisqu’elle ne correspondait en rien à ce que les honnêtes gens racontaient des sorcières.
Elle se souvint d’une preuve irréfutable qui confirma ses pensées. Vilde avait imploré les anges de l’aider. Les cieux l’avaient entendu et accordé le don des larmes de feu. Il ne pouvait en être autrement.
Elle n’était pas une sorcière.
Vilde était un ange vengeur descendu sur Terre pour terrasser le malin implanté dans le cœur des hommes.
C’était la réponse la plus logique qui ressortit de ses calmes réflexions.
Elle leva la tête et eut un sourire gratifiant envers les cieux. Jamais elle n’avait pu espérer recevoir meilleurs cadeaux. La petite se voyait offrir une raison de vivre. La lumière du ciel lui avait confié une mission.
Ses pas, mus par la foi, se mirent en marche automatiquement. Pour la première fois, leur foulée était légère. Son corps était transcendé par l’envie de ramener la justice en ce monde de ténèbres.
Ce village était rempli d’obscurité après tout.
Ne resteraient pas impunis les âmes noires qui avaient insulté un ange d’abomination. Ils recevraient le courroux de sa justice pour avoir détourné les yeux de sa douleur. Dans leur déni et dans leur silence, ils avaient accepté la souffrance des autres sans intervenir. Ils étaient donc coupables comme le monstre.
Et un ange vengeur se doit de corriger les injustices.
Elle pénétra dans la maison de la voisine avec un nouvel éclat sur le visage. Vilde était déterminée à accomplir sa mission.
Elle était la main de la justice à présent.
Et son châtiment fut les flammes de la mort pour tout son village.